LIVRE VI. nERMF.R DISCOURS SUR LA GUERRE
présence de telles éventualités , était-il permis d'entonner d'avance l'hymne de la victoire et de la liberté universelle? « Ah! » s'écriait-il en finissant, « pour moi , je crois voir un peuple immense qui danse sur un vaste terrain couvert de verdure et de fleurs, jouant avec ses armes, faisant retentir l'air de ses cris de joie et de ses chants guerriers ; tout à coup le terrain s'affaisse; les fleurs, les hommes, les armes, disparaissent; je ne vois plus qu'un gouffre comblé par des victimes. Ah ! fuyez, fuyez, il en est temps encore, avant que le terrain oii vous êtes s'abîme sous les fleurs dont on le couvre. » Ce discours se terminait par une sombre prophétie qui s'est, hélas! trop cruellement accomplie. Prévoyant les malheurs dont sa patrie était menacée en se jetant dans les hasards de la guerre, il aurait voulu être aussi certain d'avance qu'elle échapperait à ces malheurs qu'il croyait être sûr qu'un jour l'opinion soutenue par lui, celle de la paix, deviendrait, mais trop tard peut-être, l'opinion générale (1).
Ah! quand nous verrons la patrie envahie, mutilée et sanglante; quand nous verrons les généraux choisis par la cour passer à l'étranger, après avoir vainement rêvé le rôle de Monk; quand, aux approches de l'ennemi, nous entendrons les colères du peuple gronder plus terribles ; quand nous verrons la France éperdue établir jusqu'à la paix un gouvernement révolutionnaire , et sur nos places publiques l'échafaud se dresser sinistre, il ne faudra pas oublier tant d'efforts ^tentés par Robespierre pour empêcher son pays de se précipiter légèrement dans cette lutte destinée à devenir gigantesque et à aboutir, liélas ! à tant de désastres !
En lisant les discours de Brissot et de Louvet sur la guerre, on croirait, en vérité, que Robespierre seul était opposé à leur opinion. A l'origine, en effet, bien peu nombreux étaient les partisans de la paix; nous avons parlé de cette multitude d'adresses belliqueuses envoyées
(1) Ce discours, extrêmement rare aujourd'hui, et qui ne figure ni dans les OEuvres de Robespierre publiées par Laponneraye, ni dans VHistoire parlementaire de la liccolulioii, par MM. Bûchez et Eoux, a été publié sous ce titre : Troisième discours de Maximilien Bobespierre sur la guerre, prononcé à la société des Amis de la Constitution, le 25 janvier 1792 (le titre porte 26 janvier, mais c'est une faute d'imi^ression) In-S" de 35 pages, de Timprimerie de P.-J. Duplain, cour du Commerce. C'était en réalité le septième, mais trois des discours de Robespierre sur cette question n'ont pas été imprimés à part. Le numéro 133 du Journal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Constitution donne une courte analyse de ce discours.
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à la société mère par les sociétés jacobines des départements; mais depuis, sous l'impression des magnifiques discours de Robespierre, l'opinion publique s'était singulièrement modifiée. C'est ce dont les Girondins se sentaient mortellement blessés, et pourtant ils se refusaient à convenir de ce revirement de l'opinion. A en croire leurs feuilles, le système de la paix avait rencontré de rares prosélytes, et des discours de Robespierre, de leur prodigieux succès il n'était pour ainsi dire point question dans leurs journaux. Louvet, dans sa seconde harangue, avait présenté ce rude adversaire comme étant à peu près seul de son avis ; mais un instant après il s'était donné à lui-même un vigoureux démenti, en ajoutant que cet avis — si isolé — tenait en suspens une partie du peuple. C'était certainement là un éloge tout involontaire, mais infiniment flatteur. Est-il un triomphe plus honorable , mieux mérité , que celui qui s'obtient par la puissance de la logique et de la raison ? Voilà un homme qui, après une absence de quelques semaines, — longue absence pour le temps, — revient, et trouve toute une société, tout un peuple en proie à un véritable déUre guerrier. Cet enthousiasme lui paraît inopportun; la guerre, telle du moins qu'on la propose, est à ses yeux pleine de périls; il se recueille, examine la situation, sonde du doigt la plaie, et sans se soucier de heurter une opinion chère à une nation batailleuse comme la nôtre, sans considérer si dans ce choc sa popularité n'allait pas être brisée, seul avec sa conscience , il entreprend cette lutte colossale, d'oii, au bout de deux mois, il sort victorieux et grandi. Non, je le répète, un plus noble spectacle ne pouvait être offert aux regards des hommes. Et c'est au souvenir de ce duel magnifique qu'un de ses anciens collègues, dont les calomnies cependant ne l'ont pas épargné , que le vieux Barère mourant laissait échapper ces paroles, recueillies par l'illustre sculpteur David ^d'Angers] : « Robespierre avait le tempérament des grands hommes, et la postérité lui accordera ce titre. Il fut grand quand, tout seul, à l'Assemblée constituante, il eut le courage de défendre la souveraineté du peuple; il fut grand quand, plus tard, à l'assemblée des Jacobins, seul, il balança le décret de guerre contre l'Allemagne. »
Seul au début, Robespierre ne tarda pas à être suivi par les hommes les plus marquants du parti démocratique : les Danton , les Anthoine , les Camille Desmoulins, les Maclienaud, les Santerre, les Billaud-Varenne se pressèrent autour de lui en phalange serrée ; et le dernier, avec sa rude franchise, reprocha amèrement un jour à Brissot et aux amis du célèbre Girondin d'avoir fait dégénérer en question personnelle une question intéressant toute la nation, et affecté de ne voir que Robespierre sur la scène en lui reprochant d'être seul de son
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avis, comme si les trois quarts de la société des Jacobins, qui, sans monter à la tribune, avaient assez clairement et par des approbations assez énergiques, manifesté les mêmes sentiments, étaient autant de zéros (1).
Ceux des Girondins qui dès lors s'attaquaient à ce grand citoyen gardaient du moins à son égard certains ménagements, et leurs insinuations perfides étaient enveloppées des compliments les plus louangeurs; ce ne sera que plus tard, quand ils seront maîtres, en quelque sorte, de toutes les avenues du pouvoir, quand ils se croiront en état de diriger à leur gré l'opinion publique, qu'ils rompront ouvertement avec lui ; que, pour se débarrasser d'un censeur incommode, ils le poursuivront avec un acharnement sans exemple, et chercheront à le perdre par les moyens les plus odieux. En attendant, et ne jugeant pas encore le moment favorable pour battre en brèche cette réputation si grande et si pure, ils s'en prirent à l'un de ses plus fervents admirateurs, à son camarade de collège, à Camille Desmoulins. Déjà, du temps de la Constituante, Brissot avait eu maille à partir avec l'irascible auteur des Révolutions de France et de Brabant, et, dans leurs journaux, ils avaient échangé alors une polémique d'une extrême vivacité. La querelle semblait assoupie quand elle éclata de nouveau à propos de cette question de la guerre, et cette fois avec une telle violence, qu'elle ne devait cesser qu'à la mort d'une des parties.
Brissot avait eu le premier tort, dans un de ses discours aux Jacobins, de traiter de pasquinades les raisons exposées par Camille à la tribune, en faveur du système de la paix. L'ardent polémiste avait brisé sa plume à cette époque et repris son ancienne profession d'avocat ; il ne répondit pas, dévora l'injure en silence. Quelque temps après, un sieur Diturbide et une dame Beffroi, accusés d'avoir tenu une maison de jeu clandestine, et pour lesquels il avait rédigé un mémoire justificatif, ayant été condamnés à six mois de prison, il couvrit les murs d'affiches rouges dans lesquelles il dénonçait ce jugement comme une violation de la loi (2). Cette circonstance fournit à Brissot l'occasion de renouveler ses attaques contre Camille désarmé. Feignant une indignation profonde, et comme pour défendre la magistrature outragée,
(1) Voyez le Journal des débats et de la rorresjiondance de la Société des Amis de la Constitution, numéro 135.
(2) Voyez cette affiche dans VHistoire parlementaire de la Révolution, par ]\DI. Bûchez et Roux (t. XIII, p. 183). Il est hon de faire remarquer que ce placard-consultation de Camille, qui échauffa si fort la bile de Brissot, au point qu'il alla jusqu'à accuser Camille Desmovilins d'avoir outragé les mœurs, était aussi signé de Regnault (de Saint- Jean-d'Angély), de Martiueau, de Bruge, de Bonnet et de Henrion de Pansey, depuis premier président de la Cour de cassation.
il publia, le 31 janvier, dans son journal, un article où son ancien confrère était indignement traité. Après avoir commencé par écrire que toutes les murailles étaient salies d'un placard rouge signé Camille Desmoulins, dont il travestissait ensuite odieusement la pensée, il ajoutait : « Cet homme ne se dit donc patriote que pour persécuter le patriotisme (1). » A la demande toute naturelle que lui fit Camille d'insérer entièrement son affiche, afin de mettre ses lecteurs à même de la juger, il répondit cavalièrement que sa feuille ne servirait pas de véhicule au poison ; et dans deux articles successifs, un de ses affidés, Girey-Dupré, prit à tâche d'imputer tous les torts à Camille, et de le couvrir de ridicule. Cette conduite était tout au plus loyale, car, si le droit de réponse n'était pas alors écrit dans nos lois, il eût dû exister dans la conscience des journalistes. Une autre feuille girondine s'empressa de se mettre au service des rancunes de Brissot, et, il faut le dire, le journal de ce dernier se trouva dépassé en cette occasion par celui de Condorcet. Dans un violent article dirigé contre quelques membres de la société des Jacobins, la Chronique de Paris invitait Rœderer, devenu le vrai patriote parce que dans la discussion sur la guerre il s'était rangé du parti des Girondins, à donner lecture de toutes les notes qu'il avait recueillies sur Camille Desmoulins, qui, disait la feuille girondine, « s'est vendu à tout le monde et n'a été acheté par personne (2). « Etait-il possible de traiter plus outrageusement un homme?
11 est aisé de comprendre quelle fut la colère de Camille Desmoulins. Et de fait, était-il, je ne dirai pas bien opportun, mais bien prudent à Brissot et à ses amis d'attaquer ainsi ce vétéran de la Révolution? Certes, je suis loin de nier pour ma part les éminents services rendus par Brissot et Condorcet à la cause de la Révolution; mais les présenter l'un et l'autre, ainsi que l'ont fait beaucoup d'historiens, comme les premiers républicains, parce qu'après la fuite du roi ils eurent le mot de république k la bouche, me paraît, au point de vue démocratique, une erreur fondamentale. L'ex-marquis de Condorcet, l'hôte illustre du salon de madame de Staël, un de ces administrateurs du trésor royal, aux appointements de vingt mille livres, dont l'Assemblée constituante avait laissé la nomination au roi, malgré la vive opposition de Robespierre, Condorcet, rédacteur de la Chronique de Paris, journal
(1) Patriote français, numéro 904.
(2) Voyez la Clironique de Paris, du 9 fi-vrier 1792, numéro 40. Voyez aussi, dans le nimiéro du 18 févi-ier, im article signé A.-C. Milliu, sur la brochure publiée par Cannlle pour sa défense. Voyez encore le numéro du 23 février, oii les Jacobins sont priés d'expulser Camille Desmoulins, « qu'on dit maintenant lié avec Suloau. »
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moitié feuillant, moitié girondin, a laissé une mémoire digne d'estime et de sympathie, mais il ne saurait être sérieusement regarde comme un des véritables ancêtres du parti démocratique.
Quant à Brissot, il avait, nous l'avons dit, un passé terriblement compromis. Le baron de Grimm, envoyé extraordinaire de la cour de Russie, avait pu l'accuser, dans une lettre rendue publique, d'avoir été l'espion du lieutenant de police Le Noir, aux gages de cent cinquante livres par mois (1). A Londres, il avait vécu dans la société des libellisles gagés; d'ignobles inculpations répandues contre lui par le faiseur de pamphlets Morande, auquel il avait intenté un procès encore pendant, avaient été recueillies avec avidité par les journaux royalistes au moment des élections ; accusé d'avoir trempé dans certaine affaire où la délicatosse la plus stricte n'avait pas été très-bien observée, il ne s'était pas suffisamment lavé de ce reproclie, et un renom d'intrigue était resté attaché à sa personne. Brissoter était devenu synonyme d'intriguer. Lancé dans la carrière politique au début de la Révolution, il ne s'était pas tout d'abord recommandé par ses premiers actes à l'attention du parti populaire, dont sans doute il ne prévit pas tout de suite le triomphe. Membre d'un comité de recherches établi par la municipalité j5e 1789, il montra un esprit d'inquisition digne en tout point de l'ancien régime, et voua son journal à la défense des intérêts conservateurs de l'époque. Au moment oi^i la liberté de la presse venait d'être consacrée par la Déclaration des droits, il se faisait le champion de l'arbitraire. Comparant certains écrits à des machines infernales dont l'explosion pouvait amener la destruction d'une ville, il applaudissait à l'arrestation de quelques auteurs d'écrits incendiaires, et traitait d'énergumènes ceux qui criaient à la violation de cette Déclaration des droits. « Demander qu'on respecte alors la liberté de la presse, » écrivait-il, « c'est nous prier de nous laisser paisiblement égorger. » N'est-ce
(1) A l'appui de ce fait, le Journal de Paris, dont André Chénier et Koucher étaient rédacteurs, publia un article signé F. D. P., dans lequel l'auteur examinait un discours de Brissot sur les moyens de prévenir les crimes, couronné en 17B0 par l'Académie de Chàlous, et où l'ardent Girondin se montrait l'apologiste entlioiisiaste de la police. Dans ce discours on lisait : « La police est une institution admirable, dont on a jiu quelquefois déplorer les abus; mais aujourd'hui, entre les mains d'un ministre ami de l'iiumanité, elle est une arme dirigée contre le cou2)able dont le crime l'attire. » Ce ministre ami de l'humanité était Le Noir. Le rédacteur offre ce passage à ceux qui ont avancé que M. Brissot avait appartenu à la police. Et quels sont les plus grands de tous les crimes, aux yeux du futur républicain? Ce sont ceux « qui tendent directement à la subversion de la forme du gouvernement reçu en France ou qui attaquent la personne sacrée du roi... On doit épuiser tous les supplices pour les punir. C'est pour eux seuls peut-être, pour les régicides surtout, qu'il est. permis d'être implacable; c'est pour eux seuls que la cruauté est autorisée... » Voyez le Jourtml de Paris du 13 mars 1792, au supplément.
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point là le style parfait d'un écrivain officiel (1)? Un peu plus tard, l'année suivante, vers le mois de mars 1790, s'associant aux détracteurs des districts de Paris, dont l'énergie avait consommé la Révolution, il dressait contre eux un acte d'accusation en bonne forme, leur reprochait de vouloir se gouverner démocratiquement ; et de la part du journal de Loustalot, le plus populaire, le plus répandu de l'époque, il s'attirait les noms de scélérat et de lâche calomniateur (2). On voit qu'il y a loin du Brissot de 1789 et de 1790 au Brissot de 1791, au chef de cette brillante Gironde, pour laquelle on revendique si complaisamment la gloire d'avoir arboré le drapeau de la République.
Qu'était-il donc arrivé pour que tout à coup, d'une année à l'autre, Brissot, désertant le principe d'autorilé, passât avec armes et bagages dans le camp des défenseurs du peuple et prît rang lui-même parmi ces auteurs d'écrits incendiaires dont, au commencement de la Révolution, il jugeait l'arrestation indispensable à l'ordre public et au repos de la société ? Ah ! c'est que depuis, contre ses prévisions sans doute et grâce à quelques hommes de la trempe de Robespierre, la Révolution s'était affirmée, c'est que les nouveaux principes s'étaient consolidés, c'est que la constitution était faite. Comme tous les adorateurs du succès, se tournant alors vers cette Révolution qui s'avançait irrésistible, semblable à une jeune souveraine, il avait mis à ses pieds ses services, son talent, sa plume. On le vit même, non sans étonnement, comme si, par une ardeur de néophyte, il eut voulu effacer le souvenir des résistances apportées par lui, au début, à l'esprit révolutionnaire, lutter de zèle avec les plus fougueux ennemis de la cour, et se charger, après l'événement de Varennes, de la rédaction de cette fameuse pétition proposée par Laclos, aux Jacobins, et à laquelle Robespierre s'était montré si opposé. Il n'y a donc nullement à s'étonner que ce grand zèle ait paru au moins suspect à ces vieux lutteurs de Ja Révolution, qui n'avaient pu oublier le concours actif prêté par Brissot à la politique de la cour, et qui, tenant essentiellement à sauvegarder les conquêtes acquises, les progrès réalisés, se défiaient à bon droit de ces motions inopportunes dont l'Assemblée constituante et la cour s'étaient autorisées, l'une pour rendre des décrets liberticides, l'autre pour persécuter les patriotes sincères.
(1) Voyez les Bh-olutions de Piiris, numéro 18, du 8 au 14 novembre 1789.
(2) [bid., numéro 37. Voyez l'article intitulé Permanence des districts.
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Bondissant, comme un lion blessé, sous les traits lancés contre lui par les imprudents écrivains de la Gironde, Camille Desmoulins rentra, la rage au cœur, dans Tarène du journalisme, résolu à faire payer chèrement à ses adversaires l'acliarnement et la déloyauté de leurs attaques, et dévoré d'une telle rancune, qu'il ne les lâchera qu'au pied de l'éciiafaud, épouvanté alors lui-même du succès de sa vengeance. Il reprit sa plume formidable, immortalisée déjà par tant d'œuvres toutes pleines du génie même de la Révolution, cette plume impatiente du repos, et d'une haleine il écrivit un des plus vigoureux pamphlets qui soient jamais sortis de la main d'un homme. Jean-Pierre Brissot DÉMASQUÉ, tel en était le titre; et pour épigraphe, l'irascible auteur avait pris ce verset du Psalmiste : Factus sum in proverbium; je suis devenu proverbe ; allusion sanglante au nom de Brissot, dont, comme on vient de le voir, on avait fait brissoter pour dire intriguer, A la vivacité de Texorde on peut juger tout de suite combien cette riposte est mordante, incisive, accablante. « Les làdhes journalistes qui m'ont attaqué depuis que j'ai quitté la carrière athlétique n'oseroient le faire si je tenois encore le ceste. Après les avoir tant de fois convaincus de mauvaise foi et d'incivisme, après les avoir fait pirouetter, comme Lycas, sous le fouet de la censure, je ne m'étonne pas qu'ils poursuivent de leurs cris le censeur devenu émérite ; mais si j'ai pris les invalides, je vais vous montrer que je ne suis pas encore hors de combat. » Non certes, il n'était pas hors de combat, il allait le prouver par des coups terribles, et plus d'une fois les Girondins devront regretter d'avoir provoqué ce redoutable adversaire, le génie même de la satire et de l'ironie.
D'abord, avec une extrême vivacité, il reprocha à Brissot d'avoir incriminé avec la plus insigne mauvaise foi le placard concernant l'affaire Diturbide, d'avoir refusé de le reproduire dans son journal afin de permettre au moins à ses lecteurs de juger pièces en main; puis, dans une discussion serrée, il établit que c'était à bon droit qu'il avait, lui Camille dénoncé comme arbitraire le jugement rendu contre ses clients et soumis l'affaire au public, au juré d'opinion. Devenant ensuite accusateur à son tour, et fouillant dans le passé de son adversaire, il remit en lumière, avec une verve désespérante, toutes les accusations vraies ou fausses de Grimm, de Morande et même de Duport-Dutertre
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contre Brissot. On conçoit quelle importance nouvelle elles prenaient sous cette plume acérée, et dans ce style où l'on sentait le souffle puissant de Juvénal. Il voulait bien amnistier son adversaire pour ce qu'il avait fait dans les temps antérieurs h l'ère de la liberté, où tout Français était enclume ou marteau, mais il censurait sans pitié sa conduite politique depuis cette époque, et donnait même à entendre que, si Brissot était entré dans la société des Jacobins, c'était pour attaquer par-derrière les plus redoutables et les plus clairvoyants défenseurs de la liberté. Il lui reprochait d'avoir été le constant adulateur de La Fayette et d'avoir écrit, même après toutes les preuves d'incivisme données par ce général, que sa démission était une vraie calamité. Si donc la révision de la constitution s'était opérée au milieu des baïonnettes, si l'autel de la patrie avait été souillé de sang français, une partie de la responsabilité en revenait, selon Camille, à Brissot, qui s'était en quelque sorte porté caution de La Fayette. Puis, faisant allusion à ce dernier discours où l'orcteur girondin, s'appliquant un vers d'Horace, se comparait à Robespierre, Camille indigné ajoutait : «Voilà l'homme qui prend pour devise : Integer vitœ sceloisque punis. Voilà l'homme qui, après avoir sourdement décrié Robespierre, Danton et les meilleurs citoyens, s'écrie : Et moi aussi je suis pur I » Brissot, c'était à la fois, à ses yeux, Zoile et Tartufe. Il le montrait rompant ouvertement avec La Fayette après la Saint-Barthélémy du Champ-de-Mars, comme il appelait le massacre du 17 juillet, et, par une singulière inconséquence, imputant à crime à Robespierre, à Anthoine et à tant d'autres d'avoir appelé la défiance des patriotes sur un officier général que lui, Brissot, avait accusé d'être l'auteur d'une Saint- Baithélemy. Là Camille avait beau jeu contre son adversaire, et l'on pense s'il en tira parti. Il se demandait si ce membre de l'ancienne municipalité parisienne n'avait pas été aposté aux Jacobins pour susciter de toutes parts des ennemis à la liberté, jeter le trouble dans le sein de la société, décrier les meilleurs patriotes et provoquer l'anéantissement de la liberté de l'univers par un empressement insensé d'en faire' accoucher la France avant terme.
Il accusait ensuite Brissot, — accusation de tout point ridicule, — d'avoir contribué au désastre des colonies en réclamant avec insistance l'abolition de l'esclavage. Camille reprochait précisément à Brissot ce qui restera un de ses titres d'honneur devant la postérité. Mais cette question avait déjà été le sujet de leur querelle antérieure; l'auteur de la France libre avait mis un grand dévouement à défendre Lameth, propriétaire d'esclaves, contre les agressions de Brissot, à qui il faisait un crime maintenant d'avoir, par ses attaques, jeté les Lameth dans le
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parti de la cour. Avec plus de raison certainement, il lui demandait s'il avait été d'une bonne politique de se parer du nom de républicain, quand les plus sincères et les plus fougueux démocrates s'étaient interdit de prononcer le mot de république pour ne pas jeter dans le pays un brandon de discorde. Et certes Camille Desmoulins était bien en droit de s'étonner que le républicain Brissot, rédacteur de la fameuse pétition cause première du désastre du Champ de Mars, eût pu, après l'événement, se promener tranquillement dans Paris, sans être aucunement inquiété, tandis que lui-même, et tant d'autres, poursuivis pour cause de républicanisme, avaient été obligés de prendre la fuite. Arrivant à l'attitude de Brissot au sein de l'Assemblée législative, il le montrait encore ne s'agitant qu'afin de faire déclarer la guerre offensive, comme si le temps était bien choisi pour rompre les traités, guerroyer avec toutes les puissances et municipaliser l'Europe. Prenant également à partie le procureur syndic de la commune de Paris, un des nouveaux alliés de la Gironde : « Brissot et Rœderer », disait-il, « ont été vaincus en raison et en éloquence, comme l'a dit Danton. Le talent de Robespierre s'est élevé en cette occasion à une hauteur désespérante pour les ennemis de la liberté; il a été sublime, il a arraché des larmes, il a levé un coin du masque que je viens d'arracher. La cabale déjouée, impuissante contre Robespierre, s'est tournée contre moi, qui n'ai cessé de le montrer depuis trois ans à mes concitoyens comme un Caton, et qui le montrois alors comme un Démosthène. » Le vrai patriote Rœderer, ajoutait Camille, faisant allusion à une phrase du journal de Condorcet, « ne m'a point pardonné, lui et sa cabale, d'aimer Robespierre, mon ami de collège, vénérable, grand à mes yeux, quoiqu'on ait dit qu'il n'y avoit point de grand homme pour son valet de chambre, ni pour son camarade de collège et le témoin de sa jeunesse (1). »
(1) Jean-Pierre Brissot démasqué^ par Camille Desmoulins, in-S" de 56 pages. Deux mois plus tard, en appel, les clients de Camille étaient déchargés de toute condamnation. M. Miclielet, sur la foi de Brissot, a donc écrit un peu légèrement : « Desmoulins avait eu le tort de défendre comme avocat je ne sais quel intriga)it. » (T. III, p. 378.)
Rœderer a été l'un des plus cyniques calomniateurs de Robespierre, et, disons-le, un des plus odieux, car il ne signait même pas ses jiamphlets. Déserteur desprincipes delà Révolution, qu'avec Robespierre il avait défendus sous la Constituante, Rœderer devint im des serviteurs les plus aveuglément dévoilés du despotisme impérial. Titulaire delà sénatorerie de Caen, grand officier de la Légion d'honneur, grand dignitaire de l'ordre des Deux-Siciles, graud'croix de la Réunion et comte de l'Empire, il mourut pair de France en 183.5. Le comte sénateur se souvint-il quelquefois de ces lignes qu'il écrivait en la glorieuse année 1792, quand, procureur-syndic du département de Paris, il semblait encore attaché à la Révolution : « ... Sachez-le donc, hommes peu éclairés qui en êtes encore ii demander quel mal faisoient ces titres de duc, de marquis,
Telle était cette philippique ardente, amère que s'était attirée Brissot, et dont il dévora l'affront en silence, laissant le soin de sa défense à ses amis de la Chronique de Paris. Certes, il y aurait plus d'un reproche injuste à relever dans ce pamphlet de Camille; mais avec quelle perfidie il avait été traité! Comme on s'était ingénié à le traîner dans la boue! Or, nous l'avons dit, toute riposte est nécessairement en raison directe de la violence de l'attaque. Ce qui eût été surprenant pour quiconque connaissait l'impétueux Camille, c'eût été de le voir demeurer muet devant de tels outrages et ne pas reprendre la férule pour châtier les insolents. Eh bien! qui croirait qu'un illustre historien de nos jours, dans une prévention qui va jusqu'à la mouomanie, s'est imaginé de présenter Robespierre comme l'inspirateur du virulent pamphlet de Camille? Et sur quoi se fonde-t-il pour cela ? uniquement sur ce que, dans un journal publié trois mois plus tard, Robespierre, reprenant, sous une forme très-adoucie, un des griefs allégués par Desmoulins contre Brissot, reprocha à ce chef de la Gironde et à Condorcet d'avoir témérairement, alors que leurs principes étaient si loin des véritables principes de la démocratie, fait retentir le mot de république, qui fournit aux ennemis de la liberté le prétexte qu'ils cherchaient, et fut, en quelque sorte, le signal du carnage des citoyens au Champ de Mars (1). On est réellement confondu quand on voit un tel esprit tom-
de comte, dès que ceux qui eu étoieut revêtus consentent à payer comme les autres citoyens ; sachez bien que partout où il y a des ducs, des comtes et des marquis, la nation est inévitahlement partagée en deux classes : celle des citoyens qui payent, et celle des privilégiés qui payent peu et qui payent mal. »
[Chronique de Paris du 19 février 1792.) (1) Nul doute, suivant M. ^lichelet, « que le plan du factum de Desmoiilins contre Brissot n'ait été fourni par Robespierre » (Histoire de la Révolution, t. III, p. 379). Xul doute! Et pourquoi'??? Encore une supj)ositiou. Quelle étrange manière d'écrire l'histoire! Et poi;i-quoi? disions-nous. Parce que, dans le premier numéro d'un journal piiblié par Robespierre, se retrouve un reproche précédemment articulé par Camille Desmoulins. Il eût été bien plus logique de renverser la proposition et de dire que Ro'jespieiTe s'inspira de Camille en reprenant après lui un grief qu'il jugea sans doute fondé. Ce gi-ief, on le sait, était d'avoir intempestivement prononcé le mot de république et founai un prétexte aux fureurs de la réaction. Si l'on s'en rapportait à M. Michelet, Robespierre et Desmoulius auraient accusé Brissot d'avoir proposé la République « pour préparer le massacre du Cliamp-de-Mars » (p. 379). Oui, sans doute, cette imputation serait invraisemblable, absurde, mais elle n'a existé que dans l'imagination de M. Michelet. Or aujourd'hui, eu histoire, il n'est pas permis de procéder par insinuations. Robespierre et Desmoulins n'ont eu ni le langage ui la pensée que leur prête gratuitement im historien trop prévenix. Camille demandait ii Brissot s'il était d'une bonne politique d'avoir agi comme il l'avait fait, — on l'a vu dans notre texte, — et Robespierre lui reprochait d'une façon un peu moins rude d'avoir fourni un prétexte aux fureurs de la réaction, sans prétendre que ses intentions fussent aussi coupables que les événements avaient été désastreux (voy. le Défenseur de la Constitution, numéro 1, p. 10, 11 et 12). 11 y a loin de là :i la narration de M. ^lichelet. Mais ce que l'éminent historien ne dit pas, et pourtant ce que la plus simple justice