LIVRE X. LETTRE A VERGNIAUD, GUADET, GEXSONNE ET BRISSOI
Barère, et qu'il s'était justement attirées. Puis, dans un langage noble et grave, mais où perçait le ressentiment involontaire de tant d'injures gratuites, l'orateur flétrit le ministre qui, sous prétexte de former l'esprit public, ne cessait de dépraver l'opinion, en se peignant, lui et ses amis, comme des modèles de modération et de vertu, et il fit entendre en faveur de la permanence des sections des arguments tellement forts que la Convention, sans annuler son décret de suppression, en ajourna l'exécution jusqu'à nouvel ordre (1). N'est-ce pas ici le cas d'admirer une fois de plus l'inconséquence de ces Girondins? Ils accusaient leurs adversaires de violer la souveraineté populaire en repoussant l'appel au peuple, et ils voulaient interdire à ce peuple de rester assemblé dans ses sections : ce qui était désarmer la Révolution.
Aux calomnies de Vergniaud, de Guadet, de Gensonné et de Brissot, répétées à l'envi par toutes les feuilles girondines, Robespierre crut devoir une réponse publique : ce fut l'objet du premier article de la deuxième série de ses lettres à ses commettants. Parmi les journaux dévoués au parti de la Gironde , il en est un dans lequel , chose étrange! il trouva tout à coup un appui indirect, mais inespéré. Les gens du côté droit avaient eu le courage d'applaudir l'adresse du Finistère et celle non moins criminelle du département de la Haute-Loire. Le journal de Brissot, dans un article plein de fiel, d'aigreur et de violence contre Thuriot, Marat et Robespierre, considérait la première comme un acte patriotique, et la seconde lui paraissait «l'organe fidèle de toute la France. » Irrité de tant de mauvaise foi et surtout des éternelles déclamations de ses amis contre la ville de Paris, le rédacteur des Annales patriotiques leur reprocha vivement d'encourager dans les départements la violation de la loi , tandis qu'ils trouvaient si mauvais qu'elle ne fCit pas strictement observée à Paris. « N'est-ce
(1) Les Révolutions de Paris ne manquent pas de faire honneur de cette victoire à Robespierre : « Le déciet de suppression fut prononcé. La minorité, du liant de la Montagne, s'éleva contre cette violation de principe, ce renversement des idées... Enfin Robespierre parla., et la Convention, sans se désister de son système, sans reconnoître l'indécence de sa conduite, ce qui eût fait honneur à sa loyauté, décida que ce décret seroit suspendu jusqu'à l'époque du rapport des ministres sur l'état de la France. » Xuméro 183, p. 111.
Z^e • HISTOIRE DE ROBESPIERRE
donc que pour Paris que vous voulez faire des lois? » s'écria-t-iL « Pour que cette ville ne soit pas la cité reine des départemens, fautil absolument qu'elle en devienne la conquête?... Vous criez contre les anarchistes, les agitateurs, et vous avouez sans pudeur des projets de tyrannie (1)! » Voilà précisément le thème que, dans une longue épitre adressée à Vergniaud, k Guadet, k Gensonné et k Brissot, développa Robespierre, en y joignant tout ce qui était nécessaire à sa défense personnelle.
Nous dirons peu de chose de cette lettre, infiniment longue et oi^i d'ailleurs se trouvent répétés la plupart des arguments déjà invoqués dans le discours contre l'appel au peuple. « Paris ne sera ni déshonoré ni détruit, » s'écriait k son tour Robespierre. « Les Gensonné, les Vergniaud, les Brissot, les Guadet passeront : Paris restera. Paris sera encore le rempart de la liberté, le fléau des tyrans, le désespoir des intrigans, la gloire de la République et l'ornement du globe longtemps après que vous serez tous émigrés. » Mais, hélas! ce n'était pas l'émigration, comme le croyait Robespierre, c'était l'échafaud qui attendait ces malheureux Girondins , et ils vont y courir tète baissée en voulant y précipiter leurs adversaires. Vergniaud, dans son discours, s'était comparé k Tibérius Gracchus, victime de l'ingratitude populaire. Robespierre ne manqua pas de relever celte comparaison tant soit peu; ambitieuse. Ni Vergniaud ni ses amis n'étaient de la trempe des Gracques ; ils étaient trop du parti de l'aristocratie bourgeoi.se.
Où. Robespierre insista particulièrement dans sa lettre , ce fut erï signalant la perfidie avec laquelle ses adversaires s'obstinaient à accoler son nom à celui de Marat, perfidie qui avait excité tant d'indignation aux Jacobins. Nous avons fait suffisamment connaître son opinion sur Marat, dont il estimait le patriotisme et les vertus, mais dont lesidées exagérées, dans la forme surtout, lui étaient antipathiques. Il ne l'avait pas cependant complètement renié, on l'a vu, comme avait fait Danton; indirectement même, sans le nommer, il n'en avait pas moins appuyé sa candidature au sein de l'assemblée électorale, et Dieu sait si les Girondins le lui avaient imputé k crime. Au reste, Marat, qui avait beaucoup plus de sens politique qu'on ne se l'imagine généralement, euî toujours Maximilien en estime singulière; et, s'il lui refusait les vues ef l'audace d'un véritable homme d'État, — on sait pourquoi, — du moins jusqu'à son dernier moment, jusqu'à l'heure où il fut atteint dans son bain par le poignard mis aux mains de Charlotte par les déclamations de la Gironde, il le considéra comme le type du patriote pur et désin-
J) Annales patriotiques du 7 janvier 1703.
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téressé. Mais enfin, comme il est de règle absolue que chacun réponde de ses propres paroles et de ses propres actes et non de ceux d'autrui, il était bien naturel que Robespierre cherchât à prémunir le public contre une confusion établie avec une mauvaise foi digne des mépris de tous les cœurs honnêtes. C'est ce qu'il fit d'ailleurs en des termes qu'il convient de mettre sous les yeux du lecteur : « Vouloir m'identifier avec Marat, y a-t-il conscience? J'en appelle à votre jugement, monsieur de Warville ! Quelle obstination de vouloir que je sois un autre que moi-même ! 11 ne tient pas même a vous que tout le monde croie que je me nomme Marat : n'ayant pu y réussir, vous avez pris le parti de répéter si souvent mon nom avec le sien, que l'on me prit au moins pour un accessoire de ce grand personnage, tant célébré dans vos feuilles, comme si je n'avois pas une existence propre plusieurs années avant que vous vous fussiez avisés de m'en dépouiller... Jadis, il m'en souvient encore, Brissot et quelques autres étoient entrés dans je ne sais quelle conspiration pour rendre mon nom presque synonyme de Jérôme Pétion, tant ils prenoient à tâche de les accoler ensemble. Je ne sais si c'étoit pour l'amour de moi ou de Pétion ; mais ils sembloient avoir comploté de m'envoyer à l'immortalité avec le grand Jérôme. J'ai été ingrat, et pour me punir, ils ont dit : Puisque tu ne veux pas être Pétion, tu seras Marat. Eh bien, je vous déclare, moi, messieurs, que je ne veux être ni l'un ni l'autre. J'ai le droit, je pense, d'être consulté la-dessus, et vous ne disposerez peut-être pas de mon être malgré moi-même. Ce n'est pas que je veuille refuser à Marat la justice qui lui est due. Dans ses feuilles, qui ne sont point toujours des modèles de style ni de sagesse, il a dit pourtant des vérités utiles et fait une guerre ouverte à tous les conspirateurs puissants, quoiqu'il ait pu se tromper sur quelques individus. » Et, ajoutait non sans raison Robespierre, pour deux ou trois phrases absurdes et sanguinaires de l'Ami du peuple, répétées sur tous les tons et commentées à satiété par les Girondins, on poursuivait tous les patriotes et l'on compromettait l'œuvre de la Révolution (1). Mais Robespierre, après avoir réfuté un à un tous les mensonges de ses adversaires, avait beau les rappeler aux principes, ils étaient dans une sorte de démence, sourds et aveugles. Tout à l'heure, nous allons voir la colère des Girondins monter à un degré d'exaltation incroyable. Quand, par la force des choses, le pouvoir leur tombera des mains,
(1) Lettre de IMaximilien Robespierre à ^IM. A^ergniaud, Gensonné, Brissot et Guadet, sur la souveraineté du peuple et sur leur système de l'appel du jugement do Louis Capet (Lettres de M. Robespierre à ses commettans, numéro de la 2i^ série, p. 1 à 41). On trouve aussi cette lettre dans les Œiu- ces, réimprimées par Lapouneraye,t. III,p. 158.
quand la maiorité de la Convention, mieux renseignée et lasse à la fin de tant de luttes stériles, leur échappera pour passer du côté des hommes d'action, ils crieront à leur tour à l'oppression, oubliant à quel point, pendant quatre mois, ils s'étaient montrés oppresseurs; et,, au lieu de se rallier franchement à cette majorité, de travailler de concert à l'œuvre laborieuse du salut de la Révolution, impérissable si Montagnards et Girondins s'étaient unis, ils aboutiront de résistance en résistance à l'abîme où ils seront engloutis. Plus de trêve, plus de pitié, plus de merci! C'en est fait, le sort en est jeté!
Nous voici dans le cercle de feu. Je ne sais quel sombre pressentiment s'était emparé de la plupart des âmes; mais chacun présageait des choses terribles. Un ancien ami de Robespierre, qui, vraiment doué du don de prophétie, lui écrivait avant la Révolution :
« Tu ne veux de vengeur que la postérité (1), »
Dubois de Fosseux, devenu président de l'administration de la ville d'Arras, prononçait ces lugubres paroles au sein d'une réunion des administrateurs de la ville, après avoir gourmande les hommes faibles qui s'apitoyaient sur le sort de l'ex-roi menacé de la hache nationale : « Une lutte effroyable va s'établir ; l'année 1 793 est destinée à faire époque dans les fastes de l'univers. Le combat à outrance aura lieu entre la liberté et le despotisme dans les angoisses de l'agonie ; celui-ci fait un dernier effort : il faudra que l'un ou l'autre soit écrasé, et des flots de sang décideront si l'espèce humaine appartiendra, comme de vils troupeaux, à une poignée de tyrans; si Dieu a donné à l'homme une âme fière, libre et indépendante, pour qu'il rampe sous le poids de l'esclavage... (2).» On voit comme déjà la Terreur était dans les esprits, avant de se formuler en lois et de se traduire en faits.
Le premier acte sanglant de cette sanglante année fut la mort de Louis XVI. Dans sa séance du l/i janvier, la Convention s'occupa des questions à résoudre relativement à l'accusé. Daunou en proposa une
(1) Épître de M. Dubois de Fosseux à Robespierre, citée dans les Mémoires de Charlotie, p. 155.
(2) Extrait du rapport fait par M. Ferdinand Dubois, le 13 janvier 1793, en qualité de j>résideni de l'administration du département du Pas-de-Calais, sur le service départemental. (Communiqué par M. Billet, avocat à AiTas.)
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série beaucoup trop compliquée; il y en avait, on peut le dire, pour tous les goûts, et chaque parti y pouvait trouver satisfaction. Un célèbre historien de nos jours, qui a pris ici Danton pour Daunou, s'est empressé d'imaginer que le farouche Montagnard, mettant une planche sur l'abîme où menaçait de s'enfoncer la Gironde, lui tendait une main qu'elle repoussa, et il nous montre Robespierre regardant froidement si Danton allait se perdre en avançant vers cette Gironde (1). Fantasmagorie! qu'un mot suffit à faire évanouir : ce jour-là, Danton n'était pas encore de retour de Belgique, où il était allé en mission avec Lacroix (2), et quand le surlendemain il bondit au milieu de la Convention, ce fut pour s'écrier, comme on perdait son temps à s'occuper d'une mauvaise comédie contre -révolutionnaire deLaya, dont la commune avait eu le tort de suspendre les représentations : « Il s'agit de la tragédie que vous devez donner aux nations, il s'agit de faire tomber sous la hache des lois la tète d'un tyran, et non de misérables comédies (3). »
Pour en revenir aux questions relatives à l'accusé, l'Assemblée les réduisit au nombre de trois, dans l'ordre suivant : 1° Louis est-il coupable de conspiration contre la liberté de la nation et d'attentat contre la sûreté générale de l'État? 2» Le jugement de la Convention nationale contre Louis Capet sera-t-il soumis à la ratification du peuple? 3« Quelle peine sera infligée à Louis? Le lendemain, 15 janvier, à la presque unanimité, l'Assemblée répondit affirmativement sur la première question. Le même jour, sur la seconde, 423 mem-bres, contre 281, adoptèrent l'avis de Robespierre et se prononcèrent contre l'appel au peuple. Le 16 janvier, à huit heures du soir, com-. mença l'appel nominal pour le vote sur la troisième question. Tout lemonde connaît les détails de cette funèbre et imposante séance, de cette nuit solennelle où les représentants de la nation décidèrent de la destinée du monarque déchu. Beaucoup d'entre eux motivèrent leurs votes. On en vit, comme Pétion, Brissot, Vergniaud, Guadet et autres, se diviser en deux personnes, celle du juge et celle de l'homme d'État, prononçant la mort comme juges, et comme hommes d'État demandant à la Convention de discuter le point de savoir s'il conviendrait à l'inté-
(1) Michelet, Histoire de la Révolution, t. Y, p. 242. L'éminent historien a été trompé par le Moniteur qui porte- Dannon au lieu de Daunou. Mais cette série dequestions était si peu conforme au génie révolutionnaire de Danton, que cela seul eût dil le prémunir contre iine erreur, et s'il eût ouvert le Journal des débats et des décrets de la Convention, il y eût trouvé le nom de Dannou, en toutes lettres, numéro 120, p. 194 .
(2j Voyez le procès-verLal de la séance du 15, lequel constate que Danton était absent par commission. T. V des procès-verbaux, p. 193.
(3) Vovîzle Moniteur du samedi 19 janvier.
rêt public que l'exécution eût lieu sans retard ou qu'elle fût différée; proposition d'ailleurs indépendante de leur vote.
Appelé par son rang à voter le premier des membres de la députation de Paris, Robespierre s'exprima en ces termes : « Je n'aime point les longs discours dans les questions évidentes ; ils sont d'un sinistre présage pour la liberté... Je me pique de ne rien comprendre aux distinclions logomachiques imaginées pour éluder la conséquence d'un principe reconnu. Je n'ai jamais su décomposer mon existence politique pour trouver en moi deux qualités disparates, celle de juge et celle d'homme d'État... Je ne sais pas outrager la raison et la justice en regardant la vie d'un despote comme d'un plus grand prix que celle des simples citoyens , et en me mettant l'esprit à la torture pour soustraire le plus grand des coupables à la peine que la loi prononce contre des délits beaucoup moins graves et qu'elle a déjà infligée à ses complices. Je suis inflexible pour les oppresseurs , parce que je suis compatissant pour les opprimés; je ne connois point l'humanité qui égorge les peuples et qui pardonne aux despotes. Le sentiment qui m'a porté a demander, mais en vain, à l'Assemblée constituante l'abolition de la peine de mort, est le même qui me force aujourd'hui à demander qu'elle soit appliquée au tyran de ma patrie et à la royauté elle-même dans sa personne. Je ne sais point prédire ou imaginer des tyrans futurs ou inconnus pour me dispenser de frapper celui que j'ai déclaré convaincu avec la presque unanimité de cette Assemblée... Je vote pour la mort (1). »
Tandis que les secrétaires -s'occupaient du recensement des suffrages, deux lettres parvinrent à l'Assemblée, l'une, des avocats de Louis XVI, l'autre, de je ne sais quel agent du roi d'Espagne, qui, faiblement et tardivement, venait intercéder en faveur de son parent. Passant à l'ordre du jour sur celle-ci, la Convention délibéra immédiatement sur la première, par laquelle les défenseurs du roi demandaient à être entendus. Mais, disait Robespierre, il faut, dans tous les cas, qu'avant tout l'arrêt soit rendu et prononcé. Et même, après cela, l'audition et les réclamations des avocats de Louis seraient, selon lui, contraires aux principes. En adoptant le système des défenseurs ne s'exposerait-on pas à voir chaque jour, sur le moindre prétexte, les plus minutieuses chicanes s'élever contre un décret de l'Assemblée? Il concluait donc à ce que, dès à présent, le président prononçât le résultat du scrutin et à ce qu'ensuite on passât à l'ordre du jour sur la demande des défenseurs de Louis. L'Assemblée se contenta d'a-
(l) Voyez le vote motivé de KobespieiTC dans le Moniteur du 20 janvier 1793.