‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 16 sur 188 · I.IVRI-: VI. CARIIA ET I.A MAISON DE P.I'.LNSWICIv · texte numérisé non relu

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insistance un membre qui parlait à la tribune contre l'incivisme de certains administrateurs de la ville de Lyon. La Source, un des intimes de Brissot, attachant à cette légère punition parlementaire plus d'importance qu'elle n'en avait, s'était retiré, et bientôt une lettre de lui apprenait à la société toute la peine qu'il ressentait de l'espèce d'inculpation dont il venait d'être l'objet. Aussitôt Robespierre, qui avait cédé le fauteuil à Antonelle, nommé président dans le cours de la séance, monta à la tribune et rendit pleinement hommage au patriotisme de La Source, à son amour pour le bien et pour la tranquillité publique. On voit quel empressement il mettait à adoucir un chagrin qu'il avait involontairement causé en faisant son devoir de président. La Source revint dans la salle au milieu des applaudissements (1).

Le même jour, l'Assemblée législative, accomplissant un acte de réparation nationale, avait, sur la proposition de Guadet, adopté un décret dont la rédaction était du feuillant Pastoret, et par lequel la liberté était rendue aux victimes de Bouille, aux quarante soldats de Châteauvieux envoyés aux galères après l'affaire de Nancy; puis, entrant résolument dans la voie des rigueurs contre l'émigration, elle avait décrété d'accusation le comte de Provence, le prince de Condé, l'ancien contrôleur général de Galonné, et-deux membres de l'Assemblée constituante, Laqueille aîné et Riquetti cadet, comme prévenus d'attentat et de conspiration contre la sûreté de l'État ^2).

Tandis que de sévères mesures étaient votées contre ceux qui tramaient le retour de l'ancien régime, une étrange idée traversait la cervelle du journaliste Carra, l'un des rédacteurs des Annales patriotiques, feuille dévouée à la Gironde, comme nous l'avons dit. Cette idée, déjà émise par Carra dans son journal, et qu'il développa le 4 janvier à la tribune des Jacobins, consistait à placer un prince de la maison de Brunswick sur le trône constitutionnel de France, si Louis XVI venait à fuir une seconde fois, ou bien si ses ministres pouvaient être soupçonnés de trahison dans la guerre proposée (3). On voit dès à présent d'où naîtront les accusations lancées plus tard contre plusieurs Girondins d'avoir voulu mettre la couronne de France sur la tète d'un prince étranger. Cette malencontreuse proposition fut accueiUie par de violents murmures, et Carra rappelé immédiatement à l'ordre. Le patriotisme des Jacobins

(1) Journal des débats de la Société des Amis de la Constitution, numéro 121. A partir <le ce numéro, ce journal prend le titre de Journal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Constitution.

(2) Moniteur du 2 janvier 1792.

(3) Voyez les explications données par Carra lui-même dans les Annales patriotiques du 9 janvier 1792.

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était prompt à s'alarmer, et ce n'était pas sans cause, à une époque où la Révolution commençait d'être battue en brèche, au dedans et au dehors, avec une infatigable persévérance.

Aussi refusaient-ils impitoyablement de recevoir ceux de leurs membres qui, les ayant abandonnés afin de s'affilier à la société des Feuillants (laquelle, on s'en souvient, n'admettait dans son sein que les citoyens actifs], demandaient à revenir parmi eux. 11 en fut ainsi pour le député Girardin, rayé sur la proposition de Ricord parce qu'il était allé aux Feuillants, et qui sollicitait sa réintégration. Un futur membre du comité de Salut public, Collot-d'Herbois, intercéda indirectement en sa faveur, mais il se trouva en face d'un adversaire redoutable (6 janvier). Les Feuillants, hostiles en réalité aux vrais principes de la Révolution, avaient été fondés en haine de l'égalité, et leurs membres avaient surtout contribué, au milieu de l'Assemblée constituante,'à altérer la constitution dans un sens tout opposé à la Déclaration des droits. Robespierre, intraitable à leur égard, insista donc fortement afin qu'aucun des membres qui avaient déserté les Jacobins pour les Feuillants ne pût rentrer dans le sein de la société des Amis de la Constitution. La Source ayant proposé une exception en faveur des membres de l'Assemblée législative, Robespierre combattit également cette motion, et la parole de Guadet prêta à la sienne, dans cette circonstance, un appui énergique. Le député girondin critiqua amèrement le rôle des Feuillants dans l'Assemblée : il les montra réclamant l'ajournement quand il s'agissait de rendre la liberté aux puisses de Chàteauvieux, éludant la délibération quand il était question de frapper du glaive de la loi la tête des coupables, et travaillant constamment contre le peuple. Il demanda en conséquence l'adoption pure et simple de la mesure d'exclusion, laquelle, après un assez long tumulte, fut enfin mise aux voix et votée à l'unanimité (1).

Déjà, une dizaine de jours auparavant, le 25 décembre, on avait entendu Robespierre stigmatiser rudement les menées de ces Feuillants qui, tombés pour ainsi dire sous le mépris public, semblaient ressusciter pour recommencer leur croisade contre les sociétés populaires en général, et celle des Jacobins en particulier. A cette époque, quelques désordres, occasionnés par la cherté de plusieurs denrées, du sucre principalement, avaient éclaté dans Paris; de sourdes menaces grondaient contre les accapareurs, et parmi ceux-ci, à tort ou à raison, on

(1) Journal des th^nts et de hi correspondance de la Société des Amis de la Cotislitution^ numéro 124.

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citait le feuillant d'André, qui s'était associé à une grosse maison d'épicerie de la rue de la Verrerie. Tandis que des placards royalistes, affichés dans les rues, vomissaient toutes sortes de calomnies contre Grégoire, Rrissot et Robespierre, d'autres placards désignaient aux vengeances populaires l'ancien membre du comité de constitution (1). Le président de la société des Feuillants ayant écrit au maire de Paris pour le prier d'employer la force dans le cas oii des mouvements séditieux se produiraient dans la capitale, Pétion donna ordre aux commissaires de police d'user de tous les moyens de conciliation afin de rétablir la tranquillité dans la rue et le calme dans les esprits. Il n'en fallut pas davantage pour attirer sur le maire l'accusation d'être un des plus zélés Feuillants ; une affiche le désigna comme tel, et on alla jusqu'à le soupçonner d'être complice des accapareurs (2;. Robespierre donna à Pétion un signe éclatant de son dévouement et de son amitié : il le couvrit de sa popularité. Le maire, dit-il à la tribune des Jacobins, avait dû allier son attachement'à la constitution avec le respect dû à la loi ; mais il répondait des principes, de la magnanimité et de la sagesse de son ami, dont il connaissait l'àme et les sentiments. En même temps il engageait le peuple à se montrer aussi sage qu'énergique, aussi généreux que calme ^3) .

Tout récemment il avait, de concert avec Pétion, rédigé d'importantes observations sur la nécessité de la réunion des hommes de bonne foi contre les intrigants. C'était aussi un appel éloquent à la concorde. Rappelant les beaux jours, les jours immortels où la justice et la liberté étaient sorties, au choc de la Révolution, du sein des préjugés et de la servitude, ils se demandaient ce qu'étaient devenus ce généreux enthousiasme des premiers temps, cette union touchante, ce saint amour de l'égalité, qui avaient fait des Français un peuple de frères. Hélas! depuis, on avait vu certains hommes, qui dans le principe avaient donné quelques gages à la Révolution, s'allier avec les anciens oppresseurs, et comme eux opposer le mot de licence à l'idée de liberté; et tandis qu'on taxait d'exagération l'amour de l'humanité, le dévouement magnanime à la cause des peuples, on appelait prudence, modération, amour de la paix, l'égoïsme, la faiblesse et l'intrigue. Et ces mêmes hommes, qui avaient traité les prêtres avec une dureté portée jusqu'à l'insulte lorsqu'il s'était agi de restituer à la nation les

(1) Chronique rfe Paris, numéro 24 de l'année 1792.

(2) Voyez à ce sujet la réclamation de Pétion, insérée dans les journaux du temps, et citée par INIM. Bûchez et Roux {Histoire parlementaire, t. XIII, p. 100).

(3) Voyez le numéro 117 du Journal des débats de la Société des Amis de la Cottstit ut ion.

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biens dont le clergé était détenteur, invoquaient aujourd'hui la Déclaration des droits pour soustraire les prêtres conspirateurs à des mesures de police indispensables, et s'efforçaient de livrer le peuple au despotisme de l'aristocratie militaire. Les communes étaient parfaitement unies, à l'origine, contre la noblesse, le clergé et la cour, mais les castes privilégiées n'avaient rien négligé pour rattacher à leur cause la portion du peuple la plus favorisée par la fortune. Les perfides ennemis de la Révolution n'avaient-ils pas poussé la mauvaise foi jusqu'à chercher à épouvanter les citoyens aisés de toutes les classes par le fantôme d'une loi agraire tellement chimérique, tellement absurde parmi nous, disaient Pétion et Robespierre, « que le cerveau même le plus délirant ne pouvait en concevoir l'idée? » On voit par là combien peu ce rêve insensé de la communauté des biens séduisait les grands révolutionnaires de ce temps. Il ne faudrait pas croire cependant que la question sociale ne préoccupât singulièrement Robespierre ; nous dirons plus lard quels points de rapport assez intime il y a entre ses opinions à cet égard et les idées modernes ; mais, avant tout, il songeait à affranchir le peuple, à l'affranchir complètement, sachant que sans liberté il n'y a point d'organisation solide et durable pour les sociétés.

Et d'abord il engageait vivement cette portion du peuple qu'on appelait bourgeois à ne pas séparer sa cause de celle de la masse populaire, à ne point s'allier contre elle avec les anciens privilégiés, sous peine de retom.ber elle-même dans l'état d'oppression et d'humiliation oi^i elle avait vécu durant tant de siècles. Si la soif de la justice, l'amour de l'humanité, ces passions des grandes âmes, ne leur étaient pas des raisons suffisantes, leur intérêt même leur commandait de ne point trahir le parti de la Révolution. Aux anciens nobles, Robespierre et Pétion demandaient quels fruits heureux ils attendaient de leurs funestes projets. En échange des titres ridicules qu'elle leur avait ôtés, la Révolution ne leur avait-elle pas donné la dignité d'homme et tous les droits d'un peuple libre? S'adressant au monarque lui-même, ils lui montraient comme une faveur du ciel le rôle qu'il ne tenait qu'à lui de remplir. 11 pouvait se placer au premier rang des bienfaiteurs de l'humanité; mais, pour cela, il fallait rompre avec les errements du passé, répudier les conseils des intrigants dont il était entouré, s'arracher aux suggestions d'un parti coupable et perfide qui l'entraînait dans un abîme, ne point exposer son trône et son repos pour satisfaire les rancunes et l'ambition de quelques factieux, se réfugier enfin au sein de la patrie et delà vertu, et ne point considérer comme ses ennemis tous les hommes intègres qui avaient voué leur vie au triomphe de la Révo-

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