LIVRE Vil. I.i:s MASSACI'.KS D AVIGNON
gageaient à garder le silence. Malgré cela, lorsqu'il quitta la tribune au milieu des applaudissements auxquels il était accoutumé , divers membres l'invitèrent avec instance à liàter le moment où il s'expliquerait de nouveau sur cette conspiration générale contre la liberté et le maintien de la constitution ';1\
Huit jours après , il vint, avec Grangeneuve, parler en faveur des Avignonnais inquiétés pour les crimes dont leur pays avait été le théâtre. Par la faute du ministère, qui avait, durant deux mois, laisgé sans exécution le décret de réunion du Comtat à la France, — et cela fut durement reproché par Vergniaud au ministre deLessart, — des attentats réciproques avaient été commis; les plus recommandables patriotes de la contrée avaient été froidement égorgés. Quel citoyen ne frémissait au souvenir du meurtre de Lescuyer, impitoyablement massacré dans la cathédrale d'Avignon? Son sang avait crié vengeance, et de terribles représailles avaient eu lieu. Qu'avaient fait les ministres, protecteurs de l'aristocratie, pour empêcher le carnage des patriotes ? Quand dix mille citoyens étaient compromis et plus de quatre cents accusés, quand il y avait des coupables dans les deux partis, quand il était impossible de démêler la vérité, fallait-il s'exposera livrer des innocents peut-être à des tribunaux choisis par le pouvoir exécutif? a Et qui sont ceux qui doivent être vengés? » s'écriait Robespierre, « ce sont les amis de la liberté, en tel état qu'ils soient, heureux ou malheureux... Nous patriotes, nous amis invariables de la justice et de l'humanité, nous nous sommes toujours mis trop bas dans cette querelle avec les tyrans et les esclaves. Lorsque les patriotes ont été longtemps persécutés, nous nous bornons à demander grâce à nos tyrans en quelque sorte ; depuis trois ans ils demandent aux deux législatures que justice leur soit rendue; ils n'ont pu rien obtenir des représentants du peuple. » L'amnistie seule pouvait ramener l'ordre et la paix dans ces contrées malheureuses, tandis qu'en promenant le glaive sur des têtes innocentes comme sur des têtes coupables, — caria confusion était inévitable, — on courait risque d'éterniser les troubles et de préparer de nouvelles vengeances. Les mêmes raisons déterminèrent La Source, Guadet, Thuriot et Vergniaud à soutenir au sein de l'Assemblée nationale l'opinion émise aux Jacobins par Grangeneuve et par Robespierre. « Que des bourreaux ne soient pas le premier présent que vous ferez aux Avignonnais ! » s'écria Vergniaud après avoir dépeint le fils de Lescuyer amenant par ses cris de douleur l'esprit de vengeance dans le parti contraire à celui qui avait si lâchement assassiné
(1) Journal des débats et de la correspondance, etc., numéro 155.
son père. « Envoyez-leur plutôt des paroles de paix. Us ont tant souffert pour devenir Français: qu'ils n'aient pas à souffrir encore de l'être devenus ! » L'Assemblée nationale décréta pour le moment, à une grande majorité, qu'il y aurait amnistie pour tous les crimes et délits relatifs à la Révolution commis dans le Comtat et dans la ville d'Avignon jusqu'à l'époque du 8 novembre Î791 (1). Eut-elle tort, eut-elle raison? L'historien, en enregistrant ces actes, est assez embarrassé pour se prononcer avec impartialité ; nous sommes trop loin des événements pour nous rendre bien compte de l'opportunité de certaines mesures, et les grands citoyens qui les ont crues indispensables étaient, à coup sûr, de meilleurs juges que nous.
Sur ces entrefaites venait d'être brutalement destitué le ministre cher aux Girondins, Narbonne, lequel eut pour successeur un homme d'une profonde médiocrité, M. de Grave. Cette destitution avait irrité vivement Brissot et ses amis (2) ; ils se vengèrent sur de Lessart de la chute de leur ministre favori. Le 10 mars, Brissot prononça à la tribune de l'Assemblée législative contre le ministre des affaires étrangères un immense et violent réquisitoire qu'appuyèrent Guadet et Vergniaud (3). Qui n'a dans la mémoire la virulente apostrophe de ce dernier quand, tourné vers le palais des Tuileries et imitant un mouvement de Mirabeau, il s'écria : « De cette tribune j'aperçois le palais où des conseillers pervers égarent et trompent le roi que la constitution nous a donné, forgent les fers dont ils veulent nous enchaîner. L'épouvante et la terreur sont souvent sorties de ce palais, qu'elles y rentrent aujourd'hui au nom de la loi. » A la suite de ce terrible discours, Claude de Lessart fut décrété d'accusation et renvoyé devant la haute cour nationale comme prévenu d'avoir négligé et trahi ses devoirs, compromis l'indépendance, la dignité, la sûreté et la constitution de la nation française.
(1) "\'oyez le .louinal des tlèbals cl delà corrcspondanre delà Société des Amis de la Constitution, numéro 160, les Kécolutions de Paris, numéro 141, et le Moniteur du 20 mars 1792.
(2) Voyez à ce su^etles Mémoires de Bertrand de Molerille, cli. xix.
(3) Voyez clans le Moniteur du 12 mars 1792 le discours de Bi'issot. Une destinée tragique attendait de Lessart. On sait qu'il fut tué à Vei-sailles, lors du massacre des prisonniers, dans les journées de septembre.