‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 174 sur 188 · LIVRE X. CRISE IMMINENTE · texte numérisé non relu

LIVRE X. CRISE IMMINENTE

Résolue à en finir au plus vite, la commission extraordinaire avait, dans cette journée du 24, lancé des mandats d'amener contre deux administrateurs de police, Michel et Marino , et jeté dans la prison de l'Abbaye le substitut du procureur de la commune, Hébert, pour un article du Père Duchesne, où les Girondins, présentés comme des complices de Capet et de Dumouriez, étaient formellement accusés de chercher à allumer la guerre civile et à armer contre les Parisiens les citoyens des départements. Certes, le journal d'Hébert, sur lequel nous aurons à revenir plus tard, était une de ces feuilles dont le cynisme déplaisait souverainement à Robespierre, parce que c'était, suivant lui, mal servir le peuple que de lui parler un langage ordurier. Marat lui-même la trouvait de mauvais goût (1). Du reste, pour la violence du style, les journaux girondins ne le cédaient en rien à celui d'Hébert, et l'acolyte de Brissot, le jeune Girey-Dupré, n'avait rien à envier au Père Duchesne. Mais on ne pouvait s'empêcher de remarquer que, si les Girondins mettaient tant d'empressement à décréter d'arrestation un écrivain populaire dont ils avaient personnellement à se plaindre, ils avaient, peu de temps auparavant, par la bouche de Buzot, défendu avec une étrange vivacité, en invoquant les droits de la liberté de la presse, le journaliste NicoUe, dont les articles poussaient ouvertement à la révolte contre la République. Il n'y a donc pas à s'étonner si l'arrestation d'Hébert, d'un magistrat du peuple, et celle de quelques autres patriotes ardents comme Varlet, causa une émotion extraordinaire.

On sait comment, le lendemain , des députés de la com.mune vinrent à la Convention réclamer la liberté ou tout au moins le prompt jugement du magistrat municipal, et l'on connaît la réponse insensée d'Isnard. « Si jamais la Convention était avilie... je vous le déclare au nom de la France entière, Paris serait anéanti... Bientôt on chercherait sur les rives de la Seine si Paris a existé. » Hyperbole! dit-on. Sans doute, mais il n'en faut pas davantage pour mettre une ville en combustion ; et ce sera par de semblables hyperboles que plus tard ce même Isnard organisera la terreur blanche dans le Midi et fera verser des torrents de sang. Vivement appuyée par tous les membres de la droite, la sombre menace d'Isnard eut une sorte de caractère collectif

(1) Voyez le Moniteur du 28 mai 1793. Séance du 26.

qui porta au suprême degré l'irritalion des patriotes de la capitale (l).

Les Girondins semblaient atteints de cette démence dont le Ciel, disait-on jadis, frappe ceux qu'il veut perdre. Déplorable était la partialité de la commission des Douze. D'une rigueur excessive à l'égard des citoyens hostiles à ses amis, elle se montrait, au contraire, d'une révoltante partialité pour les perturbateurs opposés à la Montagne, fussent-ils notoirement royalistes. Ainsi, le comité révolutionnaire de la section de l'Unité ayant ordonné l'arrestation de cinq individus convaincus, entre autres griefs, d'avoir déclaré publiquement que Marat, Danton, Robespierre et tous les Jacobins étaient des scélérats, le comité de législation s'empressa de demander la cassation de ce comité et la mise en liberté des détenus. Parmi ceux-ci se trouvait un professeur du collège des Quatre-Nations nommé Letellier. Marat répondit que s'il n'y avait pas d'autres motifs à alléguer contre lui, il serait le premier à réclamer son élargissement , mais que ce citoyen était prévenu de provocation au rétablissement de la royauté. Cela était bien possible, mais il avait dit du mal de Marat, de Robespierre et de Danton, donc il avait bien mérité de la patrie, c'est-à-dire des Girondins : en liberté ! Et sans s'arrêter aux observations de Marat, l'Assemblée vota purement et simplement les propositions du comité de législation (2). En revanche, les Douze jetaient également à l'Abbaye Dobsent, président de la section de la Cité, et menaçaient Pache, à qui les Girondins ne pardonnaient point de n'être pas resté leur très-humble serviteur (3).

Robespierre avait assisté muet et désolé aux tristes scènes dont la Convention était le théâtre depuis quelques jours. On a vu avec quelle persistance il avait, dans ses derniers discours au club des Jacobins, recommandé au peuple de respecter l'intégrité de la représentation nationale. Biais la mesure était pleine à présent. — Tant d'impudence commence à nous peser, — se dit-il sans doute, comme Danton devait le déclarer hautement le lendemain à la séance de la Convention. Dans la soirée du 26 mai, il monta à la tribune des Jacobins et pro-

(1) « Enfin l'insurrection générale de l'opinion éclate contre l'anarchie et présage sa ruine, » s'écriait le rédacteur du journal de Brissot, à propos de cette séance de la Convention, comme s'il eiit été sûr du triomphe de son pai'ti. {Patriote français, numéro 1381.) On trouve dans ce numéro un éloge de lloch IMarcandier, im des plus vils folliculaires qui aient jamais déshonoré la presse.

(2) Moniteur du 28 mai. M. Miclielet, par une étrange confusion, met ici la section de la Cité, dont Dobsent était le président, à la place de celle de l'Unité. Voyez son Histoire, t. V, p. 527.

(3) Avec quelle ardeur ils désiraient l'élection d'un nouveau maire et d'une nouvelle municipalité ! Voyez à ce sujet le Patriote français, numéro 1380.

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