‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 30 sur 188 · LIVRK VI. MOYENS DE SAUVER LA PATRIE · texte numérisé non relu

LIVRK VI. MOYENS DE SAUVER LA PATRIE

sacrifiant au peuple, à l'égalité, l'orgueil des grands, la passion du despotisme, les prétentions de la noblesse, ne se montrât tout à fait digne de choisir ses agents parmi les défenseurs du peuple. 11 s'agissait donc plutôt, à son sens, de réprimer sévèrement les écarts des ministres en exercice que de provoquer des changements ministériels. C'était à l'Assemblée législative à les surveiller sans relâche. Quant au pouvoir exécutif, il était obligé de marcher dans la voie tracée par la constitution, ou de succomber sous la force invincible de la volonté générale. Et, assez indigné du ton léger et badin avec lequel le ministre Narbonne avait pris l'habitude de s'exprimer devant les législateurs d'un grand peuple, Robespierre ajoutait : « Quand j'ai vu le ministre de la guerre répondre aux justes reproches de M. Albite par ce ton léger, par ces airs que je ne sais point qualifier, il m'a paru que, si j'avais. présidé le Corps législatif, j'aurais pris la liberté de rappeler au ministre qu'il était en présence de ses supérieurs et de ses juges, et que les airs qu'il était permis d'étaler chez les courtisanes ou dans l'antichambre du roi n'étaient point admissibles dans le sanctuaire du sénat français ; j'aurais été jaloux de prouver à la France et à l'univers entier combien il est facile à un représentant du peuple de terrasser l'orgueil des ministres et même des rois. » Il connaissait bien cette vieille et servile habitude qu'on avait dans notre pays de se prosterner aux pieds des grands, des gens en place, et il avait à cœur d'inspirer à ses concitoyens le légitime orgueil des hommes libres.

Rendre publiques les séances des corps administratifs , comme il l'avait proposé déjà au sein de l'Assemblée constituante, afin de contre-balancer l'ascendant du pouvoir exécutif sur les administrateurs; construire pour le Corps législatif une salle plus convenable que celle du Manège, une salle digne de la représentation nationale, un véritable palais du peuple, capable de contenir une immense foule d'assistants ; établir des règles équitables pour la distribution des emplois publics, et ne pas permettre que l'administration devînt en quelque sorte le domaine de quiconque pouvait présenter un certificat d'incivisme et d'aristocratie; arrêter la fureur de ces accaparements, causes de tant de désastres et de perturbations ; mettre un frein à l'agiotage j •empêcher l'exportation du numéraire par des lois favorables à la fois au producteur et au consommateur; s'appliquer enfin à tout raviver, à tout réunir, quand la cour cherchait manifestement à tout diviser, à tout corrompre, à tout asservir; attacher l'armée à la Révolution en supprimant cette foule de places créées pour les seuls courtisans, en augmentant la paye des soldats, en aplanissant pour eux les routes de

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l'avancement, semées de tant d'obstacles par l'ambition patricienne ; protéger la liberté civile menacée de toutes parts, et, pour cela, réformer un code de police digne de Tibère, qui mettait la pauvreté au rang des crimes et la liberté des citoyens à la merci des officiers de gendarmerie ; rallier tous les citoyens par des lois justes et conformes aux principes de la morale ; ranimer le zèle et la confiance des habitants de la campagne égarés par le fanatisme, en recueillant leurs vœux, en écoutant leurs pétitions, en faisant droit à leurs plaintes, en pressant, par exemple, l'exécution du décret qui ordonnait la restitution des propriétés communales impudemment livrées jadis par le despotisme aux seigneurs, étaient autant de moyens excellents, selon lui, pour ramener la sécurité publique. Sans doute, ajoutait-il, l'Assemblée législative, en les décrétant, serait maudite par Coblentz, mais elle serait comblée des bénédictions delà nation tout entière.

Mairjtenant certaines lois étaient impatiemment attendues par l'opinion, il fallait se hâter de les rendre en évitant avec soin, recommandait-il, de toucher à des habitudes trop impérieuses, et de fournir de nouvelles armes au despotisme. Parmi ces lois, il en était une d'une importance immédiate à ses yeux, c'était la loi concernant l'éducation publique. Le théâtre, les fêtes nationales, lui semblaient aussi un excellent mode d'action salutaire, et il manifestait le vœu de voir des récompenses décernées annuellement aux auteurs dramatiques qui, dans le cours de l'année, auraient le mieux peint les grandes actions des héros de la patrie et de l'humanité. Ainsi revient toujours dans sa bouche et sous sa plume cette expression Vhiananité. Car, pareil au réformateur de Nazareth, il n'a pas seulement en vue le citoyen, mais l'homme tout entier partout où il le trouve souffrant et opprimé. « Que les moyens de faire le bien sont simples et féconds entre les mains des dépositaires de la puissance publique! » s'écriait-il. Puis, après avoir conseillé à l'Assemblée législative d'exposer avec franchise, dans une adresse aux Français, les périls de la situation actuelle, les intrigues des ennemis de la Révolution, les immenses ressources du pays, persuadé qu'on verrait tous les citoyens se montrer sensibles à la voix de la raison et de la patrie, et se lever comme un seul homm^ au premier signal de la loi, au premier cri de la liberté en danger; après avoir démontré que c'était ici même, en France, qu'il fallait vaincre Coblentz et les despotes, préparer la révolution du monde au lieu de la compromettre en allant porter le fléau de la guerre che? des peuples qui ne nous avaient point attaqués; après avoir engagé les représentants de la nation à ne pas être envers le pouvoir exécutif aussi faciles, aussi condescendants que leurs prédéces-

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seurs, eux qui, revêtus de toute la force et de la dignité de la plus puissante nation de l'univers, étaient suffisamment armés pour anéantir toutes les conspirations, il ajoutait : « 11 en est temps encore, qu'ils reprennent leur énergie, qu'ils se servent de la nôtre, et la guerre civile est étouffée, et la guerre étrangère est impossible par conséquent. Nous sommes encore la même nation, le peuple est plus éclairé : ce n'est point de la Révolution qu'il est fatigué, mais de la tyrannie qui lui en arraciie les fruits. Nos représentants peuvent donc trouver au milieu de nous toutes les ressources nécessaires pour conserver la liberté conquise et forcer ses ennemis à respecter notre constitution. Qu'est-ce donc que ce cri du désespoir, parti tout à coup du sein du Sénat : « La liberté est perdue; il n'est plus en notre pouvoir delà a retenir en France; c'est en Allemagne qu'il faut la chercher; ce n'est 0. qu'en faisant la guerre aux puissances étrangères que nous pouvons « triompher de nos ennemis du dedans; la liberté ne peut jamais être <r achetée qu'au prix du sang et des calamités; c'est à travers des tor- « rents de sang que nous devons la poursuivre; c'est sur des monceaux « de victimes humaines qu'il faut fonder son trône; il faut bouleverser « l'Europe pour devenir libres avec elle : tel est l'arrêt du ciel, que tous « les peuples ont subi. » Quel langage ! Est-ce donc en vain que le ciel a fait pour nous des prodiges qu'il a refusés aux autres peuples, et préparés pour ce siècle? Est-ce en vain qu'au sein de la paix, environnés de la force invincible d'un peuple magnanime, nos représentants ont pu promulguer la Déclaration des droits éternels de l'homme, et poser les principes fondamentaux de l'ordre social et de la prospérité publique? De quel droit doutent-ils de leur force et de notre zèle, quand nous ne cessons de leur jurer que nous sommes prêts à mourir pour défendre leur ouvrage et nos droits ? »

Deux choses manquaient, suivant lui, à notre Révolution : des écrivains profonds, aussi nombreux que ceux soudoyés par le ministère, et des hommes riches, assez amis de la liberté pour consacrer une partie de leur fortune à la propagation des lumières et de l'esprit public, car il ne désespérait pas de vaincre les ennemis de l'intérieur par les armes de la raison, jointes à celles de la loi et de l'autorité nationale. La guerre extérieure, au contraire, entraînerait fatalement la guerre civile, il le craignait. Que si les ministres persistaient à ne pas avoir et à ne pas imposer à tous le respect de la constitution, il n'était nul besoin d'un bouleversement général à l'intérieur pour les renverser, ou d'aller les combattre en Allemagne; il suffisait de l'union de tous les patriotes; une minorité pure et courageuse lui paraissait même capable de tenir le pouvoir exécutif courbé sous le joug des lois et

devant la majesté nationale. « Non, » s'écriait-il en terminant, « je ne croirai jamais que, dans les circonstances oi^i nous sommes, la lâcheté, la sottise, la perfidie soient faites pour triompher du courage, du génie et de la vertu. Si les hommes vertueux désespèrent de l'Assemblée; s'ils ne peuvent plus lutter contre le torrent de l'intrigue et des préjugés, ils peuvent mourir à la tribune, en défendant les droits de l'humanité; ils peuvent dénoncer les traîtres à leurs commettants, leur dévoiler avec franchise la cause de nos maux, et laisser du moins un grand exemple à la postérité et des leçons terribles aux tyrans.

« Et à quel plus digne usage réserverait-on sa vie! Ce n'est point assez d'obtenir la mort de la main des tyrans, il faut l'avoir méritée ; il ne faut pas avoir préparé le succès de leurs crimes par son imprévoyance et par sa faiblesse. S'il est vrai que les premiers défenseurs de la liberté doivent en être les martyrs, ils ne doivent mourir qu'en entraînant avec eux la tyrannie au tombeau; il faut que la mort d'un grand homme réveille les peuples endormis, et que le bonheur du monde en soit le prix. »

Tel fut cet important discours bien peu connu jusqu'à présent, et à peine mentionné par les historiens qui m'ont précédé. On n'y trouve pas ces foudroyantes apostrophes contre les émigrés et les prêtres fanatiques dont on était accoutumé d'entendre retentir les échos de l'Assemblée législative ; mais en cela il nous semble beaucoup plus pratique. Nul doute que, si le pouvoir exécutif et l'Assemblée nationale avaient résolument pris l'initiative des mesures proposées par Robespierre, ils n'eussent mené à bonne fin la Révolution, sans se jeter dans les hasards d'une guerre souhaitée consciencieusement par un grand nombre de patriotes comme un moyen d'avoir plus vite raison des émigrés et des conspirateurs, mais également attendue avec impatience par ceux-ci comme la voie la plus promple pour arriver à écraser la Révolution.

Quand, sous l'Assemblée constituante, s'était discutée l'organisation de la haute cour, Robespierre, on s'en souvient sans doute, avait insisté fortement afin qu'elle fût établie à Paris même, sous les yeux du Corps législatif; son opinion n'avait pas prévalu, et la ville d'Orléans avait été désignée pour siège à ce tribunal. Comme il venait de manifester le vœu de le voir transporter à Paris, le député Broussonnet, qui ce jour-là présidait les Jacobins en l'absence de Guadet, lui reprocha, au moment où il descendait de la tribune, d'avoir parlé contre la constitution. Aussitôt Robespierre fit amende honorable; il avait oublié, dit-il, que le décret concernant la haute cour était un article constitutionnel, et

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