‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 143 sur 188 · I.IVIU': X. CONDAMNATION KK LOUIS XM COI · texte numérisé non relu

I.IVIU': X. CONDAMNATION KK LOUIS XM COI

journer leur admission après le dépouillement du scrutin. Trois cent quatre-vingt-sept voix, sur sept cent vingt et un votants, s'étant prononcées pour la mort, le président, — c'était Vergniaud, — déclara, au nom de la Convention nationale, avec l'accent d'une profonde douleur, que la peine encourue par Louis Capet était la mort (1). Un silence profond, imposant, régnait dans l'Assemblée (2) : chacun sentait l'importance du vote qu'il venait d'émettre, et que désormais la question était bien tranchée entre la monarchie de l'ancien régime et la Révolution. On a prétendu quelquefois que la Convention nationale avait voté sous la pression des sections parisiennes, on a menti ; jamais le calme et la tranquillité n'avaient été plus grands dans Paris : cela fut attesté par deux lettres, l'une du maire de Paris, l'homme de la Gironde; l'autre du ministre de la justice, Garât, l'homme de la Montagne (3). Ils songaient bien à la peur , ces géants de la Convention, qui, suivant l'expression de l'un d'eux, avaient fait un pacte avec la mort. Quels que puissent être nos regrets de cet arrêt rigoureux, au point de vue de la politique ou du sentiment, nous ne devons pas en blâmer nos pères, parce qu'ils accomplirent un acte de conscience. Maintenant il y a une remarque à faire : c'est que la plupart des gens qui jettent sans cesse à la face de la République les victimes de la justice révolutionnaire se montrent d'ordinaire d'une excessive indulgence à l'égard des massacres et des meurtres juridiques dont, après le 9 Thermidor et les événements de 1815, ont été victimes tant de grands citoyens, qui n'avaient commis qu'un seul crime, celui d'avoir trop aimé et trop bien servi la patrie.

Quand la sentence de mort eut été rendue, on introduisit les trois défenseurs du condamné. Après avoir donné lecture d'un acte de protestation de Louis XVI contre le jugement qui le frappait, ils réclamèrent pour leur client la faculté d'en appeler au peuple français de

(1) Pour les détails, voyez le Moniteur an 20 janvier 1793 et le Journal des débats et des décrets, numéro 121 .

(2) Lettres de M. Robespierre à ses commettans, numéro 4 de la 2= série, p. 223.

(3) Ibid.,iy. 217, et ifo/uVeur du 20 janvier 1793.

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l'arrêt prononcé contre lui, et prétendirent que les formalités protectrices de l'accusé n'avaient pas été observées, en ce que la loi exigeait pour la condamnation les deux tiers des voix. L'Assemblée, tout émue des larmes du vieux Malesherbes, accorda d'une voix unanime aux défenseurs les honneurs de la séance.

Mais était-il possible de revenir sur un décret rendu, celui de l'appel au peuple, sans remettre pour ainsi dire tout ce grand procès en question? La mesure proposée ne jetterait-elle pas la nation dans une position plus critique que celle où elle se trouvait auparavant? Comment! on avait condamné un roi pour donner un grand exemple au monde, pour consolider la liberté en France, hâter son avènement dans toute l'Europe et surtout pour raffermir la tranquillité publique ébranlée, et tout cela serait compromis par des moyens dilatoires, et l'on courrait au-devant de maux qu'on avait cru guénr par un décret sévère! Ce fut ce que Robespierre s'efforça de faire valoir en quelques paroles dont la rigueur était tempérée par une sensibilité qui y ajoutait plus de poids : « Vous avez donné aux sentimens de l'humanité tout ce que ne lui refusent jamais des hommes animés de son pur amour... Et moi, qui ai éprouvé aussi les senlimens qui vous animent, je vous rappelle dans ce moment à votre caractère de représentans du peuple, aux grands principes qui doivent vous guider si vous ne voulez pas que le grand acte de justice que v^ous avez accordé à la nation ellemême ne devienne une nouvelle source de peine et de malheur. » L'appel dont les défenseurs de Louis XVI avaient demandé acte était a ses yeux capable de devenir une semence de discorde et de troubles, un signal de ralliement el de révolte pour l'aristocratie, et un moyen de reproduire dans un autre moment des prétentions coupables. En conséquence, loin d'en faire meniion dans son procèsverbal ou de le consacrer par son silence, la Convention se devait à elle-même de le déclarer nul, attentatoire à la liberté, et de défendre à qui que ce fût d'y donner suite, sous peine d'être poursuivi comme perturbateur de la tranquillité publique et comme ennemi de la patrie (1).

Quant au moyen tiré de la prétendue inobservation des formes, moyen appuyé un peu à la légère par Guadet, le jurisconsulte MerUn se chargea de le combattre. Et sa compétence était irrécusable, il venait lui-même de pratiquer la loi pendant neuf mois comme président du

(1) Le décret de la C'ouvention iiatioiiixle concernant la condamnation de Louis XA I rapelle, dans son article III, les paroles mêmes de Robespierre. Voyez ce décret, ilouiteur du 21 janvier.

LIVUE X. LK VOTK UE Ï'HILII'PK KCAI.ITK CO^i

tribunal criminel de Douai. Sans doute pour la déclaration du fait, il fallait non pas seulement les deux tiers des voix , mais dix sur douze : or, sur ce point la Convention s'était, on l'a vu, prononcée presque à l'unanimité ; mais il n'en était pas de même quand il s'agissait de l'application de la peine : trois voix sur cinq suffisaient dans ce cas (1). Robespierre reprit la parole pour combattre à son tour le discours insidieux de Guadet (2); et, sur sa proposition, l'Assemblée, déclarant qu'il n'y avaitpas lieu k statuer sur l'ajournement demandé par Guadet, rejeta l'appel interjeté par Louis; puis elle ajourna au lendemain la discussion de la question de savoir s'il serait sursis a l'exécution de l'arrêt de mort (3). Ce fut le dernier acte de cette longue et dramatique séance; elle n'avait pas duré moins de trente-six heures. Quand, le jeudi , les membres de la Convention quittèrent la salle de leurs séances, il était près de onze heures du soir.

Robespierre avait joué dans ce procès un rôle considérable, et il est possible, comme le prétend Garât dans son Mémoire justificatif, que les considérations politiques développées par lui aient décidé un certain nombre de ses collègues à voter une mesure que réprouvaient leurs cœurs. Lui-même avait dû faire violence à ses sentiments les plus chers pour insister avec autant de force sur la nécessité d'appliquer la peine capitale au dernier roi des Français. 11 y eut cependant un homme dont le vote rigoureux l'étonna et l'affligea singulièrement, ce fut celui du ci-devant duc d'Orléans : « Uniquement occupé de mon devoir, convaincu que tous ceux qui ont attenté ou attenteront par la suite à la souveraineté du peuple méritent la mort, je vote pour la mort! » avait dit Philippe Égalité, et ses paroles avaient été accueillies par une sourde rumeur. Comment la parenté séculaire qui l'unissait k l'accusé n'avait-elle pas arrêté sur ses lèvres ce mot terrible : la mort? La crainte de compromettre sa réputation de patriote avaitelle étouffé dans son cœur tous les sentiments de famille, ou, comme on l'a dit, espérait-il ramasser un jour la couronne de France dans le i^ang de l'aîné de sa race? Ah ! sombres abîmes du cœur humain, qui pourra vous sonder jamais! Quoi qu'il en soit, Robespierre ressentit de ce vote une impression affreuse. Il rentra tout attristé dans la maison de Duplay, oii on l'attendait avec impatience. En racontant à ses hôtes toutes les péripéties de la longue séance, il ne put s'empêcher de revenir sur ce vote d'Égalité , dont il avait été si péniblement af-

(1) Voyez le Moniteur du. 21 janvier 1793.

(2) Voyez les Lettres de M. Robespierre à ses commettaiis (numéro 4, 2' série, p. 226), oii se trouve analysé le second discours de Robespierre.

(3) Moniteur du 21 janvier et Journal des débats et des décrets, numéro 123.

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fecté : « Quoi! » dit-il, « lorsqu'il pouvoit se récuser si aisément ( 1 ) ! » Le lendemain s'agita, dans une séance orageuse, la question du sursis. Au début, Bréard proposa à la Convention de rédiger une adresse au peuple pour lui expliquer les motifs qui l'avaient déterminée à voter la mort de l'ex-roi. Robespierre, après divers membres, Thuriot, Tallien et Lacroix entre autres, prit la parole afin de combattre et le projet d'adresse et le sursis. Pourquoi une adresse au peuple? Rien de plus impolitique à ses yeux. La mesure prise par l'Assemblée était donc tellement audacieuse et étonnante qu'elle eût besoin d'excuse et d'explication? Il fallait écarter par l'ordre du jour une proposition injurieuse même pour le peuple, dont elle semblait révoquer en doute les sentiments, les vertus et l'énergie républicaines. Quant au second point, il ne concevait pas par quel prétexte, après les délibérations précédemment prises, on pouvait chercher à éluder ou à retarder l'exécution d'un jugement rendu. Voulait-on, en invoquant des sentiments de pitié ou de terreur, réveiller des espérances coupables et funestes? L'humanité même, pensait-il, commandait une prompte exécution ; car n'était-ce pas une torture horrible que celle qui, chaque jour, à toute minute, présentait au condamné l'image de son supplice et de sa mort? A ce propos, il rappelait, comme un monument honteux pour le gouvernement brisé parla Révolution, qu'un des édits de Lamoignon mettait un intervalle entre la condamnation d'un accusé et son supplice. Enfin tout délai était un danger pour la tranquillité publique. Garderait-on Louis comme otage , pour transiger au besoin avec les despotes coalisés contre la République? Quel Français ne frémirait à cette idée? s'écriait Robespierre. « Si nous pensions seulement à composer avec la tyrannie, nous serions déjà vaincus, notre liberté seroit ébranlée ou anéantie par ce caractère honteux de servitude et de pusillanimité. » Si l'Assemblée se refusait à prononcer sans désemparer, il lui demandait de décréter au moins qu'il serait statué le lendemain sur la question de sursis, et que , si le résultat était contraire au condamné, l'exécution aurait lieu dans les vingt-quatre heures.

On vit une fois de plus, dans cette séance, combien étaient violentes toutes les passions qui agitaient la Convention nationale. La Montagne, dont les rangs se grossissaient, devenait menaçante à son tour. Au sein du comité de défense générale, Guadet, s'adressant à Marat, lui avait dit qu'on ne devait condamner le tyran à mort qu'après avoir prononcé cette peine contre tous les coquins (2), et Ton entendit Poultier s'écrier

(1) Xote dictée h M. riiilippe Le Bas, par madame Le Bas, fille de Duplay.

(2) Mouileur du 20 janvier 1793.

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