‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 144 sur 188 · LIVRE X. IIEJFT DU SURSIS · texte numérisé non relu

LIVRE X. IIEJFT DU SURSIS

en pleine Assemblée : « C'est une occasion superbe d'anéantir tous les royalistes. » — « Et les Brissotins, » ajouta une voix. — Répandus confusément dans la salle, les membres de la Convention refusaient de se remettre en séance. L'obstination avec laquelle un certain nombre d'entre eux réclamaient le sursis fit craindre aux autres qu'on ne cherchât à soustraire par quelque intrigue le roi à sa condamnation. Au moment oi!i l'on allait se séparer, Robespierre remonta à la tribune et supplia les bons citoyens d'user de tous leurs efforts pour empêcher le peuple, dan? son impatience, de se porter à quelque extrémité. Il demanda que le commandant général de la garde nationale, la municipalité , les sections de Paris, les fédérés , ces braves citoyens qui en cimentant par leurs embrassements fraternels la paix entre eux et leurs frères d'armes de Paris, allaient assurer à jamais la tranquillité publique , fussent avertis, et surtout qu'on leur recommandât le calme le plus profond. « iMaintenant, citoyens, » dit-il, « retirons-nous; demain nous viendrons reprendre nos glorieux travaux pour épouvanter les rois et affermir la liberté (1). »

Le jour suivant 19, comme si déjà la Convention n'était pas assez divisée, Buzot, soutenu par Barbaroux et par Brissot, recommença ses éternelles diatribes contre Paris. On n'était si pressé de se défaire du roi déchu, prétendait-il, que pour en mettre un autre à sa place. A cette calomnie, l'Assemblée répondit en repoussant par 380 voix contre 310 la demande de sursis. Il était trois heures du matin quand elle se sépara. Dans la soirée du 20, aux Jacobins, Robespierre, après avoir fait l'éloge d'un tout jeune homme nommé Charles Bernier, qui avait perdu un bras au siège de Lille, engagea tous ses collègues du club à prémunir leurs concitoyens contre les pièges qu'on leur tendrait pour exciter de la fermentation dans Paris. Un calme imposant et terrible autour de l'échafaud de Louis XVI, tel était, selon lui, le moyen de glacer d'effroi les ennemis de la liberté. Il fallait oublier les intri- " gants, les laisser tomber sous le mépris public. « Nous n'avons qu'une passion, » dit-il, « c'est la liberté; nous en jouirons, et nous ferons le bonheur de la République. » Il demanda donc qu'une adresse, recommandant à la population parisienne la plus stricte tranquillité, fût affichée le lendemain dans les rues à la pointe du jour. La société s'empressa d'adopter cette sage proposition (2). Le lendemain, — c'était le 21 janvier, — Duplay tint soigneusement fermée, dès le matin, la porte cochère de sa maison, devant laquelle devait passer le

(1) Moniteur du 22 janvier 1793.

(2) Journal des débats et de la correspondance..., numéro 342.

funèbre cortège menant Louis XVI à l'échafaud. Éléonore, l'aînée des filles du menuisier, étonnée de cette mesure inaccoutumée, en demanda la raison à Robespierre. Ah ! répondit Maximilien, qui sans doute avait suggéré cette idée à son hôte afin d'épargner à l'iionnêle famille la vue pénible d'un patient conduit au supplice, « c'est qu'il passera aujourd'hui devant la maison de votre père quelque chose que vous ne devez point voir (1). » Ce jour-là, vers dix heures et demie, la tète du roi tombait sur la place même où s'élevait naguère la statue de son aïeul, de ce Louis XV dont il expiait le règne honteux. « Citoyens, » s'était écrié Cambacérès à la Convention nationale, « en prononçant la mort du dernier roi des Français, vous avez fait un acte dont la mémoire ne passera point, et qui sera gravé par le burin de l'immortalité dans les fastes des nations (2). » — Quand jadis un roi mourait à Versailles, on criait : Le roi est mort, vive le roi, comme pour faire comprendre l'immortalité du despotisme, écrivit Robespierre ; lorsque tomba la tète de Louis, le cri de Vive la République s'échappa de cent mille poitrines, comme, pour apprendre à l'univers qu'avec le monarque était morte la monarchie (3).

La veille, un événement tragique avait jeté la stupeur et la colère dans l'àme des patriotes. Un membre de la première Assemblée constituante et de la Convention, un ancien grand seigneur, devenu l'un des plus intimes amis de Robespierre, près duquel il siégeait sur les bancs de la Montagne, Lepeletier Saint-Fargeau, avait été assassiné au Palais-Royal, chez le restaurateur Février. Son assassin était un ex-garde du corps, nommé Paris, lequel avait voulu venger la mort de son roi. Plus d'un représentant avait reçu des menaces anonymes. A Jean-Ron Saint-André on avait écrit qu'on l'assassinerait lui et sa femme, s'il votait la mort de Louis. Coutlioii avait reçu une lettre semblable (/i). Combien peu ils connaissaient de tels hommes, ceux qui s'imaginaient les effrayer par des menaces pareilles !

(1) Ce détail ne se trouve point dans le manuscrit de madame Le Bas. Nous l'empruntons à M. Alphonse Esquiros, qui a beaucoup connu cette dame, et a eu d'elle <le précieux renseifjnements. [Histoire des Montagnards, t. Il, p. 291.)

(2) Moniteur du 24 janvier 1793.

(3) Lettres de M. Robespierre à ses commettans, 2<^ série, mmiéro 3, p. 104.

(4) Voyez le Journal des débats et des décrets, numéro 293.

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