LIVRE X, LA RKQUISITION ET LES GIRONDINS
Exaspérés de l'incessante surveillance des sections parisiennes, les Girondins eussent bien voulu transporter ailleurs qu'à Paris la représentation nationale. Le 30 avril, levant le masque, Guadet demanda formellement le transfèrement de la Convention à Versailles. Le lendemain même, un arrêté de la commune de Paris, en vertu duquel tous les employés non mariés, les clercs de notaires et d'avoués, les commis de banquiers, de négociants et autres, pouvaient être requis dans une proportion déterminée, donna à la faction girondine un appui dont elle eut le tort de se prévaloir. Comme s'ils eussent été sûrs d'être soutenus par elle , les jeunes gens désignés pour la réquisition se répandirent dans les sections, dans les rues, aux Champs-Elysées, au Luxembourg, criant : A bas la Montagnel Vive la loi\ Des arrestations furent opérées, et parmi les personnes arrêtées se trouva le propre domestique de Buzot. Était-ce hasard ou bien lui-même était-il un des meneurs? Toujours est-il que la résistance coupable de ces jeunes gens trouva dans le journal de Brissot un véritable encouragement. Ces cris à bas la Montagne, poussés par ceux que la patrie appelait à sa défense et qui restaient sourds à sa voix éplorée, indiquaient assez que la Montagne et les Jacobins formaient le parti national, et que déjà derrière les Girondins s'abritaient la bourgeoisie réactionnaire et les royalistes.
Vergniaud commença l'attaque contre la municipalité parisienne en demandant, le 6 mai, que le maire de Paris fût tenu de rendre compte, séance tenante et par écrit,,de l'arrestation d'un certain nombre de citoyens, au milieu desquels figuraient plusieurs pétitionnaires qui, la veille, étaient venus témoigner leur confiance dans la majorité de la Convention, et dont les réclamations lui avaient été adressées. Robespierre prit vivement en main la défense de la municipalité mise en cause dans la personne du maire. Rappelant les mouvements séditieux dont précisément la veille la capitale avait été le théâtre, il s'étonna qu'on pût prendre la défense d'hommes coupables d'avoir provoqué des troubles dans l'espérance de se soustraire à une obligation sacrée. Il n'inculpa personne, ne sachant pas, quant à présent, si les pétitionnaires de la veille étaient au nombre des perturbateurs ; mais il invita la Convention à appuyer de toute sa force les autorités constituées de Paris; car si elle laissait aux séditieux l'espoir de sapro tection, elle trahirait elle-même ses devoirs. « En vain, » dit-il en terminant, « on forme des complots contre la République, contre la liberté; la liberté, la République triompheront de tous les complots (1 ). » Vergniaud persista dans sa motion et souleva de violents orages. Tou-
(1) Moniteur du 8 mai 1793.
tofois, la Convention finit par donner raison à la commune de Paris en improuvant une pétition qui demandait la substitution des enrôlements volontaires au mode de recrutement adopté par la commune. Les enrôiements volontaires! Cette mesure d'enthousiasme ne suffisait plus aux dangers pressants de la patrie! Malgré cela, les Girondins tentèrent encore, deux jours après, de couvrir de leur protection les jeunes gens arrêtés pour rébellion à l'arrêté municipal. N'était-il pas singulier d'entendre des hommes habitués à déclamer contre les anarchistes se îécrier aujourd'hui avec tant d'emportement à propos d'une juste mesure prise contre des perturbateurs, contre ces muscadins que n'avait pas su émouvoir le cri de la patrie en danger. « Ces infâmes, » s'écria, dans la séance du 8 mai, Robespierre indigné, « parcouraient les places publiques. Plusieurs ont arboré la cocarde blanche et crié : Vive le roi ! A bas la République ! Il est vrai qu'ils ont ajouté d'autres cris qui peuvent plaire à bien des gens; ils ont crié : A bas les patriotes\ A bas la Montagnel A bas les Jacobinsl Et l'on voudrait que de :)areilles imprécations contre les amis de la liberté, contre la liberté elle-même, restassent impunies! » Sur sa demande, et malgré les résistances d'Isnard et de Buzot, l'Assemblée passa à l'ordre du jour (1).
Il était bien question, en effet, de songer aux lâches qui hésitaient à voler à la défense de la patrie, quand des frontières et de la Vendée arrivaient coup sur coup les plus fâcheuses nouvelles ! Allons ! que tous s'arment et partent, c'est désormais une nécessité inexorable. Paris, tète et cœur de la nation, a déjà donné l'exemple ; déjà, avait dit Robespierre dans cette même séance de la Convention, il a fourni, soit contre les despotes coalisés, soit contre les ennemis intérieurs, plus de cinquante mille hommes, et douze mille se préparent encore à marcher bur la Vendée. Mais du moins fallait-il être assuré qu'une fois dégarni de ses défenseurs, il ne deviendrait pas la proie des rebelles. Car c'était cette grande cité, berceau et rempart de la liberté, dont tous les ennemis de la Révolution conspiraient la ruine ; c'était elle que menaçaient Brunswick, Cobourg et tous les révoltés. Au lieu donc de déclarer la guerre à la municipalité, il fallait encourager les efforts de la commune et du maire, détenir en otages tous les gens suspects qui portaient le trouble dans les sections, et indemniser, le jour où. ils montaient leur garde, les citoyens trop pauvres pour se distraire de leurs travaux sans compromettre la subsistance de leur famille. Mais ce n'était pas tout : en présence de ces flots d'ennemis de toute sorte
(1) Moniteur du 11 mai 1793.