‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 167 sur 188 · LIVRE X. — iMORT DE LAZOUSKY G · texte numérisé non relu

LIVRE X. — iMORT DE LAZOUSKY G

Le soir du jour où Robespierre obtenait, au sein de la Convention, cet éclatant triomphe dans la région des idées, il prononçait aux Jacobins, l'âme brisée de douleur, l'oraison funèbre d'un citoyen dont la mort prématurée remplissait de deuil le cœur de tous les patriotes. « Depuis deux joursje pleure Lazousky, et toutes les facultés de mon âme sont absorbées par la perte immense que la République vient de faire. » Fils d'un Polonais depuis longtemps établi en France, où il était venu à la suite du roi Stanislas (1), Lazousky n'était point un réfugié, comme on l'a dit (2) ; il était parfaitement Français. Les larmes que les pauvres répandirent sur son cercueil attestèrent le noble usage qu'il avait fait de sa fortune. Mais autre chose le recommandait aux regrets des amis de la liberté. Partisan enthousiaste des principes de la Révolution, il avait été l'un des plus intrépides combattants du 10 août, et l'on ne pouvait oublier l'ardeur avec laquelle il avait conduit à l'assaut des Tuileries la compagnie de canonniers dont il était capitaine.

Son dévouement à la cause du peuple l'avait rapproché de Robespierre, et une étroite amitié s'était étabhe entre eux. Aussi n'est-il pas besoin de demander s'il était devenu, lui aussi, l'objet des attaques de la faction girondine. Après l'avoir loué jadis comme un modèle de patriotisme, elle le considérait maintenant comme un brigand. C'était là d'ailleurs sa tactique ordinaire. Dès qu'on n'était pas à sa dévotion, on était digne des gémonies. L'Orateur du genre humain, cet écervelé de Cloots, en savait quelque chose, lui qu'elle avait porté aux nues tant qu'il lui avait paru tout dévoué, et qu'aujourd'hui elle traitait de parasite et de voleur, depuis qu'il s'était imaginé de révéler les propos indiscrets tenus à la table de Roland. Mais, du moins, Lazousky n'avait jamais été le commensal de l'ex-ministre de l'intérieur. Toutefois madame Roland, dont la plume et la langue étaient si habiles et si promptes à manier la calomnie, ne l'épargna guère. L'élégant patriote n'est plus qu'un « enragé ayant la face enluminée d'un buveur et l'œil hagard d'un assassin, » et, s'il meurt en huit jours d'une fluxion de poitrine, c'est, suivant la dame, « d'une fièvre inflammatoire, fruit des débauches, des veilles et de l'eau-de-vie (3). » Vergniaud, qui se plai-

(1) Rérolufions de Paris, numéro 199, p. 266.

(2) M. Michelet, par exemple. (Voyez son Histoire de la Révolution, t. V, p. 518.)

(3) Mémoires de madame Roland (édit. Barrière et Berville, t. II, p. 1C7, 168).

gnait tant d'être calomnié, et qui cependant, comme nous l'avons plusieurs fois fait remarquer, mettait avec empressement son éloquence au service de la calomnie, n'avait pas été un des moins acharnés détracteurs de Lazouski : on l'avait entendu, à propos des événements du mois de mars, transformer ce héros du 10 août en complice de Fournier l'Américain, et réclamer contre lui un décret d'accusation fl), Robespierre vengea noblement son ami des outrages qu'on lui avait prodigués et qui n'avaient pas été épargnés non plus à Lepeletier Saint-Fargeau, cet autre ami dont il avait également pleuré la mort (2). On fit à Lazousky des funérailles magnifiques, organisées par le grand peintre David. De nombreux musiciens précédèrent le convoi, exécutant une marche funèbre composée par Gossec, qui lui-même présida à l'exécution. Le cortège était formé des sociétés populaires, des sections, des compagnies de canonniers, delà commune d'issy, où le défunt avait sa maison de campagne, et des membres de la municipalité et du conseil général de Paris ; chacun avait à la main un rameau de cyprès. Le corps de Lazousky fut enterré au pied de l'arbre de la liberté, sur la place du Carrousel, devenue la place de la Réunion ; son cœur fut gardé par la section du Finistère, à laquelle il appartenait, et la commune adopta sa fille (3).

Rien d'étonnant, avec le caractère que l'on connaît aux Girondins, à ce que leurs haines se soient réveillées plus ardentes sur cette tombe à peine fermée. La magnificence des honneurs rendus par les sections {jarisiennes à un patriote qu'ils détestaient, et dont Robespierre avait prononcé l'éloge , redoubla , leurs préventions insensées contre la capitale. Ils se sentaient d'ailleurs tout puissants encore, malgré le triomphe de Marat; et si tout récemment un pur jacobin, Bouchotte, avait remplacé Beurnonville comme ministre de la guerre, leurs créatures n'en remplissaient pas moins les bureaux des divers ministères. Aussi Bazire, à une séance des Jacobins, engageait-il les sociétés patriotiques à charger des commissaires de demander aux ministres la liste des citoyens employés dans leurs bureaux. Mais, selon Robespierre, il n'y avait pas à correspondre avec les ministres à ce sujet; et mieux valait s'adresser au comité de Salut public, à qui il appartenait d'épurer toutes les administrations et de réformer les employés suspects (4-).

(1) Moniteur du 16 mars 1793. Séance de la Convention du 13. {2) Voyez le Journal des débats et de la correspondance de la Société des Jacobins, numéro 401.

(3) Pour les honneurs funèbres rendus à Lazouski, voyez les Bévolutions de Paru, uméro 199, et le Moniteur du 2 mai 1793.

(4) Journal des débats et de la correspondance de la Société des Jacobins, numéro 402.

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