‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 178 sur 188 · LIVRE X. — JOURNEES DES 31 MAI ET 2 JUIN · texte numérisé non relu

LIVRE X. — JOURNEES DES 31 MAI ET 2 JUIN

Girondins ont le droit exclusif de parler, » s'écria tout à coup une voix, « Couthon a la parole. » L'ami de Robespierre, dans un langage très-mesuré, montra dans la cassation de la commission des Douze l'unique moyen de ramener le calme, de sauver la liberté, d'éviter cette insurrection dont le fantôme se dressait aux yeux d'une foule de membres. Pour lui, il n'était ni à Marat, ni à Brissot, disait-il, il appartenait à sa conscience; ses derniers mots étaient un appel à la concorde. Alors Vergniaud, comme s'il eût abondé tout à fait dans le sens du précédent orateur, déclara qu'il n'y avait qu'à parcourir les rues, qu'à voir l'ordre qui y régnait et les nombreuses patrouilles dont elles étaient sillonnées pour décréter que Paris avait bien mérité de la patrie. A peine énoncée, cette proposition fut convertie en décret aux applaudissements de toute l'Assemblée.

C'était là une sorte de porte ouverte à la conciliation. Mais voilà qu'une parole imprudente du député Camboulas rallume toutes les colères. On a sonné le tocsin, tiré le canon d'alarme, ce sont des crimes qu'il faut punir. Alors Robespierre jeune : « Vous voulez savoir qui a fait sonner le tocsin? je vais vous le dire. Ce sont les trahisons de nos généraux, c'est la perfidie qui a livré le camp de Pamars, c'est le bombardement de Valenciennes, c'est le désordre qu'on a mis dans l'armée du Nord; ce sont les conspirateurs de l'intérieur, dont plusieurs sont dans le sein de la Convention... » Et puis, on venait de décréter que les sections de Paris avaient bien mérité de la patrie, l'Assemblée ne se mettrait' elle pas en contradiction avec elle-même en adoptant la proposition de Camboulas? Malgré cette observation si juste, la motion du député de l'Aveyron n'en est pas moins adoptée.

Sur ces entrefaites se présenta une députation de la commune de Paris. Elle demanda la création d'une armée révolutionnaire , le décret d'accusation contre les membres de la commission des Douze et les vingt-deux députés déjà dénoncés par les sections de Paris, l'établissement, dans toutes les places publiques, d'ateliers uniquement occupés à fabriquer des armes , le licenciement de tous les nobles occupant des grades supérieurs dans les armées de la République, l'arrestation des ministres Clavière et Lebrun, et l'allocation de secours aux femmes et aux enfants des soldats morts en combattant pour la patrie. Ajoutons qu'en réclamant le décret d'accusation contre les Gironùins, la commune déclarait que les citoyens de Paris s'offraient en otages pour en répondre à tous les départements (1). Les pétitionnaires

(1) Voyez dans le Journal des débats ft des décrets de la Convention le texte même de cette adresse, extraite du registre des délibérations du conseil général de la commune et signée de Dorat-Ciibières (numéro 257, p. 457).

venaient d'être admis aux honneurs de la séance, et l'impression de l'adresse votée sans discussion, quand Barère parut à la tribune. Au nom du comité de Salut public, il proposa à la Convention, entre autres mesures, d'arrêter qu'elle pourrait requérir à toute heure la force publique du département de Paris, de décréter la suppression de la commission des Douze et le dépôt de tous ses papiers au comité de Salut public, lequel serait tenu de présenter son rapport sous trois jours. En ce moment survint une nouvelle députation composée de membres de l'administration de Paris réunis aux autorités constituées de la commune et aux commissaires des sections. A sa tête était le procm-eur syndic Lullier (1). Dans un langage dont l'extrême énergie était tempérée par une singulière élévation, l'orateur demanda à l'Assemblée vengeance de l'insulte faite par Isnard à la ville de Paris. Parmi les ennemis de la patrie, il désigna, outre les membres de la commission des Douze, les Brissot, les Guadet, les Vergniaud, les Roland, les Gensonné, les Buzot, les Barbaroux, les Clavière et les Lebrun. « Oui, vengez-nous d'Isnard et de Roland,» disait, en finissant, l'orateur de la députation, après avoir rappelé que Paris était à la fois le berceau et l'école de la liberté, « alors la constitution marchera d'un pas rapide ; vous ferez le bonheur d'un peuple magnanime et généreux qui portera vos noms chéris jusqu'à l'immortalité (2). » De frénétiques applaudissements partis des tribunes et des bancs de la Montagne accueilUrent la lecture de cette adresse. Asselin en demanda l'impression et réclama l'adoption du projet de décret présenté par Barère. Mais la Gironde, éperdue, se fondant sur ce que les pétitionnaires s'étaient répandus dans la salle, cria à la violation de la représentation nationale, refusa de délibérer, et Vergniaud proposa à l'Assemblée d'aller se mettre sous la protection de la force armée qui garnissait la place du Carrousel. Il

(1) Sous la plume fantaisiste de M. Michelet , les membres du département de Paris se transforment eu » une masse de sauvages armés de bâtons et de piques. » Voyez son Histoire de la Bévolution, t. V, p. .564. Quant à Lullier, — car telle est la véritable orthographe de ce nom, — M. Michelet persiste à le présenter comme l'homme de Robespierre. Or, il eût été bien plus dans le vrai s'il en eût fait l'homme de Danton, puisque Lullier, comme nous l'avons dit déjà, fut livré avec ce dernier au tribunal révolutionnaire. D'ailleurs, d'une lettre écrite par Lullier à Robespierre, à la date du 3 germinal de l'an H, il résulte que ce membre de la commune était loin d'être sur un pied d'intimité avec Maximilieu. Ce qu'il y a de \Tai, c'est que tous les patriotes ardents se liguèrent contre la Gironde, parce que, comme le dit M. Michelet lui-même, t. V, p. 612, (I la politique girondine, impuissante, avouons-le, eût perdu la France. » M. Michelet tombe donc positivement dans l'absurde quand' il répète à satiété : Lhuillier, c'était Robespierre.

(2) Cette adresse se trouve reproduite de façon un peu différente dans le Moniteur du 3 juin 1793, et dans le Journal des débats et des décrets de la Cortrention, numéro 257, p. 459.

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