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à corrompre par leurs journaux et par leurs correspondances l'esprit des départements. Ceci s'adressait au ministre Roland, qui, par ses odieux procédés et l'abus qu'il avait fait, dans l'intérêt d'une coterie, des sommes confiées à- sa probité, aurait certainement mérité d'être mis en état d'accusation. Que répondit Vergniaud ? 11 adjura son département de déclarer s'il avait tenté d'égarer ses opinions, et affirma que jamais il n'écrivait de lettres. Cette réponse évasive ressemblait beaucoup à de l'iiypocrisie. Mais Brissot trouva moyen de se montrer plus fort. Dans une longue réfutation publiée en brochure, et insérée dans son journal une dizaine de jours après , il ne craignit pas d'écrire : « Robespierre m'accuse de gouverner le ministère depuis le 10 août, et j'affirme, moi , que c'est Robespierre, Danton et leur parti qui l'ont gouverné et le gouvernent encore par la terreur. » Ainsi c'étaient Robespierre et Danton qui avaient dirigé Roland, et probablement l'avaient déterminé à inonder les départements de ces milliers de libelles dirigés contre eux. « 11 m'accuse, » continuait Brissot, <( de distribuer des places, et j'affirme que c'est Robespierre, Danton et leur parti qui les distribuent depuis le 10 août (1). » Brissot, comme on voit, ne détestait pas de se montrer bouffon quelquefois. Or, que dut-on penser de la bonne foi de ce maître ès-intrigues, quand un peu plus tard on put lire la lettre suivante déjà citée, mais qu'il importe de remettre sous les yeux de nos lecteurs : « Je souhaite bien le bonjour à la respectable madame Roland... Je lui envoie pour son mari et pour Lanthenas une liste de patriotes à placer ; car il doit toujours avoir une pareille liste sous tes yeux. Tout aux amis. Signé : J.-P. Brissot (2). » Par une pareille lettre, Brissot s'était lui-même d'avance convaincu d'infamie.
Dans la soirée du 10, Robespierre, aux Jacobins, engagea vivement les pétitionnaires de la Halle-aux-Blés à effacer de leur adresse tout ce qui sentait la menace et l'emportement. Rédigée d'un style plus décent et plus convenable, elle n'en aurait, disait-il , que plus de force et de majesté, et serait signée par tous les amis de la liberté. Pas de mesures violentes, pas de ces expressions indiscrètes dont les intrigants se faisaient une arme contre les patriotes. Ceux-ci, d'ailleurs, trouveraient toujours au besoin dans le peuple un appui et un sûr moyen de triompher. En attendant il fallait demeurer calme et tranquille (3). Vergniaud, à la fin de son discours, avait déclaré qu'il se proposait
(1) Patriote français, nnméYO 1346.
(2) Lettre trouvée sous les scellés de Roland. Voyez YHisloire parlementaire, t. XXVllI, p. 99.
(3) Journal des débats et delà correspondance de la Société des Jacobins, numéro 392.
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de demander le renvoi des signataires de la pétition en question devant le tribunal révolutionnaire; ce n'était guère le moyen d'apaiser la population parisienne. Quand Robespierre eut cessé de parler, l'orateur de la section de la Halle-aux-Blés monta à la tribune, déclara que la majorité des sections était de l'avis de Robespierre, mais que malgré la dénonciation dont la sienne avait été l'objet de la part de Pétion, elle n'en marcherait pas moins « d'un pas républicain dans le chemin du salut public (1). » De terribles orages s'amassaient coHtrela Gironde.
Montagnards et Girondins ne pouvaient plus travailler ensemble à l'établissement de la République ; il fallait que l'Un ou l'autre parti disparût de îa scène ; toute conciliation était désormais impossible. Comment, au milieu de luttes journalières pour des questions de personnes, s'occuper utilement de la chose publique? Certaines séances de la Convention dégénéraient en véritables batailles. Le 11 avril, un député, longtemps indécis et flottant, Duperret, que ses relations avec Charlotte Corday devaient mener k l'échafaud, inaugura par un accès àt délire étrange son entrée définitive dans le camp girondin. On le vit tout à coup tirer l'épée, comme pour fondre sur la Montagne. « A l'Abbaye! » s'écrièrent à la fois David, Panis, Marat et Bentabole. Mais les Girondins étaient en nombre; l'Assemblée passa a l'ordre du jour [2). Que de cris de fureur, si un Montagnard se fût rendu coupable d'un> pareil acte !
Le lendemain, nouvel orage. Robespierre venait précisément de se plaindre des retards apportés a l'exécution du décret concernant l'abolition de la contrainte par corps, et de faire voter, sans discussion, la mise en liberté des détenus pour dettes, mesure d'humanité et de justice contre laquelle s'était vivement élevé l'organe le plus accrédité du parti de le Gironde (3). La séance promettait d'être plus calme, quand,
(1) Juiiriidl (les tiehals et Je la lorresinmdanre de la Société des .Iticubins, numéro 392.
(2) MonUeur du 14 avril 1793.
(3) Il est assez curieux, au sujet de la conlraiute par corps, de cette loi barbare qu'on songe enfin à extirper de nos codes, de mettre en regard de l'opinion de Robespierre celle du journal de Brissot, du Patriote fmnrois. Voici comment s'exprimait ce principal organe de la Gironde à propos du décret de mise en liberté des détenus pour dettes : « Ainsi plus de propriétés, puisque les créances étoient des propriétés et qu'on
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pour le molif le plus insignifiant, Pétion, dont la mission semblait être maintenant de mettre le feu aux poudres, réclama la censure d'un membre de la gauche nommé Poultier. « Et moi, » s'écria aussitôt Robespierre, « je demande la censure de ceux qui protègent les traîtres. » Pétion, s'élançant d'un bond à la tribune : w Je demanderai en effet que les traîtres et les conspirateurs soient punis. — Et leurs complices ! )» riposta Robespierre. — Oui, leurs complices, reprit Pétion, et vous-même. 11 est temps enfin que toutes ces infamies finissent. 11 est temps que les traîtres et les calomniateurs portent leurs tètes sur l'échafaud, et je prends ici l'engagement de les poursuivre jusqu'à la mort. — Réponds aux faits, dit Robespierre sans s'émouvoir. — « C'est toi que je poursuivrai ! <> réplique encore Pétion au milieu des murmures d'un grand nombre de membres indignés des violences de l'ancien maire de Paris.
Spectacle navrant ! Échafaud! mort! telle était donc l'arme dont les Girondins entendaient se servir contre leurs adversaires, tel le but qu'ils se proposaient. Et ces mots cruels, de quelle bouche tombaient-ils? De la bouche de Pétion, qui, placé mieux que personne pour servir de modérateur entre les deux partis, n'avait fait aucune tentative sérieuse pour les rapprocher, de cet homme qui, sans provocation aucune, et par le plus lâche oubli de tant de marques de dévouement et d'amitié que lui avait prodiguées Robespierre, l'avait traîtreusement frappé d'un libelle odieux, et par cette intervention inutile était venu envenimer le débat. Et aujourd'hui cet apostat de l'amitié demandait que son ancien compagnon d'armes fût marqué comme autrefois les calomniateurs, et après avoir de nouveau invoqué l'échafaud contre ses adversaires, il les accusait d'exciter le peuple à égorger une partie de la Convention, si bien que Robespierre lui dit avec raison : « C'est nous qu'on veut faire égorger! » et que le peintre David, s'élançant au milieu delà salle et découvrant sa poitrine, cria à l'orateur : <r Frappez, je demande que vous m'assassiniez (1). »
Après Pétion parut un des énergumènes de la Gironde, Guadet, qui, le premier avec Brissot, avait jeté la division et la haine dans le cœur des patriotes, Guadet, ce prêtre de l'intolérance, qui un jour avait fait un crime à Robespierre d'avoir invoqué le nom de Dieu. Son discours fut une nouvelle édition de celui de Vergniaud, avec grand renfort de ca-
Icur enlève leui's garanties! » {Patriote françois, numéro 1307.) La liberté d'un citoyen servant de garantie d'une misérable somme d'argent 1 ! On voit quelles idées étroites avaient au point de vue social les principaux Girondins.
(1) Moniteur du 14 avril 1793 et Journal des débats et des décrets d-j la Canvenlion, miméro 207, p. 202,
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lomnies. Nous avons dit le moyen commode imaginé par tous les écrivains hostiles à Robespierre pour le présenter comme ayant gratuitement diffamé la Gironde : ils ont tout simplement passé sous silence les calomnies sans nom que depuis un an ses ennemis lai avaient prodiguées, et que longtemps il avait endurées en silence. Les Girondins avaient trouvé plaisant de le ranger jadis au nombre des membres du comité autrichien, de le transformer en agent de la liste civile; — on n'a pas oublié ces perfides insinuations des feuilles de Brissot et de Condorcet; — et maintenant ils jetaient les hauts cris, parce qu'en répondant à leurs déloyales attaques, Maximilien dépassait aussi le but. Guadet reprit la vieille thèse : « Le complice de Cobourg, c'est toi! » cria-t-il à Robespierre ; et il lui imputa les troubles et les pillages dont Paris avait été le théâtre dans ces derniers temps, et que personne cependant n'avait blâmés avec plus d'énergie que lui. 11 ne borna pas ses récriminations à Robespierre, il accusa toute la Montagne de conspirer en faveur de d'Orléans, parce qu'elle avait repoussé le décret de hannissement proposé contre des Bourbon (1). Ayant nommé Danton, il s'attira cette apostrophe : « Ah ! tu m'accuses, moi!... tu ne connois pas ma force... Je te répondrai, je prouverai tes crimes. » Mais il fallait aux Girondins une victime. L'absence d'un grand nombre de membres de la Montagne, envoyés en mission aux armées et dans les départements, leur rendait une force dont ils résolurent de profiter. Guadet, en terminant son discours, donna lecture d'une adresse des Jacobins aux départements, signée de Marat, et dans laquelle la Convention était dépeinte comrne renfermant la contre-révolution dans son sein. A peine Guadet a-t-il achevé, que de toutes parts retentissent les cris : « A r Abbaye! à l'Abbaye! » En vain Danton prononce cette parole désespérée et profonde : « N'entamez pas la Convention! » Boyer-Fonfrède, dans un discours oià toutes les sombres colères de Marat étaient présentées comme autant de crimes dignes de mort, réclama contre l'Ami du peuple le décret d'accusation. L'Assemblée, sourde à l'avertissement de Danton, décida que Marat serait mis en état d'arrestation à l'Abbaye, et que, dès le lendemain, son comité de législation lui ferait un rapport sur le décret d'accusation proposé ;2;. Il était alors neuf heures du soir. Qu'allait dire Paris à celte nou-
(1) JI. ï\Iiclielet, qui va d'erreur en erreur quand il n'adopte pas, les yeux fermés, les calomnies des Gii'ondins contre Robespierre, le présente comme s'étant opposé au bannissement de d'Orléans, oubliant qu"uue première lois il avait déclaré qu'il aurait voté pour la proposition de Louvet, et qu'en second lieu il avait lui-même soumis h l'Assemblée un projet de décret contre la famille d'Égalité. (Voy. son Histoire de la lie lohi lion, t. V, p. 406).
(2) .l/o(i/<(>i(rdul6avril 1793.
LIVIIK X. IL l'ISECIlK I.K CALMK ALX JACOBINS Q'.S
velle? Rien n'était plus propre à soulever la capitale, déjà travaillée de tant de causes de fermentation. Et même, à en croire beaucoup de personnes, le but des Girondins était d'exciter un tumulte de nature à précipiter le dénoùment d'une crise dont ils espéraient bien rendre l'issue fatale à leurs adversaires. Robespierre courut aux Jacobins en sortant de la Convention. D'une voix émue et indignée, il raconta les péripéties de la longue séance de ce jour, les violences de Guadet, la vaine défense de Marat, les efforts infructueux de Danton pour empêcher l'Assemblée d'adopter une mesure fatale. On voulait sans nul doute provoquer un mouvement partiel dans Paris pour légitimer l'insurrection générale des départements contre la capitale, on voulait se défaire de tous les patriotes et élever sur les ruines de la liberté une oligarchie despotique. Mais il fallait déjouer ces nouvelles manœuvres et réparer l'injustice dont avait été victime un représentant du peuple. « Je n'ai pas besoin de vous en dire davantage, » continua Robespierre, « pour vous prouver que vous devez effrayer vos ennemis par une attitude imposante et calme, que vous devez veiller autour de vous afin que les émissaires soudoyés par eux ne puissent renouveler les désordres qu'ils ont précédemment excités et qu'ils essayeront de reproduire pour nous calomnier. » Sur sa proposition, on arrêta la rédaction d'une adresse destinée à confondre la calomnie et à prêcher partout la tranquillité, et tous les membres de la société convinrent de se répandre dans les sections, afin d'éclairer le peuple et de lui recommander un calme absolu (1).
Le lendemain 13 avril, Robespierre s'opposait avec succès, au sein de la Convention, à la lecture d'une proclamation de Cobourg. Point de transaction avec l'ennemi! Et à sa voix la Convention nationale décrétait la peine de mort contre quiconque proposerait de négocier ou de traiter avec des puissances étrangères qui n'auraient pas au préalable reconnu solennellement l'indépendance de la nation française, l'indivisibilité et l'unité de la République (2). Sur ce point nulle discussion, tout le monde était d'accord; il s'agissait en effet, comme l'avait dit Robespierre, d'ôter tout espoir aux adversaires de la République. Nulle opposition non plus lorsque, dans la soirée, il réclamait contre Beurnonville, formellement accusé par Ruamps, .Montant et Dubois-Crancé , l'application des mesures décrétées contre Dumouriez. A la suite de la motion de Robespierre,, Danton était monté à la tribune, et avait proposé à son tour à l'Assemblée de déclarer que le peuple français ne s'immiscerait en aucune manière
;'1 Journal des débats et de In correspondance, etc., séance du 12 aviùl. (2) MotiHeur dii 16 avril 1793.
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dans le gouvernement des peuples étrangers : ce qui avait été voté également. Mais, à ce compte, on repousserait donc sans pitié les supplications des nations qui, confiantes dans les promesses du mémorable décret du 15 décembre 1792, imploreraient contre leurs tyrans les secours de la France? Robespierre réclama. Au moins fallait-il que la disposition décrétée sur la motion de Danton ne préjudiciàt en rien aux pays réunis. Plusieurs membres ayant demandé l'ordre du jour pur et simple, on entendit, en cette circonstance, le girondin Ducos appuyer Robespierre, et l'Assemblée adopta l'ordre du jour motivé sur ce que les pays réunis faisaient partie de la République française (1). Mais bien courtes étaient les heures de trêve et d'entente. Dans cette même soirée, la lecture du rapport sur la mise en état d'accusation de Marat ramena la tempête au sein de la Convention.
Ce fut Delaunay jeune, un ennemi de Marat, qui, au nom du comité de législation, présenta ce rapport; il concluait naturellement à l'accusation de l'Ami du peuple comme ayant provoqué le pillage, le meurtre et la dissolution de la Convention. Les Girondins étaient sûrs de la majorité. Aux voix! aux voix! criaient-ils avant toute discussion. Robespierre tenta un suprême effort pour empêcher l'Assemblée d'adopter une mesure funeste. Marat avait pu commettre des eireurs, des fautes de style ; Robespierre les avait blâmées tout le premier. Mais parmi ses accusateurs sont les conspirateurs et les traîtres, ditil sans se laisser intimider par les murmures de la droite. Ce n'était pas contre Marat seul qu'était dirigé le décret d'accusation ; il le sentait bien : c'était contre les vrais républicains, contre tous ceux dont ia chaleur d'àme avait déplu, contre lui-même, bien qu'il se fût attaché constamment à n'aigrir, à n'offenser personne. L'Assemblée ayant, malgré ses protestations, voté l'impression et l'envoi aux départements du rapport de Delaunay jeune : « Je demande, » ajouta-t-il, « qu'à la suite du rapport soit joint un acte constatant qu'on a refusé d'entendre un accusé qui n'a jamais été mon ami, dont je n'ai point partagé les erreurs qu'on travestit ici en crimes, mais que je regarde comme un bon citoyen, zélé défenseur de la cause du peuple, et tout à fait étranger aux crimes qu'on lui impute. » Tonte la gauche et les citoyens des tribunes applaudirent avec enthousiasme, mais rien n'y fit; Danton n'essaya même pas de joindre sa voix à celle
(1) Moniteur du 16 avril 1793. D'après la narration de M. Miclielet, qu'on croirnit embrouillée à dessein, il semblerait que Danton ne veut ici qu'appuyer une proposition de Robespierre. {Hiat.deln Rérohition, t. V, p. 475.) La clarté est cependant une chose essentielle en histoire. Robespierre proposa une chose et Dautou une autre. Voilà ce que M. Miclielet ne dit pas.