LIVRE VII, DU.MOL'UIKZ EST NOMMK MIMSTKE U
Le jour même où Louis XVI, atterré, apprit la nouvelle du décret d'accusation rendu contre son ministre, lui parvint une autre nouvelle non moins triste pour lui : l'empereur d'Autriche était mort.
A la place de de Lessartleroi appela un homme assez peu connu jusqu'ici, infiniment remuant, militaire et diplomate à la fois, mais que son peu de naissance avait, avant la Révolution, longtemps tenu dans des positions secondaires. Héritier d'un ministre livréparl'Assemblée nationale à la vengeance des lois, le nouveau conseiller de Louis XM semblait être averti du sort qui l'attendait à son tour s'il trahissait la nation ; et pourtant, un peu plus d'un an après son apparition sur la scène révolutionnaire, il allait, après avoir rendu à la France d'incontestables services, déserter comme un traître et laisser au monde une mémoire flétrie. On a reconnu Dumouriez.
Un mois avant sa nomination, s'il faut s'en rapporter aux Mémoires de Bertrand de Moleville, le dernier ministre des affaires étrangères, de Lessart, l'aurait fait venir de Niort, oià les poursuites de ses créanciers l'avaient forcé de chercher un refuge. Informé que des relations l'attachaient au député girondin Gensonné, membre du comité diplomatique, de Lessart avait imaginé de lui promettre un emploi, dans l'espérance que ses bons offices pourraient être utiles au ministère. Dumouriez, en effet, se serait vanté d'obtenir de son ami qu'il cesserait ses attaques contre le pouvoir exécutif; et Gensonné lui-même, présenté au ministre, aurait promis de suivre à l'avenir une ligne de conduite toute différente (1). Mais on ne doit pas oublier que ces renseignements, fournis par l'ancien ministre de la marine de Louis XVI, viennent d'une source très-suspecte et méritent une foi médiocre. Que Dumouriez, moitié aventurier, moitié héros, toujours plein de confiance en luimême, se soit engagé, pour ainsi dire, à amener la Gironde soumise au pied du trône, cela est assez dans le caractère du personnage ; mais il est fort douteux qu'un homme de la trempe de Gensonné ait si facilement composé avec le ministre. Il est beaucoup plus probable que Dumouriez, qui, de son propre aveu, voyait tous les jours les principaux Girondins (2), conçut d'eux le projet de supplanter son protecteur et manœuvra dans ce sens.
Nommé, le 15 mars 1792, au département des relations extérieures, il accepta, après quelques hésitations s'il faut l'en croire, espérant être utile à sa patrie et au roi. Réconcilier Louis XVI et les siens avec la Révolution, l'obliger à exécuter loyalement, franchemeni la constitution,
(1) Mémoires de Bertrand de Moleville, ch. xx.
(2) Mémoires de Dumouriez, t. II, p. 134.
146 IKSTOir.E UE l'.OBESl'lEIU'.E
suivant sa lettre et son esprit, et non hypocritement en la torturant sans cesse, comme le lui conseillaient de perfides serviteurs; contraindre la cour, la reine elle-même à accepter sans arrière-pensée la simation nouvelle, à rompre avec les habitudes du passé, à ne plus songer au retour désormais impossible de l'ancien régime ; fonder la royauté constitutionnelle ; sauver enfin la monarchie en la faisant révolutionnaire, c'était là une grande et difficile tâche. Dumouriez ne la crut point au-dessus de son caractère et de ses forces, comptant d'ailleurs sur le concours de ses amis de la Gironde. Avec lui, en effet, on peut le dire, les Girondins avaient déjà un pied au pouvoir; aussi le prônèrent-ils prodigieusement. « M. Dumouriez n'oubliera pas sans douté qu'il est cher aux patriotes, » écrivait Brissot, ce et il ne s'en souviendra que pour penser qu'ils seront pour lui des juges d'autant plus sévères que leurs vœux l'appeloient à la place qu'il va occuper (1). » La popularité qu'il convoitait, Dumouriez résolut d'aller la chercher aux Jacobins, et quatre jours après son installation au ministère, il se décida à se rendre à une séance de la société des Amis de la Constitution, dont il était membre d'ailleurs. Un ministre des affaires étrangères aux Jacobins 1 €ela indiquait assez que la Révolution avait fait encore un pas en avant, et qu'elle entrait dans une phase nouvelle.
Ainsi, peu à peu les Girondins s'acheminaient vers le pouvoir, objet de leur ambition si bien devinée par Robespierre. Us pouvaient se croire à la veille de gouverner la France, car leur influence sur le peuple se faisait sentir alors par l'adoption à peu près générale d'une nouvelle coiffure que leurs journaux avaient mise à la mode, le bonnet rouge. Le côté extérieur de la Révolution, la forme, exerçait sur eux des séductions autrement puissantes que sur les révolutionnaires de la trempe de Robespierre, sensibles à l'idée avant tout; et en cela Hébert et Chaumette étaient de l'école des Girondins. Ceux-ci avaient aussi accepté avec empressement le surnom de sans-culottes, sous lequel les partisans de l'ancien régime désignaient dédaigneusement les hommes de la Révolution ; les citoyens s'en étaient parés comme d'un titre d'honneur, à l'imitation de ces patriotes des Pays-Bas qui, adoptant le sobriquet de gueux que leur prodiguaient avec mépris
(1) Patriote françois, numéro 950,
LIVIU: Ml. SAXS-CLI.OTTISM[-: ET BONNKTS UOL'GES 147
des persécuteurs féroces, avaient fait d'une injure banale un véritable titre de noblesse, et illustré ce surnom d'une gloire immortelle.
Si le bonnet de laine était agréable à beaucoup de citoyens, parce qu'en Grèce et à Rome il était l'emblème de l'affrancliissement de toutes les servitudes, et qu'il était représenté sur le revers d'une médaille frappée en l'honneur de Brutus pour perpétuer le souvenir du meurtre de César, il devait plaire à ces imaginations d'artistes, parce que, suivant l'expression d'un philosophe anglais cité par Brissot, il dégageait la physionomie, la rendait plus ouverte, plus assurée, couvrait la tête sans la cacher, en rehaussait avec grcàce la dignité naturelle et était susceptible de toutes sortes d'embellissements (1). lin mois après la publication de l'article de Brissot dans le Patriote françois du 6 février, le bonnet de laine, pour lequel on avait choisi la couleur rouge comme la plus gaie, la plus éclatante, orna dans Paris une innombrable quantité de tètes. Chacun tenait à s'en parer comme pour afficher son patriotisme; au café, dans les rues, dans les promenades publiques, partout se montrait le bonnet rouge; en certaines occasions on s'en servait pour imposer silence aux factieux de la cour, jcomme cela était arrivé au théâtre du Vaudeville (2).
Mais, à ce compte, il était trop aisé de paraître patriote. Se vêtir d'habits grossiers, s'armer d'une pique, se couvrir la tète d'un bonnet rouge et s'en aller vociférer par les rues, dans les clubs, afin de pousser la multitude aux mesures extrêmes, c'était facile au premier venu. A toutes les époques nous avons vu les hommesles plus hostiles à la liberté, à l'égalité, faire chorus avec la Révolution au moment des explosions populaires, s'affubler de tous les signes extérieurs équivalant à une reconnaissance de cette Révolution victorieuse, d'un bonnet l'ouge dans un moment, d'une cocarde dans un autre, et s'évertuer à substituer la licence à la liberté, sachant bien qu'un peuple n'a pas de plus grand ennemi que lui-même quand il ne sait pas se contenir dans les justes limites, et que toute révolution se perd par l'exagération de ses principes. Tous les ambitieux, tous les intrigants, tous les gens tarés ne manquent pas de se mettre au service de la réaction qui les paye grassement pour combattre plus sûrement la Révolution par ses propres armes et sous son propre masque.
Voilà pourquoi Robespierre avait en profonde aversion le débraillé révolutionnaire. Ce n'était pas un bon moyen de moraliser le peuple et de l'élever au niveau de ses nouvelles destinées que de lui montrer
(1) Patriote françois, numéro 910.
(2) Yoj'CZ à ce sujet les Biicolulions de Paris, numéro 141, p. 534.
148 HISTOir.E DE ROBESl'IHniîK
l'exemple du cynisme dans le costume et du cynisme dans le langage ; aussi l'austère penseur trouvait-il le Père Duchesne aussi dangereux que l'abbé Royou. Grave et soigné dans sa tenue, il voulait inspirer au peuple ce respect de soi-même, cette dignité qui se révèlent dans la décence et l'élégante simplicité du costume. Un illustre historien de nos jours produit donc contre Robespierre une accusation tout à fait ridicule lorsque, séduit lui-même parla couleur rouge du bonnet phrygien, il reproche au grand révolutionnaire de n'avoir pas cru au sentiment populaire parce qu'il ne croyait ni aux piques ni au bonnet rouge (1). Quant aux piques, il y a là une erreur manifeste; ce fut au contraire Robespierre, comme nous l'avons prouvé de reste dans notre dernier livre, qui le premier demanda que dans les circonstances critiques où l'on se trouvait, et vu la pénurie d'armes à feu, les mains du peuple fussent au moins armées de piques. Ah! les véritables incrédules au sentiment populaire, ce sont ceux qui se figurent que le peuple n'est sensible qu'à la forme extérieure des choses; que la justice, la raison, la philosophie, la morale sont pour lui des mots incompréhensibles, vides de sens. Ce sera la gloire éternelle de Robespierre d'avoir eu de ce peuple une plus haute idée ; de ne l'avoir pas traité comme un enfant qu'on amuse avec des hochets et d'avoir mieux aimé faire pénétrer dans son cœur les saines doctrines de la Révolution que l'encourager à s'affubler d'une sorte de livrée révolutionnaire, trop facile à échanger, hélas! à un moment donné contre celle du despotisme. Non, il n'adopta pas plus la mode des bonnets rouges qu'il n'adopta plus tard celle du tutoiement républicain. A cet égard il résista toujours courageusement à l'engouement populaire, car il ne sut jamais flatter ni les bas instincts ni le goût frivole de la multitude, et nous le verrons tout à l'heure aux Jacobins jeter avec dédain à terre le bonnet rouge, au moment même oi^i un ministre du roi venait de paraître à la tribune, la tète ceinte de l'emblème sacré.
La Révolution, selon lui, devait être dans les cœurs, non dans certaines formes d'apparat destinées à dissimuler souvent l'absence de patriotisme. Déjà, vers la fin du mois de février, un membre du comité de correspondance de la société des Amis de la Constitution, Bancal, s'étant servi dans une lettre adressée aux sociétés affiliées de la seule expression de Jacobins pour désigner les membres du club, Robespierre s'était opposé énergiquement à cette innovation , déterminé en cela par deux raisons également puissantes à ses yeux. D'abord, avait-il « dit, c'est maintenant moins que jamais le moment de changer le nom
(1) .^[. Michelet. Voyez son HiKioire de la Bvvolution, t. III, p. 412.