LIVRE X. CRISE IMMINENTE
nonça contre les intrigants de la Gironde un formidable discours. On venait de lire une lettre adressée par Vergniaud aux habitants de Bordeaux. C'était un appel violent à l'insurrection des départements contre la capitale. « Hommes de la Gironde, tremblerez -vous devant des monstres altérés de sang, dont la scélératesse égale la lâcheté...? » Et Vergniaud passait pour un des hommes modérés du parti de la Gironde; que penser du reste? Cette lettre dévoilait bien, aux yeux de Robespierre, le secret des trames criminelles de la faction girondine. Il rappela que Vergniaud était le même homme qui, par Thierry et par Boze, avait offert au roi de lui prêter son concours s'il voulait reprendre les ministres Girondins, le même homme hypocrite qui s'était opposé à la déchéance lorsqu'elle était réclamée par les plus ardents patriotes. Les écrits de Vergniaud livrés à la publicité étaient un spécimen de tous ceux dont les Girondins inondaient les départements. Mais il n'y avait pas à s'en effrayer, non plus que de cette foule d'adresses envoyées chaque jour par des contre-révolutionnaires et des royalistes. « Quand le peuple se lève,» s'écriait Robespierre, « tous ces gens-là disparaissent ! » Le moment lui paraissait venu, du reste, 011, toute pudeur et toute bonne foi étant foulées aux pieds, les patriotes ouvertement persécutés, la loi violée, le peuple devait s'insurger. Quant à lui, il aimait mieux mourir avec les républicains que de triompher avec des scélérats, avec des hommes corrompus, quelques trésors qu'ils lui offrissent. Il se plaignait surtout de l'oppression dont les représentants patriotes étaient l'objet au sein même de la Convention : nulle liberté de suffrage; à un signal donné, le président étouffait leurs voix. Douloureusement affecté d'un tel état de choses, il engageait le peuple à se mettre en insurrection contre les députés corrompus, comme il était résolu à le faire lui-même si on lui refusait la parole. Puis, il invitait tous les députés montagnards à se rallier; pour eux il n'y avait qu'une alternative, ou de résister de tout leur pouvoir aux efforts de l'intrigue, ou de donner leur démission ; il fallait en même temps que le peuple français se joignît à eux, car, avait-il soin d'ajouter, ils ne pouvaient rien sans le peuple.
Toutefois, l'insurrection dont avait parlé Robespierre était loin d'être prochaine dans sa pensée. En effet, de ses dernières paroles il résulte bien qu'il la subordonnait à l'approche éventuelle de l'ennemi. « Si la trahison appelle les étrangers dans le sein de la France, si, lorsque nos canonniers tiennent dans leurs mains la foudre qui doit exterminer les tyrans et leurs satellites, nous voyons l'ennemi s'approcher de nos murs, alors je déclare que je punirai moi-même les traîtres, et je promets de regarder tout conspirateur comme mon ennemi et de le
traiter comme tel. » L'énergie des paroles de l'orateur excita dans l'Assemblée un grand enthousiasme; la société, en votant l'impression des lettres de Vergniaud, arrêta qu'on y joindrait les observations de Robespierre (1). Au désordre qu'on remarque dans le dernier discours de celui-ci, on juge aisément des angoisses de son cœur et de l'incertitude où flotte encore sa pensée. Peut-être aussi le journal girondin auquel nous avons emprunté ce discours a-t-il altéré les paroles de Robespierre. C'est une chose dont il faut certainement se méfier, puisque plus d'une fois, on le sait, le rédacteur de cette feuille encourut le reproche de travestir à dessein les débats de la société des Jacobins.
Nous ne pouvons entrer dans tous les détails des faits qui précédèrent et amenèrent la chute de la Gironde ; il en est cependant qu'il nous est impossible de passer sous silence, tant ils sont nécessaires à l'intelligence de cette histoire. Ainsi, le 27 mai, lecture fut donnée à la Convention d'une longue lettre de Pache, dans laquelle le chef de la commune déclarait en terminant que nulle part les personnes des députés ne seraient plus en sûreté et l'Assemblée plus respectée qu'à Paris, si quelques membres voulaient oublier les haines et permettre à la Convention de s'occuper du grand objet à l'ordre du jour, c'est-à-dire de la constitution. Mais inutile appel à la concorde! Les Girondins, nous l'avons dit, se croyaient sûrs d'abattre leurs adversaires. La section de la Cité étant venue réclamer la liberté de son président, — c'était Dobsent(2), — et celle de son secrétaire, nuitamment enlevés par ordre de la commission des Douze, uniquement pour avoir signé un arrêté pris par cette section relativement à la communication de ses registres, et ses envoyés ayant en même temps réclamé la punition des auteurs de cette arrestation arbitraire, Isnard, qui présidait, leur répondit d'un ton ridiculement hautain : « Citoyens, la Convention pardonne à votre jeunesse...; » puis il se perdit en lieux communs sur la tyrannie siégeant « sur un trône ou à la tribune d'un club, portant un sceptre ou un poignard, » cela précisément au moment où la commission des Douze était prise en flagrant délit de tyrannie. Un orage épouvantable s'ensuivit.
Robespierre était à la tribune pour réclamer l'élargissement provisoire des citoyens arbitrairement emprisonnés ; mais au milieu du tumulte, il s'épuisa en efforts inutiles. Le président lui-même semblait prendre à tâche de lui ravir la parole. — « Président, vous êtes un
(1) Journal des débuts et de la correspondance de la Société' des Jacobins, numéro 422.
(2) Nous avons déjà signalé plus haut à quel point M. MicLelet s'est trompé , relativement à Pobseut, sur les causes de l'arrestation de ce dernier. Voyez le Moniteur du 29 mai 1793.