LIVRE X. JOURNEES DES 31 MAI ET 2 JUIN
la réponse de cet ami, dit Garât lui-même, fat infiniment plus propre à dissiper qu'à confirmer les horribles accusations du placard(l).
Mais les scrupules de Robespierre, d'autres étaient loin de les avoir; Marat suffit amplement, dans les dispositions oii se trouvait la ville, à organiser le mouvement du 31 mai. Le 30, au soir, il se transporta à l'assemblée de l'Évêché, où étaient réunis les commissaires de trentetrois sections, munis de pouvoirs extraordinaires, et il leur souffla à tous ses colères et son audace (2). Dans la journée, avait paru a la Convention une députation de vingt-sept sections, au nom desquelles Alexandre Rousselin, le jeune ami de Danton, avait impérieusement demandé la cassation de tous les décrets rendus sur la proposition de la commission des Douze et le renvoi des membres de cette commission devant le tribunal révolutionnaire. L'heure suprême des Girondins approchait. Camille Desmoulins venait de lancer contre eux son Histoire des Brissotins, formidable acte d'accusation, plein de choses perfides, comme sont, hélas ! presque tous les actes d'accusation en matière politique, mais aussi tout rempli de terribles vérités; œuvre étincelante, où les fautes, les menées, les intrigues coupables de la faction girondine, étaient mises en relief avec un art infini, et qui ne servit pas peu à achever de perdre cette faction dans l'opinion publique (3).
Le 31 mai, dès six heures du matin, le tocsin et la générale retentirent dans les rues de Paris. On sait les décisions énergiques prises
(1) Mémoires de Garât, p. 220 de l'éd. de 1862. Robespien-e est assez maltraité dans ces Mémoires de Garât. Mais, en les lisant , il ne faut pas perdre de \'ue qu'ils ont été écrits au plus fort de la réaction thermido-girondine , et que l'ancien ministre de l'intérieur avait précisément à se défendre d'avoir été le partisan de Robespierre. On ne peut donc que lui savoir gré des ménagements relatifs qu'il a osé garder envers le martyr de Thermidor. Mais ce n'est pas là qu'on doit chercher l'opinion de Garât sur Maximilien ; c'est au pair de France que nous la demanderons, à l'auteur des Mémoires sur Suard et le dix-huitième siècle. 11 faut voir la façon dont madame Roland traite Garât. Or, comme en 1821 le successeur de Roland au ministère de l'intérieur occupait une grande situation, les éditeurs de la nouvelle édition des Mémoires de madame Rolancl n'ont pas manqué d'ajouter en note : « De semblables reproches se détruisent par leur exagération même. Madame Roland était prisonnière, Roland était proscrit : les plus honorables caractères ne sauraient se i)lacer toujours au-dessus des passions humaines. » (T. II, p. 57.) Cela est très-^Tai ; mais, pour être juste, il aurait fallu étendre cette note à tous ceux qu'a diffamés madame Roland, dont les grandes qualités ne sauraient excuser la manie de calomnier.
(2) Voyez, pour le rôle important que joua Marat dans les événements du 31 mai, VHistoire des Montagnards, par Alphonse Esquiros (2 vol. in-8°').
(3) Histoire des Brissotins ou fragments de Vhisloire secrète de la Récolution et des six premiers mois de la République, avec cette épigraphe :
« Est-ce que des fripons la race est éternelle ! » {in-8° de 8 p., de l'Imprimerie patriotique et républicaine, rue Saint-Honoré, H" 355, vis-à-vis l'Assomption, 1793.)
par la commune de Paris. Dès la veille au soir, elle avait eu soin d'informer le comité de Salut public qu'aucune puissance ne pourrait déranger les mesures adoptées, mais que ces mesures seraient grandes, sages et justes, que l'ordre serait maintenu et que la représentation nationale serait toujours inviolable et respectée (1). Il s'agissait surtout d'une insurrection morale. Plus violents étaient les meneurs de l'Évêché ; pourtant il n'en est pas moins vrai que pas une goutte de sang ne fut versée dans les journées des 31 mai et 2 juin 1793. Ici apparaît sur la scène un homme dont l'histoire n'a guère été écrite jusqu'à ce jour que d'après les calomnies girondines et thermidoriennes, nous voulons parler du général Hanriot, industriel important, qui venait d'être appelé au commandement provisoire de la garde nationale de Paris. On en a fait un traîneur de sabre, un brutal, un ivrogne, que dis-je, un dépeceur de cadavres (2). Son grand crime fut de s'être attaché à la cause de Robespierre; il eût été transformé en héros si, dans la journée du 9 Thermidor, il se fût rangé du côté des Tallien, des Carrier et des Fouché ! mais il a eu le sort des vaincus. Nous verrons plus tard quel compte l'inflexible et impartiale histoire doit tenir des malédictions dont sa mémoire est restée chargée. Toujours est-il que ce jour-là, docile aux prescriptions de la commune, il fit tirer le canon d'alarme. A ces lugubres et solennelles détonations, une émotion extraordinaire se produisit au sein de la Convention nationale. A Valazé, qui venait de demander l'arrestation d'Hanriot et de proclamer l'utilité de la commission des Douze, succéda Thuriot, lequel réclama la cassation immédiate de cette commission qu'il regardait comme « le fléau de la France. » Une discussion des plus vives s'engagea sur ce terrain, les uns, comme Vergniaud, Rabaut Saint-Etienne et Guadet, défendant leur chère commission et incriminant la commune; les autres, comme Danton, parlant vigoureusement en faveur des autorités parisiennes et exigeant la suppression des Douze. Mais la tribune était presque exclusivement occupée par les orateurs de la Gironde. « Est-ce que les
(1) Registre des procès-verbaux et délibérations du comité de Salut public, Archives, 433, A G 70.
(2) Le Girondin Meillan, dans ses absurdes et calomnieux Mémoires (p. 52), confondant à dessein, peut-être, le général Hanriot avec un certain Henriot, auquel on a p rêté un rôle dans les massacres de Septembre, le dépeint comme ayant a déchiré les entrailles de la princesse de LambaUe, » lesquelles ne furent nullement déchirées. C'est bien assez que des misérables aient coupé et promené dans Paris la tète de la malheureuse femme. Quant au corps, il resta intact, comme cela rt suite clairement du rapport très-circonstancié du commissaire de police auquel il fut apporté, et qu'on peut consulter aux archives de la préfecture de police; rapport devant lequel doivent s'évanouir les descriptions par trop obscènes auxquelles paraît s'être compla notrd i llustre confrère M. Michelet.