‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 15 sur 188 · I.IVI'.K VI. NOUVELLE IIIIPONSE UE liOIiESIMElillE C · texte numérisé non relu

I.IVI'.K VI. NOUVELLE IIIIPONSE UE liOIiESIMElillE C

terre et contrefait le mort, comme un animal lâche et féroce à l'aspect du lion; mais bientôt il se relève, il se rapproche du peuple d'un air caressant; il substitue la ruse h la force... On accumule entre ses mains des trésors inmienses; on lui livre la fortune publique; on lui donne une puissance colossale; il peut offrir des appâts irrésistibles à l'ambition et à la cupidité de ses partisans, quand le peuple ne peut payer ses serviteurs que de son estime. Bientôt quiconque a des talents avec des vices lui appartient; il suit constamment un plan d'intrigue et de séduction ; il s'attache surtout à corrompre l'opinion publique ; il réveille les anciens préjugés, les anciennes habitudes, qui ne sont point encore effacés ; il entretient la dépravation des mœurs, qui ne sont point encore régénérées; il étouffe le germe des vertus nouvelles... On ne prêche plus aux citoyens que le repos et la confiance ; le mot de liberté passe presque pour un cri de sédition; on persécute, on caloinnie ses plus zélés défenseurs; on cherche à égarer, à séduire ou à maîtriser les délégués du peuple... Les intrigants et les partis se pressent comme les flots de la mer. Le peuple ne reconnaît les traîtres que lorsqu'ils lui ont déjà fait assez de mal pour le braver impunément. A chaque atteinte portée à sa liberté, on l'éblouit par des prétextes spécieux, on le séduit par des actes de patriotisme illusoire; on trompe son zèle et on égare son opinion par le jeu de tous les ressorts de l'intrigue et du gouvernement; on le rassure en lui rappelant sa force et sa puissance. Le moment arrive où la division règne partout, oi^i tous les pièges des tyrans sont tendus, oi!i la ligue de tous les ennemis de l'égalité est entièrement formée, oîi les dépositaires de l'autorité publique en sont les chefs, où la portion des citoyens qui a le plus d'influence par ses lumières et par sa fortune est prête à se ranger de leur parti. »

Ainsi la nation se trouvait placée entre la servitude et la guerre civile ; mais ne savait-on pas combien était périlleux et incertain ce remède de l'insurrection, vanté par La Fayette lui-même? 11 n'était guère possible à un peuple entier de se lever à la fois ; or tout mouvement partiel, étant considéré comme un acte de révolte, pouvait être facilement réprimé; et alors que devenait la hberté de la parole et de la plume? Les journalistes vendus conservaient seuls le droit d'écrire ; quant aux écrivains patriotes, il ne leur restait plus qu'à boire la ciguë comme Socrate, à se déchirer les entrailles comme Caton, ou à mourir, comme Sidney, sous le glaive de la tyrannie. Robespierre, après avoir exprimé l'espérance de voir la liberté sortir triomphante de tant d'épreuves, termina en disant qu'il aurait encore bien des choses à dire sur cette matière, et la société, au miheu des plus vifs applaudisse-

ments, l'invita à lui communiquer, à une prochaine séance, la suite de ses idées (1).

En lisant ce discours, inséré in extenso dans le journal de Prud'homme (2), madame de Chalabre ne put contenir son enthousiasme, et elle écrivit immédiatement à MaximiUen : « Non, je ne trouve pas d'expression qui puisse rendre à l'inimitable Robespierre la surprise, l'émotion, que m'a causées la lecture de son intéressant et utile discours dans la dernière Révolution de Paris. Les patriotes ont bien fait de l'y insérer, parce que ce journal se lit beaucoup et va partout. On ne sauroit trop se hâter de prémunir les vrais François contre les pièges de la cour. » Et plus loin, après une assez vive critique de l'aveuglement oi^i lui semblaient être les partisans de la guerre : « Je ne puis résister au sentiment de reconnoissance que m'inspire la vertueuse conduite du fidèle Robespierre, malgré le conseil qu'il nous donne luimême de ne pas trop nous livrer à ces transports. Sa touchante modestie produira l'effet contraire, à en juger par moi, mais il ne sera pas dangereux pour la liberté, la plus noble émulation en sera le fruit (3).» Robespierre avait beau supplier ses amis de modérer l'ardeur de leur enthousiasme, ses conseils n'étaient guère écoutés; et ce fut précisément son immense popularité, fondée sur les titres les plus légitimes, qui exaspéra contre lui tout le parti des Girondins.

Pendant ces débats, assidûment suivis par une foule inquiète et curieuse, les séances des Jacobins avaient pris une animation extraordinaire, comme si tous les esprits se fussent embrasés du feu de ces discours passionnés. Le l**"' janvier, Robespierre, remplissant les fonctions de président en l'absence de Grangeneuve, s'était cru obligé de rappeler à l'ordre le député La Source pour avoir interrompu avec

(1) Le Journal des délxtts de la Société des Amis de la Coiistitutio)}, qui reproduit souvent les discours les plus insignifiants, ue donne aucun des grands discours de Robespierre sur la guerre. A ce dernier discours, il se contente de consacrer ces lignes : « Robesl)ien-e monte à la tribune pour réfuter Topinion que Brissot avait énoncée sur la guerre. Son discours, interrompu par les plus vifs applaudissemens, est renvoyé à l'inipression. » (Numéro 122.)

(2) Révolutions de Paris (nuipéro 130, p. 17 à 39). Ce discours a été réimprimé depuis dans les Œuvres de Robespierre, publiées par Laponueraye (t. I, p. 225 et suiv.), et dans Y Histoire parlementaire de la Bévolution (t. XIII, p. 122etsuiv.).

(3) Lettre en date du 11 janvier 1792. Papiers inédits troucés chez Bobespierre, etc. (t. 1, p. 175).

Page 1