‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 22 sur 188 · LIVRE VI. DEKMKR DISCOURS SUR LA GUERRE · texte numérisé non relu

LIVRE VI. DEKMKR DISCOURS SUR LA GUERRE

les six derniers mois de sa vie, elle fut si différente de ce qu'elle avait paru dans les premiers jours de sa jeunesse, pourquoi des corps armés, avec la même bonne foi, ne pourraient-ils pas à la longue perdre quelque chose de cette ferveur patriotique qui a signalé le temps heureux oi!i les citoyens, aujourd'hui divisés, étaient tous confédérés contre l'ennemi commun? Pourquoi voudrait-il ignorer que la discipline militaire exige que les soldats soient soumis à leurs chefs, et que cette habitude de la soumission passive, à laquelle une astucieuse politique associe l'idée d'honneur, les dispose à l'enthousiasme pour un général heureux et pour-celui que la constitution déclare leur chef suprême? » Eh bien! poursuivait-il, était-il impossible, au milieu de l'ignorance des vrais principes du gouvernement, étrangers aux méditations de la plupart des hommes , qu'un général triomphant fît concourir ses soldats trompés au rétablissement de l'aristocratie et à la ruine de la liberté? Quand, un peu plus tard, on entendra La Fayette tenir à l'Assemblée nationale un langage insolent, on devra se rappeler ces appréhensions de Robespierre.

Jusqu'ici il n'avait guère paru prendre garde aux deux discours où Louvet l'avait personnellement pris à partie comme s'il eût été le seul patriote opposé à la guerre ; cette fois , il crut lui devoir une courte réponse, non sans l'avoir remercié du langage flatteur dont il s'était servi à son égard dans son dernier discours. « Il a supposé que j'appelais un Brutus, » dit-il en faisant allusion à l'auteur de Faublas, « et il nous l'a promis. 11 n'est pas question de tout cela ; il m'a sans doute mal entendu, quoique je pense m'étre expliqué très-clairement. Ce mot de Brutus, isolé de ce que j'ai dit, pourrait présenter une équivoque qui n'était ni dans mes pensées ni dans mes paroles ; j'ai demandé à ceux qui voulaient faire la guerre pour donner la liberté au monde un général digne de concevoir et d'exécuter cette immortelle entreprise, un homme dont l'àme fût formée sur le modèle des âmes antiques, un Caton, un Washington, un Brutus; et par ces noms je n'ai voulu désigner qu'un héros vertueux, qu'un ami intrépide de la liberté et de l'humanité. Je ne connais point en France un homme dont la tête en tombant pût délivrer ma patrie du joug de la tyrannie, et je déclare que je regarderais comme son plus grand ennemi quiconque croirait la servir à la manière du second des Brutus. Chaque siècle a ses héros et ses vertus ; et ce n'est point à moi qu'il faut imputer des vœux sanguinaires et des violences contraires au véritable intérêt de la liberté. » Ce qu'il demandait, c'était un Timoléon, un général qui, après avoir vaincu les ennemis de l'État et de la liberté, rentrât modestement dans la foule de ses concitoyens, donnant ainsi le premier l'exemple de

l'amour de l'égalité , et non point un général qui, en se rendant au champ de la Fédération, fût exposé à se voir repoussé par des ombres sanglantes et irritées, et à entendre la patrie lui crier d'une voix terrible : « Rends-moi mes enfants massacrés, » comme jadis Auguste criait à Varus : « Rends-moi mes légions. » Allusion terrible à ces massacres du Champ de Mars , auxquels La Fayette avait fatalement présidé.

Comparant la situation présente à celle où se trouvait la France au IZt juillet 1789, à cette époque d'enthousiasme où la nation était vraiment souveraine, où le despotisme s'inclinait devant la liberté triomphante, il montrait l'intrigue plus forte aujourd'hui que le patriotisme, la cour maîtresse des richesses de l'État, la guerre civile sur le point d'éclater, et partout la trahison tendant ses pièges. Et tout cela n'était que trop vrai; toutes ces prévisions ne seront que trop justifiées par l'avenir. Au dehors, l'émigration armée attendant avec impatience l'heure où le signal de la guerre partirait du cabinet même des Tuileries; au dedans, d'incroyables machinations, les trames les plus criminelles ourdies par tous les partisans de l'ancien régime, la cour hâtant de ses vœux et de ses actes le triomphe de la contre-révolution, et le pouvoir exécutif paralysant par son veto tous les remèdes que l'Assemblée législative essayait d'apporter à ce déplorable état de choses: telle était la situation dont Robespierre traçait l'effrayant tableau; et à ceux de nos lecteurs qui le supposeraient exagéré nous dirons : relisez les sombres discours inspirés par cette même situation aux orateurs de la Gironde.

On voulait la guerre, on proposait d'aller combattre les ennemis étrangers pour se débarrasser des ennemis intérieurs. Étrange circuit, répondait Robespierre, surtout quand on pense qu'il est demandé par les ennemis du dedans eux-mêmes. Le plan de la cour, on l'a vu par les propres aveux de Narbonne, était de former et de se ménager une armée puissante où elle pût se réfugier pour y opérer à son aise la contre-révolution ; eh bien ! ce que Narbonne avouait si ingénument plus tard, uniquement pour expliquer à quel mobile il avait obéi en se mettant, pour ainsi dire, à la tète des fanatiques de la guerre, Robespierre, avec sa merveilleuse perspicacité, l'annonçait très-clairement dans l'important discours que nous résumons aujourd'hui, et qui n'a été mentionné par aucun des historiens de la Révolution. Un complot analogue à celui du 21 juin {la fuite du roi) était lié, selon lui, au projet de guerre imaginé par la cour. Aucune loi défendait-elle au roi d'aller visiter ses armées , de se mettre à leur tète ? Or il était facile de méditer sur les conséquences d'une pareille démarche. En

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