‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 176 sur 188 · LIVRE X. — CRISE IMMINENTE · texte numérisé non relu

LIVRE X. — CRISE IMMINENTE

tyran ! » — s'écria une voix. — « Je l'accuse d'être le perturbateur de l'Assemblée, ajouta une autre. » — Puis, comme pour jeter au sein de la Convention un nouveau brandon de discorde, Vergniaud demanda la convocation des assemblées primaires. Isnard, avec un empressement scandaleux, se disposait à mettre aux voix cette proposition insidieuse. Mais forcé de consulter l'Assemblée sur la question de savoir si Robespierre serait entendu, il annonça, d'un ton provocateur, que cette question avait été résolue négativement. Ainsi se vérifiaient les paroles prononcées la veille par Maximilien au club des Jacobins : « Un signal rapide, donné par le président, nous dépouille du droit de suffrage. » — Alors Danton : « Tant d'impudence commence à nous peser... nous vous résisterons... Le refus de la parole à Robespierre est une lâche tyrannie. » Et Thuriot apostropha Isnard en ces termes : « Lui seul est cause du trouble qui règne ici en refusant la parole à Robespierre... Dans quel siècle vivons-nous donc, si un tel homme nous préside, si plus incendiaire que régulateur, le président de la Convention a l'air de tenir la torche qui doit allumer le canon d'alarme des départements dans Paris... (1) » Cependant, après des scènes d'une violence inouïe, la parole du ministre de l'intérieur ramena un peu de calme, et parut exercer sur laTlonvention une salutaire influence. Homme assez impartial , ayant des amis dans l'un et l'autre parti , Garât accusa implicitement les membres de la commission des Douze d'être les auteurs des agitations auxquelles on était en proie, en les présentant comme des gens à l'imagination frappée. « Ils croient qu'ils doivent avoir un grand courage, qu'ils doivent mourir pour sauver la République, ils m'ont paru dans des erreurs qui me sont incompréhensibles. Je les crois des gens vertueux, des hommes de bien ; mais la vertu a ses erreurs, et ils en ont de grandes... (2)» Les observations de Garât, appuyées de renseignements très-précis fournis par le maire, modifièrent sensiblement les dispositions de l'Assemblée, et vers la fin de la séance, elle décréta la mise en liberté des citoyens arrêtés et la cassation de la commission des Douze. Hérault Séchelles, il est vrai, avait alors remplacé au fauteuil le fougueux et trop partial Isnard (3). Une telle mesure était de nature à produire beaucoup de bien ; il y eut dans Paris comme une espérance de pacification. Mais les Girondins, furieux de voir tomber de leurs mains l'instrument de leur domination,

(1) Moniteur du 29 mai 1793 et Journal des débats et des décrets de la Convention, numéros 252 et 253.

(2) Voyez le discours de Garât dans le Moniteur du 29 mai. Consultez aussi, au sujet de cette séance du 27, les Mémoires de Levasseur (de la Sartlie), t. 1, ch. vi.

(3) Voyez le Moniteur du 30 mai 1793.

ne l'entendaient pas ainsi; ils ne voulurent pas remettre au fourreau l'épée qu'ils en avaient lirée ; désormais il n'y a plus d'accommodement possible.

Le lendemain 28, dès l'ouverture de la séance, les orateurs de la Gironde, Lanjuinais en tète, s'empressent de demander le rapport du décret réparateur, dont ils contestent la légalité. Jean Bon Saint-André se récrie contre un tel excès d'audace; il qualifie de monstrueuse l'autorité de la commission des Douze; mais vaine protestation! La discussion est fermée, et il est décidé à l'unanimité qu'il sera procédé par appel nominal sur la question de savoir si le décret de la veille sera rapporté. Robespierre s'élance à la tribune : « Au moment où la patrie est indignement et lâchement trahie, je dois à la Convention, à la France une déclaration solennelle. La liberté est assassinée; les patriotes sont opprimés avec moins de bienséance, de précautions et de pudeur que lorsqu'ils étaient sous le glaive du tyran. On n'a pas rougi de nommer une commission inquisitoriale. Les patriotes sont dans les fers ; voilà les premiers actes de cette commission. Mais leurs réclamations ont retenti dans tout Paris. Cette nuit les patriotes avaient obtenu vengeance ; aujourd'hui un décret de rapport va sans doute être l'effet d'une trame nouvelle. » — Et, rapprochement singulier et bien significatif, — les citoyens contre lesquels, depuis six mois, s'acharnait la faction girondine, étaient précisément les mêmes que ceux sur les tètes desquels, quelque temps avant la révolution du 10 août, elle appelait « le glaive des lois, » en les qualifiant de républicains et de factieux.

Robespierre donna alors lecture d'un passage du fameux discours royaliste prononcé par Brissot le 25 juillet 1792. En vain Barbaroux crut devoir rappeler qu'à cette époque Robespierre écrivait le Défenseur de la Constitution. N'était-ce pas Maximilien qui, le premier, avait déclaré à la tribune des Jacobins, comme dans son journal, que l'Assemblée législative était impuissante à sauver la France, qu'il fallait convoquer une Convention nationale? N'était-ce pas à lui que s'adressaient les menaces de Brissot quand ce chef de la Gironde, dont les amis exaltaient si fort le républicanisme depuis la chute de la royauté, appelait sur les républicains « le glaive de la loi? » Personne ne pouvait ignorer ces choses. « D'après cette doctrine ouvertement professée par Brissot, » continuait Robespierre, « ne vous étonnez pas

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si les républicains, proscrits avant le 10 août, sont persécutés après; ne vous étonnez pas si on nomme des commissaires liberticides, si d'infâmes libelles provoquent au massacre des patriotes ; ne vous étonnez pas si des généraux perfides trouvent des complices parmi vous; ne vous étonnez pas si, au moment où nous éprouvons des revers aux frontières, où Valenciennes est bloquée, les plus scandaleux débats favorisent les entreprises de nos ennemis extérieurs et facilitent leurs succès. Je laisse finir leur carrière odieuse à ces hommes qui n'ont pas su mettre de bornes à leurs crimes ; je leur abandonne cette tribune ; qu'ils viennent y distiller le poison de la calomnie ; qu'ils viennent y secouer les brandons de la guerre civile; la nation les jugera. Voilà ma déclaration (1). 3> Robespierre avait à peine achevé que le résultat de l'appel nominal était proclamé : 279 voix contre 238 s'étaient prononcées pour le rapport du décret. Fatale et dernière victoire des Girondins ! ils croyaient avoir triomphé, et ils venaient, suivant l'expression de Garât, de décréter le 31 mai et le 2 juin (2).

La nouvelle du rétablissement de la commission des Douze excita dans Paris un long frémissement d'indignation. Dès lors, sans doute, une foule de citoyens résolurent de mettre à exécution le projet d'exclure de la Convention nationale, coûte que coûte, un certain nombre de membres qui semblaient avoir juré une guerre à mort aux meilleurs et aux plus fermes patriotes. Dans la soirée du 29, Robespierre prononça aux Jacobins un discours d'une extrême énergie, mais don* malheureusement il ne nous a été conservé que la fin. De quelque façon que la crise se dénouât, il était difficile de maintenir désormais l'intégrité de la Convention. 11 le sentait bien, et lui qui si souvent avait prêché le respect de la représentation nationale, il ne pouvait, au moment où sans doute une atteinte profonde allait y être portée, se défendre d'une indéfinissable mélancolie. Un jour, vers ce temps-là, causant avec le ministre de l'intérieur. Garât, de l'état critique où les intrigues et les menées des Girondins avaient mis le pays, il lui disait : « Je suis bien las de la Révolution ; je suis malade ; jamais la patrie ne fut dans de plus grands dangers, et je doute qu'elle s'en tire. Eh bien! avez-vous encore envie de rire et de croire que ce sont là d'honnêtes gens, de bons républicains (3)? » Il était certainement dans une pareille disposition d'esprit, pris d'une de ces tristesses involontaires qu'on éprouve toujours à l'aspect de grandes calamités prêtes à fondre sur son p^ys, au moment où, dans la soirée du 29, il harangua la société

(1) Voyez le Journal des débats et des décrets de la Convention, numéro 253, p. iW.

(2) Mémoires de Garât, p. 214, éd. de 1862.

des Amis de la liberté et de l'égalité. Qu'allait devenir Paris, ce berceau de la Révolution? Qu'allait devenir la France, cette terre promise de la liberté, envahie par l'étranger au midi, au nord, à l'est, et déchirée à l'intérieur par les factions? 0 France ! qui donc te sauvera de l'abîme? — Qui? la Montagne, dont le soleil du 2 juin allait éclairer le triomphe.

En ces graves conjonctures, Robespierre ne se découragea point, et, loin de s'annuler en public, comme on l'a écrit fort légèrement (1), il rendit cœur aux plus effrayés. Le 29 au soir, comme nous venons de le dire , il déployait aux Jacobins une énergie suprême. En terminant , il recommandait a la commune de Paris, spécialement chargée du soin de défendre cette grande cité, de s'unir au peuple, de former avec lui une étroite alliance, sous peine de manquer au premier de ses devoirs, lequel consistait à résister à l'oppression et à réclamer les droits de la justice contre la persécution dont les patriotes étaient l'objet. « Lorsqu'il est évident que la patrie est menacée du plus pressant danger, » ajoutait-il, « le devoir des représentants du peuple est de mourir pour la liberté ou de la faire triompher. Je suis incapable de prescrire au peuple les moyens de se sauver. Cela n'est pas donné à un seul homme ; cela n'est pas donné à moi, qui suis épuisé par quatre ans de révolution et par le spectacle déchirant du triomphe de la tyrannie, et de tout ce qu'il y a de plus vil et de plus corrompu ; à moi, qui suis consumé par une fièvre lente, et surtout par la fièvre du patriotisme. J'ai dit ; il ne me reste plus d'autre devoir à remplir en ce moment(2).» Ce qui revenait à dire : Il n'est permis à personne d'assumer sur soi la responsabilité des mesures à prendre dans ces suprêmes et décisives circonstances; c'était au peuple à décider lui-même de ses moyens de salut. Il faut donc ranger au nombre des fables girondines les prétendus conciliabules tenus à Charenton, conciliabules où, lisait-on dans des placards, œuvre de quelque Louvet, Robespierre, Danton, Marat, Chaumette et Pache, protégés par une force armée imposante, délibéraient sur l'opportunité de nouveaux massacres de Septembre. Des milliers de ces placards ayant été apportés au ministère de l'intérieur, Garât se rendit au comité de Salut public, où l'on se chargea de faire prendre des renseignements à cet égard. 11 y avait précisément au ministère de l'intérieur un employé supérieur nommé Champagneux, créature et ami intime de Roland, de la femme duquel il devait plus tard éditer les Mémoires. Champagneux connaissait à Charenton un propriétaire , à qui il écrivit aussitôt par les ordres de son ministre, et

(1) M. Michelet. Voyez son Histoire de la Révolution, t. V, p. 547.

(2) Journal des débats et de la correspondance de la Société des Jacobiiu, numéro 423.

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