‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 164 sur 188 · LIVRE X. CONSEILS DE MODERATION OTÏ · texte numérisé non relu

LIVRE X. CONSEILS DE MODERATION OTÏ

honte de demander l'arrestation de Blanchard et de Delpech, de qui f'manaient deux des lettres remises à l'Assemblée.

A cette étrange proposition, Robespierre s'élança à la tribune : « Je ne conçois pas, » dit-il au milieu des applaudissements, « ce mépris pour les droits des citoyens ; je ne conçois pas cette odieuse tyrannie érigée en système au milieu d'une Assemblée qui a juré d'exterminer toute espèce de tyrannie. Aujourd'hui on décrète d'accusation un représentant du peuple sans l'avoir entendu, demain on mettra en état d'arrestation deux citoyens qui ne sont coupables d'aucun crime ; je ne reconnais dans cette conduite que la marche de la tyrannie. » Il fallait, suivant lui. donner lecture de toutes les pièces d'abord, et en second lieu discuter solennellement la motion de Grangeneuve (1). Le girondin Buzot, d'accord cette fois avec Robespierre, déclara qu'il partageait tous ses sentiments sur la liberté individuelle et le respect dû au secret des lettres, et il proposa à l'Assemblée de renvoyer toutes les pièces au comité de législation. Mais un membre s'y opposa fortement, en se fondant sur ce que ce comité était Tauteur du rapport contre Marat. Alors Robespierre demanda le renvoi au comité de Salut public, dans les lumières duquel il avait la plus entière confiance, et dont la veille il avait parlé avec beaucoup d'éloge aux Jacobins, en engageant, selon son système constant, les membres du club à éviter toutes démarches inconsidérées (2). La Convention, après avoir entendu Vergniaud, décréta le renvoi des pièces aux comités de Salut public et de législation réunis (3).

Ce qui venait de se passer à la Convention devait être, selon Robespierre, une leçon pour les patriotes. Puisque des directoires de départements marchaient à pieds joints sur tous les principes, puisque le secret des lettres n'était plus respecté, c'était aux citoyens de garder le plus de mesure possible, même dans leurs correspondances particulières. Il eut soin de parler dans ce sens le soir aux Jacobins, et il r-evint encore sur la nécessité pour les patriotes d'opposer aux fureurs de leurs adversaires le calme le plus imposant, afm de déjouer la calomnie qui les présentait dans les départements comme ayant soif du sang d'un certain nombre de députés à la Convention. Un membre, au patriotisme duquel il se plnt à rendre hommage, avait proposé à la société de rédiger une adresse tendante à empêcher la brusque confection de la constitution prochaine ; Robespierre combattit cette motion comme impolitique. On ne manquerait pas de crier bien haut que 1^

(1) Voyez le Moniteur du 21 avril 1793.

(2) Journal des dcbals et de la correspondance, etc., numéro 386.

(3) Journaldes débats et des décrets de la Convention, numéro 219, p. 309,

société des Amis de la liberté protestait contre les décrets de la Convention, qu'elle ne voulait point de conslitution; elle ne saurait dftnc trop se mettre en garde contre les piégea tendus au patriotisme, dont les meilleures intentions étaient dénaturées par des journaux perfides. Peut-être, pensait Maximilien, serait-il utile d'éclairer les départements par une adresse capable de dévoiler à leurs yeux toutes les trames des intrigants ; mais alors il serait indispensable de la rédiger avec une extrême modération, a A quoi bon, » disait-il, « se servir de ces expressions : Purger la Convention de tous les traîtres? Cela fait qu'on nous peint comme des hommes qui veulent dissoudre la Convention et détruire les appelants et les modérés. Ces phrases donnent un ascendant terrible à nos ennemis. Je vous exhorte à bien peser les termes, et avec ces mesures de prudence vous sauverez la Rf^publique (]). » Ainsi, au milieu des passions déchaînées de part et d'autre, dans ce violent et suprême état de lutte entre la Montagne et la Gironde, au milieu de ce concert de récriminations, de défiances, d'accusations plus ou moins fondées, plus ou moins injustes dont cliaque parti fournissait les exécutants, quand l'irritation était dans tous les cœurs, la calomnie dans toutes les bouches, quand les Girondins, frémissant d'aise de leur victoire récente, se réjouissaient, — oui, c'est le mot, — se réjouissaient d'avance de voir tomber la tête de l'Ami du peuple, si quelqu'un gardait encore son sang-froid et conseillait aux patriotes irrités la modération et le calme, c'était surtout Robespierre.

Il arriva cependant qu'au sein de ces orages il y eut des heures d'apaisement et de sérénité, qu'après tant de déplorables querelles Montagnards et Girondins semblèrent unis, sinon dans une même communauté de pensées, au moins dans un même amour de la liberté, et que, dégagés des passions stériles qui les agitaient, s'élevant ensemble dans la pure sphère des idées , ils se donnèrent en quelque sorte la main. Ah! saluons-les ces heures rares et bénies où, dans les débats auxquels donna lieu le nouveau pacte constitutionnel, ils firent trêve à leurs discordes journalières, où Danton put s'écrier aux applaudissements unanimes : « Nous avons paru divisés entre nous, mais

(1) Journal des débats et de la correspondance, etc., numéro 397.

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au moment où nous nous occupons du bonheur des hommes, nous sommes tous d'accord (1). »

Le bonheur des liommes! c'était en effet l'objet unique des rêves de Maximilien Robespierre, et nous allons voir combien les doctrines à l'aide desquelles il espérait le fonder étaient supérieures à celles des Girondins. Continuateurs des Constitutionnels de la première Assemblée, ceux-ci croyaient qu'une simple transformation politique suffirait aux besoins de la société régénérée par la Révolution ; la réforme sociale, ils n'y tenaient guère. Robespierre, au contraire, y attachait une importance capitale. Si la Révolution se contentait de substituer une aristocratie bourgeoise à l'aristocratie nobiliaire, si elle ne prenait nul souci des intérêts sociaux, elle n'avait rien fait selon lui. Aussi sa Déclaration des droits, si grandiose, n'est pas seulement le cri de victoire sur la destruction de l'ordre chrétien-féodal, comme l'a justement remarqué un éminent philosophe de ce temps-ci, « mais le prodrome d'un ordre nouveau fondé sur l'égalité et sur la science (2). » Toute l'économie politique se trouve en germe dans sa théorie sur la propriété et dans sa définition des prolétaires et des oisifs. « L'école Saint- Simonienne, » dit encore M. Pierre Leroux, « n'a fait que féconder ces idées par les beaux travaux de son maître sur la philosophie de l'histoire, et par des études positives sur la production et la distribution des richesses (3). » Quelques rapprochements entre la Déclaration des droits girondine et celle de Robespierre indiqueront mieux encore les différences essentielles existant entre l'une et l'autre.

Ce fut le 17 avril 1793 que commencèrent, dans la Convention nationale, les discussions sur l'acte constitutionnel, œuvre d'un comité entièrement composé d'hommes appartenant à la Gironde, et dont Condorcet était rapporteur. Robespierre demanda tout d'abord qu'on fixât bien nettement la Déclaration des droits, comme la constitution mère d'où devait sortir le gouvernement de tout peuple libre (4). Ainsi l'humanité tout entière occupait sa pensée. Les modes de constitution pouvaient varier selon les peuples, la Déclaration des droits devait être la même pour tous, parce qu'en matière de droits il ne saurait y avoir de systèmes distincts. Malgré l'opposition de Salles et de quelques autres membres aux yeux desquels était suffisante, quant à présent et sauf modification, la Déclaration émanée de l'Assemblée constituante, l'avis de Robespierre, prévalut pour cette raison donnée par Barère, qu'en avai^.

(1) Voyez les Révolutions de Paris, uuméro 197, p. 144.

(2) Pierre Leroux, Discours aux poliliquns.

(3) Ibid.

(4) Journal des débats et des décrets de lu Convention, numéro 212, p. 294.

accompli d'abord la révolution de la liberté, puis celle de l'égalité. Séance tenante, en effet, on ouvrit les débats sur le projet du comité. L'Assemblée nationale de 1789 avait placé sa constitution sous les auspices de l'Être suprême, un député demanda que la Convention reconnût également par le premier article de sa Déclaration l'existence d'un Être suprême. Le frivole auteur de Faublas, Louvet, se récria indigné. Les Girondins, qui reculaient épouvantés devant le problème de la question sociale, écartaient Dieu comm.e aristocrate.

Robespierre prit aux débats relatifs à la Déclaration des droits et à la constitution une part très-active, et c'est là qu'il faut le chercher tout entier. Nous allons retrouver le législateur doux et profond de la Constituante ; car il va tout simplement essayer de faire triompher les principes pour lesquels il avait si vaillamment combattu durant les années 1790 et 1791. J'ai quelquefois entendu dire : « Mais que voulait Robespierre ? » Assurément les personnes qui posent cette question n'ont jamais lu ni sa Déclaration des droits de l'homme ni ses admirables discours sur la constitution. 11 est là tout entier, je le répète. Rien de mieux conçu, de mieux combiné, de plus nettement précis que son système d'organisation politique et sociale, et c'est en quoi il est infiniment supérieur aux Girondins, à Danton et aux autres révolutionnaires. J'ai écrit, après d'autres, qu'il était le grand homme d'État de la Révolution, je devrais dire de la démocratie. Si jamais le règne de la justice arrive, si la démocratie est appelée à triompher un jour, ce seront les principes formulés par Robespierre qui gouverneront le monde. L'homme de lutte est du temps, le législateur est immortel.

Une manqua pas d'apparaître à la tribune le 19 avril, quand le député Durand-Maillane demand-a qu'il fût apporté certaines restrictions, à la liberté de la presse. C'était un nouvel hommage qu'il venait rendre à cette liberté de la pensée que si souvent et si énergiquement il avait déjà défendue. 11 s'éleva contre toute espèce de restriction. Sans doute, les révolutions étant faites ordinairement pour reconquérir les droits des hommes, il pouvait arriver que dans un temps de révolution le succès d'une cause si juste exigeât la répression do quelque complot tramé à l'aide de la liberté de la presse, et l'on comprenait qu'elle fût alors momentanément restreinte, comme l'avaient demandé à diverses reprises les Girondins dans leur campagne contre Marat; mais dans les temps calmes, ajoutait-il, ce serait compromettre la liberté publique que de modifier un principe qui en était la sauvegarde (1). On entendit

(1) Voyez le Patriote français, numéro 1347, et les Bévolutions de Paris, numéro 197, p. 144, Ces importantes discussions sont reproduites avec le plus déplorable laconisme parle Moniteur et par le Journal des débais et des décrets de la Convention.

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dans cette circonstance Pétion et Brissot parler dans le même sens que Robespierre, et l'Assemblée, passant à l'ordre du jour sur les restrictions proposées par Durand-Maillane, adopta l'article du comité : « La liberté de la presse, ou tout autre moyen de publier sa pensée, ne peut être interdite, suspendue ou limitée. »

Tout en prêtant sur certains points son concours à l'œuvre des Girondins, Robespierre était loin, bien loin de la trouver satisfaisante. En cela il était de l'avis du girondin La Source, qui reprochait à la Déclaration de ses amis de pécher par défaut de précision de principes (1). Cependant il avait hâte de voir surgir enfin les bases de l'acte constitutionnel, car un des meilleurs moyens de déjouer les noirs projets des ennemis de la République était, suivant lui, de présenter au monde le manifeste de la Déclaration des droits du peuple français. « Il faut, » disait-il aux Jacobins dans la séance du 21 avril 1793, « que les amis de la liberté et de l'égalité, étrangers à toutes les passions, à toutes les intrigues, mettent au jour un projet de constitution qui impose silence à la calomnie et qui soit le code universel des nations (2). «Il avait lui-même condensé en une série d'articles énergiques et précis ses idées sur les grands principes, les principes primordiaux, d'oi^i devait découler comme de source une constitution républicaine ; et, dans cette séance des Jacobins, il donna lecture d'un projet de Déclaration rédigé par lui, véritable résumé de ses longues méditations sur la matière et des doctrines qu'il s'était efforcé de faire triompher depuis l'origine de la Révolution. Ce projet tout nouveau de Déclaration des droits de l'homme fut accueilli avec un enthousiasme extraordinaire. Maure demanda à la société de l'adopter solennellement comme sien, et cette proposition, appuyée par Bazire, fut aussitôt votée par acclamation (3). Ainsi se posait bien nettement, en face de la profession de foi girondine, celle des Montagnards.

De la tribune des Jacobins, Robespierre porta son œuvre à la tribune de la Convention nationale. Un des points sur lesquels il trouvait tout à fait incomplète la définition donnée par le comité de constitution était la théorie de la propriété. D'après les Girondins, le droit de propriété consistait en ce que l'iiomme était maître de disposer à son gré de ses biens, de ses capitaux, de ses revenus et de son industrie (4).

(1) Joui nal des débats et des décrets de la Convention, numéro 212, p. 295.

(2) Journal des débats et de la correspondance de la Société des Jacobins, numéro 399.

(3) Ibid.

(4) « Xous le demandons, » écrivait le rédacteur des Révolutions de Paris (journal devenu alors tout à fait girondin ou peu s'en faut), « une définition aussi inexacte, aussi vaguement conçue, n'est-elle pas im brevet d'impunité accordé aux accapareurs et même aux filous ? » (Numéro 198, p. 203.)

Mais n'était-ce point là une définition trop absolue? Ces biens, ces revenus ne pouvaient-ils pas provenir d'une source illégitime? Et alors à quel titre auraient-ils droit à la protection de la société? Ce fut ce que Robespierre entreprit de démontrer dans la séance du 24 avril. « Citoyens, » dit-il, « je vous proposerai d'abord quelques articles nécessaires pour compléter votre théorie sur la propriété. Que ce mot n'alarme personne : âmes de boue qui n'estimez que l'or, je ne veux, point toucher à vos trésors, quelque impure qu'en soit la source. Vous devez savoir que cette loi agraire dont vous avez tant parlé n'est qu'un fantôme créé par les fripons pour épouvanter les imbéciles. Il ne fallait pas une révolution sans doute pour apprendre à l'univers que l'extrême disproportion des fortunes est la source de bien des maux et de bien des crimes; mais nous n'en sommes pas moins convaincus que l'égalité des biens est une chimère. Pour moi, je la crois moins nécessaire encore au bonheur privé qu'à la félicité publique. IL s'agit bien plus de rendre la pauvreté honorable que de proscrire la richesse. La chaumière de Fabricius n'a rien à envier au palais de Crassus. J'aimerais autant pour mon compte être l'un des fils d'Aristide, élevé dans le Prytanée aux dépens de la République, que l'héritier présomptif de Xerxès, né dans la fange des cours pour occuper un trône décoré de l'avihssement des peuples et brillant de la mis^ère publique. »

Un moment interrompu par les applaudissements, il s'attacha à poser ensuite les véritables principes du droit de propriété, trop souvent enveloppés de nuages par les vices et par les préjugés des hommes. « Demandez à ce marchand de chair humaine cp que c'est que la propriété; il vous dira, en vous montrant cette longue bière qu'il appelle un navire, oii il a encaissé et serré des hommes qui paraissent vivants : Voilà mes propriétés; je les ai achetés tant par tête. Interrogez ce gentilhomme qui a des terres et des vassaux, ou qui croit l'univers bouleversé depuis qu'il n'en a plus ; il. vous donnera de la propriété des idées à peu près semblables. Interrogez tes augustes membres de la dynastie capétienne; ils vous diront que la plus sacrée des propriétés est sans contredit le droit héréditaire, dont ils ont joui de toute antiquité, d'opprimer, d'avilir et de s'assurer légalement et monarchiqiiement les vingt-cinq millions d'hommes qui habitaient le territoire de la France sous leur bon plaisir.

« Aux yeux de tous ces gens-là, la propriété ne porte sur aucun principe de morale. Pourquoi notre Déclaration des droits semble-t-elle présenter la même erreur? En définissant la liberté le. premier des besoins de l'honmie, le plus sacré des droits qu'il tient de la nature,

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