‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 39 sur 188 · LIVRE VII. — DUMOURIEZ AUX JACORINS · texte numérisé non relu

LIVRE VII. — DUMOURIEZ AUX JACORINS

SOUS lequel nous nous sommes formés, nom qui nous rappelle à jamais le but de notre institution, et qui le rappelle également à nos ennemis; » ensuite le nom seul de Jacobins faisait naître sur-le-champ l'idée de corporation, et même de faction, grâce aux calomnies dont la société ne cessait d'être honorée par les ennemis de la Révolution ; il avait donc demandé que, malgré sa longueur, ce nom de Société des Amis de la Constitution, séante aux Jacobins, fût religieusement conservé. Combattue par Collot-d'Herbois et par Real, sa proposition ne paraît pas avoir eu de succès, et le nom de Jacobins prévalut par la suite, comme plus tard reparurent les bonnets rouges, après qu'ils se furent un moment éclipsés sous sa motion, comme on va le voir (1). Un journal populaire appuya néanmoins énergiquement les raisons données par Maximilien, en ayant soin d'énumérer toutes les allusions, tous les rapprochements auxquels le nom de Jacobins pouvait donner lieu de la part des aristocrates. Mais le pli était pris, il le sentait bien. « Les choses en sont venues au point qu'il n'est peut-être plus possible que les Amis de la Constitution renoncent à ce nom de Jacobins, sous lequel ils sont si connus, et contre lequel Robespierre lui-même a réclamé en vain (2). » Restait à présent, ajoutait le journaliste, à rendre ce nom respectable à force de civisme, de prudence et de lumières.

D'immenses acclamations accueillirent le nouveau ministre des affaires étrangères, Dumouriez, quand, le 19 mars, il parut à la tribune des Jacobins la tête couverte d'un bonnet rouge , selon l'usage adopté depuis quelques jours par la plupart des membres de la société. C'était là faire appel à une popularité grossière , puisque , à ce que prétend Dumouriez lui-même, ce bonnet était un signe de ralliement arboré par les factieux. Dans ses Mémoires, il est vrai, l'ancien ministre de Louis XVI, cherchant à expliquer comment il avait pu sacrifier un instant à cette mode du jour, a écrit qu'il aurait couru mal à propos les plus grands dangers et compromis inutilement le ministère du roi, s'il ne se fût pas coiffé du bonnet rouge (3' . Mais alors ce Dumouriez, si brave sur le champ de bataille, manquait donc complètement de ce courage civil, beaucoup plus rare d'ailleurs que la bravoure militaire, et dont Robespierre allait lui donner un éclatant exemple ? La courte allocation qu'avait prononcée Dumouriez, très-chaude, très-

(1) Journal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Constitution,

(2) Révolutions de Paris, numéro 139, p. 476.

(3) Mémoires de Dumouriez, t. II, p. 147. — Ces ■Mémoires sont, comme on sait, remplis d'eri-eui-s, les unes intentionnelles, les autres involontaires. Dumouriez a été mal sers-i par ses souvenirs en plaçant au lendemain de son installation au ministère cette mémorable scène aux -Jacobins. Yoy. p. 146.

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patriotique, et par laquelle il promettait en quelque sorte aux Jacobins d'agir d'après leur seule direction, lui avait pourtant valu de nouveaux applaudissements, et ils avaient redoublé quand, sur l'observation de Collot-d'Herbois que la conduite du ministre devait être conforme à ses paroles, il avait levé la main comme s'il eût prêté serment.

Au même instant Robespierre montait les degrés de la tribune. D'une tenue irréprochable, suivant son habitude, et les cheveux soigneusement poudrés alors que tous les patriotes avaient renoncé à Tusage de la poudre, il se disposait à parler, quand un membre de la société, s'apercevant qu'il ne portait point la coiffure de -rigueur et croyant peut-être à un oubli de sa part, prit un bonnet rouge et le lui plaça sans façon sur la tête. Incapable de s'abaisser k une basse flagornerie, de se soumettre à un usage qu'il croyait contraire à sa dignité personnelle, Robespierre, sans s'inquiéter de l'effet qu'allait produire son action, jeta à terre le bonnet sacré (1). Puis, au milieu de l'étonnement général, il commença par déclarer qu'il acceptait avec plaisir les présages heureux offerts à la société par Dumouriez, n'étant point de ceux qui regardaient comme absolument impossible qu'un ministre fût patriote; mais comme un membre de la société avait été accueilli par des huées pour s'être opposé à l'impression du discours du nouveau ministre, Robespierre rappela ses collègues au respect de leurs principes, en vertu desquels les hochets des puissances minis-» térielles devaient s'évanouir devant la liberté des opinions. Que des ministres vinssent au sein de la société demander des conseils, en recevoir et les pratiquer; qu'ils méritassent ainsi l'amour de la nation, c'était bien; à ces conditions, leur présence au milieu de la société pouvait être utile, et, pour sa part, il ne manquerait pas de leur donner des avis avantageux pour eux et pour la chose publique. « D'après cela, y> ajoutait-il, «je déclare k M. Dumouriez qu'il ne trouvera aucun ennemi parmi les membres de cette société, mais bien des appuis et des défenseurs aussi longtemps que, par des preuves éclatantes de patriotisme et surtout par des services réels rendus au peuple et à la patrie, il prouvera, comme il l'a annoncé par des pronostics heureux, qu'il est le frère des bons citoyens et le défenseur zélé du peuple. » Robespierre ne redoutait nullement, du reste, de voir des mi-

(1) Le Journal des débuts et de la correspondance de la Société ne dit mot de cet épisode si honorable pour lîobespierre ; mais il ne faut pas oublier que ce journal, trèsimparfaitement rédigé d'ailleurs, était très-favorable aux(iii'oudins, qui avaient prôué le bonnet rouge. Ce fait, que M. Louis Blanc tenait du docteur Souberbielle, présent à cotte séance des Jacobins (Histoire delà liévolution, t. YI, p.299l, avait déjjv été relaté dans la réfutation de VHistoire de France de l'abbé MontgaillarJ, par M. Laurent (de l'Ardéche). ii qui il avait été raconté par des témoins oculaires. (XI' lettre, p. 32tj.)

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nistres au sein de la société des Amis de la Constitution. Seulement, le jour où un ministre acquerrait plus d'influence que les bons citoyens, il croirait cela nuisible; mais pareille chose n'arriverait point, il le jurait, et cette société des Amis de la Constitution serait toujours l'effroi de la tyrannie, le plus ferme appui de la liberté.

Malgré l'accueil sévère de Robespierre et l'austérité de ses paroles, Dumouriez courut à lui, se jeta dans ses bras et l'embrassa comme un frère. A ce spectacle inattendu, étrange, tous les membres du club, tous les citoyens garnissant les tribunes battirent des mains à l'envi, comme si cet embrassement eût été, à leurs yeux, l'heureux présage d'un accord sincère entre les ministres et le peuple (1).

Une heure ne s'était pas écoulée depuis l'instant où Robespierre avait dédaigneusement rejeté ce bonnet rouge dont un de ses collègues avait cru devoir lui couvrir la tête, et qui avait valu au nouveau ministre des affaires étrangères une si belle ovation, qu'arrivait une lettre de Pétion par laquelle, se fondant sur ce que le bonnet rouge avait été adopté par une foule de tartufes en révolution et de royalistes déguisés, le maire de Paris essayait d'en démontrer l'inutilité et engageait les membres de la société à en abandonner l'usage. Aussitôt Robesrierre remonta à la tribune, et, après avoir témoigné de son profond respect pour tout ce qui était l'image de la liberté, il appuya les observations du maire de Paris en termes qu'il convient de mettre sous les yeux de nos lecteurs, ne fût-ce que pour prouver dans quelle erreur grossière sont tombés , volontairement ou non , toiis les écrivains qui l'ont dépeint comme un en^deux de Pétion. « Je me sentais pressé de présenter à la société les raisons qui viennent de vous être offertes ; mais comme je n'ai à combattre que le patriotisme, je suis charmé d'être guidé par M. Pétion, par un citoyen dont le civisme et l'amour de la liberté sont à toute épreuve, par un citoyen dont le cœur est ardent, et dont la tète est froide et réfléchie, et qui réunit tous les avantages, les talents et les vertus nécessaires pour sen'ir la patrie, dans un temps où les ennemis les plus adroits et les plus astucieux peuvent lui porter des coups funestes (2). » Il conseilla fortement ensuite à ses

(1) Journal des débats et de la correspondaiice^ etc., iiumt.'ro 163. Dumouriez, dans ses Mémoires, fort habilement arrangés, se garde bien de mentionner cet incident oii Ini-méme, ministre de Louis XYI, rendait si publiquement justice au patriotisme de Robespierre.

(2) Ce qui n'empêche pas M. Micbelet de nous présenter Robespierre comme « se retournant dans son fiel » pendant ces deux mois de mars et d'avril (Histoire de la Révolution, t. III, p. 396). Combien M. ^licbelet eiît été plus dans le vrai si, après avoir étudié de sens rassis la situation, il nous avait fait voir à quel degré « d'envenimement » parsinreut les Girondins dans ces deux mois, Brissot et Guadet notam-

concitoyens d'adopter la sage proposition du maire de Paris; car si, indépendamment de la Déclaration des droits gravée sur les murs de la ville et dans les cœurs mêmes des patriotes, il était besoin de quelque signe extérieur qui parlât en même temps aux cœurs et aux yeux, n'en possédait-on pas un auquel le peuple français était dès longtemps attaciié? 11 montra alors sa cocarde comme un emblème destiné à rappeler sans cesse aux bons citoyens leur serment de vivre libres ou de mourir. C'était, d'ailleurs et surtout, au même langage, aux accents de la raison, que devaient se reconnaître les amis de la liberté, non à des ornements puérils, dont pouvaient si facilement se parer l'aristocratie et la perfidie (1). Croire le peuple uniquement sensible à des marques visibles et grossières, c'était le dégrader en quelque sorte, poursuivait-il ; il ne fallait pas détourner l'esprit public des vrais principes de la liberté par des objets frivoles n'ayant rien de décisif, et pouvant devenir funestes en facilitant aux conspirateurs les moyens de poursuivre à couvert leurs complots. Le mieux, encore une fois, était de s'en tenir à cette cocarde, sous les auspices de laquelle était née la constitution; il conclut donc en demandant à la société de déclarer qu'elle professait une opinion conforme à celle du maire de Paris, et d'ordonner l'impression du discours de Pétion.

Ces observations furent accueillies par les plus chaleureux applaudissements ; la société invita tous ses membres à s'abstenir désormais de porter le bonnet rouge en public; et pour quelque temps du moins, — car l'usage en devait être bientôt repris, malgré les conseils de Robespierre et ceux de Pétion , — l'emblème sacré disparut comme par enchantement (2). Les Girondins, qui avaient tant prôné celte coiffure, n'osèrent trop hautement témoigner leur déplaisir de cette décision de la société des Jacobins, mais on sent bien percer leur mécontentement dans l'article oh le journal de Brissot rendit compte de cette séance : « Ce que n'ont pu ni les plaisanteries fades des bouffons aristocrates, ni les graves déraisonnemens des pliilosophes ministériels, une simple lettre de M. Pétion et quelques observations de M. Robespierre l'ont

ment, comme on va le voir. Maiiiteuaiit M. Miclielet a un moyen bien simple d'exposer ses lecteurs à tomber eux-mêmes dans les plus regrettables erreurs, c'est de passer entièrement sous silence les faits, les discours, les séances qui démontrent précisément le contraire de ce qu'il avance.

(1) Cela était si vrai qu'un peu plus tard la cour établit dans une maison du Carrousel, sous le nom de club National, une réunion dans laquelle on lit entrer sept à huit cents ou\Tiers choisis à qui Ton donnait une paye de deux à cinq livres par jour, et qu'on ne manqua pas de coiffer du bonnet rouge. — Voyez les propres aveux de Bertrand de Moleville, dans ses Jllnnoires, t. II, p. 305, ch. xxix.

(2) Voyez le Journal des débats et de la correspondance de la Société, etc.^ numéro 163, et le Patriote frunçois, numéro 954.

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opéré. » Et un peu plus loin, rendant compte d'une représentation de la tragédie de César, à l'issue de laquelle on avait couronné du bonnet rouge le buste de Voltaire, l'écrivain girondin s'écrie, comme soulagé : « Tandis que la froide raison poursuivoit ainsi le bonnet rouge aux Jacobins , l'ardent enthousiasme le faisoit triompher au théâtre de la Nation (1). » Nous le verrons reparaître en de tristes jours, ce bonnet dont se pareront des patriotes sincères à coup sûr, mais qui deviendra •aussi la coiffure de tous les énergumènes, de tous les enragés, de tous les hypocrites, de tous ceux qui pousseront aux excès et à l'exagération, et dont Robespierre dira en pleine Convention : « Ils aimeraient mieux user- cent bonnets rouges que de faire une bonne action. »

Huit jours après la nomination de Dumouriez comme ministre des affaires étrangères, les Girondins prenaient directement possession du pouvoir par Clavière, appelé au ministère des contributions publiques, et par Roland de la Platière, rais par eux à la tète du ministère de l'intérieur.

L'influence de Brissot sur la composition du nouveau ministère n'est pas douteuse, et l'on s'en convaincra bientôt quand on le verra disposer de toutes les places, distribuer toutes les faveurs. L'élévation de Roland fut son œuvre personnelle, c'est madame Roland elle-même qui nous l'apprend. Dans la soirée du 21 mars, il alla la trouver, lui dit que la cour, intimidée, voulant essayer de se rendre populaire, n'était pas éloignée de prendre des ministres patriotes; qu'il avait été question de son mari dont les connaissances administratives inspiraient de la confiance, et lui demanda s'il consentirait à se charger du fardeau d'un portefeuille. Madame Roland n'ayant point paru douter de l'acceptation de son mari, la nomination de Roland fut arrêtée le lendemain en conseil. Brissot revint, accompagné cette fois de Dumouriez, annoncer cette nouvelle à ses amis. Il témoigna à Roland toute sa satisfaction de voir un citoyen vertueux et éclairé comme lui appelé à prendre part aux affaires du gouvernement, et il ne se fit pas faute de

(1) Patriote françois, numéro 954. Dumouriez est si peu au courant des choses en dehors de ce qui le touche personnellement, — et encore à cet égard ne dit-il que ce qu'il veut bien, -^ qu'il attribue aux Girondins la disparition du bonnet rouge. (Voyez ses Mémoires, t. II, p. 146.)

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déclarer dans son journal qu'il concevait du nom de ce ministre le plus heureux augure pour le maintien du gouvernement populaire (1).

Dans la distribution des fonctions ministérielles, Brissot, paraît-il, avait songé à son ami Louvet , et l'auteur de Faublas, si l'on peut s'en rapporter à lui-même, faillit être nommé ministre de la justice. Il faut lire dans les Mémoires de ce professeur de vices les lignes singulières et bouffonnes où il attribue tous les malheurs de la France à ce qu'il ne fut pas élevé au ministère. « Par quelle étrange fatalité, » s'écriait-il, « faut-il que le changement des destinées d'un homme agisse si puissamment sur les destinées d'un empire ! » Ce fut, à ses yeux, la première faute du parti républicain. Risible amour-propre d'une ambition non satisfaite ! Mais ce qu'il y a de plus curieux , c'est qu'il accuse Robespierre de son échec. Or celui-ci n'eut aucune espèce d'influence sur la composition du ministère girondin, cela est hors de doute. Louvet ne pouvait donc être de bonne foi en lui reprochant de l'avoir empêclié de prendre sa part du pouvoir, et pourtant l'amertume de ses continuelles attaques contre Robespierre ressemble terriblement à la rancune d'une vanité froissée. Il ne se consola point d'avoir vu passer entre les mains d'un autre ami des députés de la Gironde, de Duranton, avocat de Bordeaux, personnage lourd et ignorant, dit-il, cet héritage qu'il avait si ardemment convoité, la succession de ce Duport du Tertre dénoncé par Lacroix dans la séance du 12 mars, et qui, plus heureux pour le moment que son collègue de Lessart, échappera, malgré Brissot, au décret d'accusation (2). Déçu dans ses ambitieuses espérances, Louvet se consolera bientôt en se mettant comme journaliste aux gages du nouveau ministère.

Ce n'était alors un doute pour personne que les nouveaux ministres fussent des créatures de Brissot ; un journal feuillant le présenta même comme le beau-frère ou l'allié de Roland de la Platière, et Brissot, en réclamant contre cette assertion erronée, se fit gloire d'être l'ami du ministre de l'intérieur (3). Si les feuilles girondines chantèrent sur tous les tons les louanges et le triomphe des ministres

(1) Voyez les Mémoires de madame Boland (édit. BaiTÎère et Ben-ille, t. I, p. 307), et le Patriote français, numéro 956.

(2) Mémoires de Louvet (éd. Barrière, p. 38 et sniv.). C'est là qne Loirvet prétend avoir été dénoncé aux Jacobins, à l'instigation de Robespien'e, comme un agent de l'émigration. Or, pour bien se convaincre des allégations mensongères de Louvet, on n'a qu'à comparer son récit avec le numéro 168 du Journal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Constitution, rédigé pourtant dans un sens gii'ondin. Tant d'aplomb poun-ait étonner, si l'on ne savait de reste que Louvet est lui des plus effrontés menteurs du parti de la Gironde.

(3) Patriote français, numéro 961.

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girondins, il n'en fut pas de même des journaux populaires. Les liévolutions de Paris se montrèrent d'une extrême sévérité à l'égard de Roland, — ceci est bien à remarquer; — et, en commentant avec une malveillance excessive le discours prononcé par lui au sein de l'Assemblée législative, dans la séance du 26 mars, elles eurent soin de noter qu'avant sa promotion Roland habitait un petit appartement au troisième étage, et que le jour même de la nomination de son mari madame Roland s'était empressée de descendre au premier (1).

Quant à Robespierre, quelle impression produisit sur lui l'avènement du ministère girondin? En fut-il cruellement blessé , comme l'ont écrit quelques écrivains, qui, de parti pris ou faule de s'être donné la peine de remonter aux sources et d'étudier avec soin les pièces du procès entre la Montagne et la Gironde, ont attribué tous les torts à ceux qui précisément ont eu pour eux, dans le principe, le droit, la justice, la modération? A cette époque, ne l'oublions pas, aucune cause bien sérieuse de scission n'existait encore entre Robespierre et les Girondins, puisque les susceptibilités éveillées de part et d'autre, à l'occasion du débat sur la guerre, avaient été assoupies par une réconciliation publique. Ayant eu à s'expliquer aux Jacobins, dans la séance du 2 1 mars, au sujet d'une circulaire rédigée pour les sociétés affiliées par le comité de correspondance , et dans laquelle on présentait les nouveaux ministres comme de purs patriotes (Roland n'était pas nommé encore), Robespierre s'était contenté de déclarer que, quant à lui, il ne croirait la politique du ministère changée que lorsque l'expérience aurait prononcé à cet égard. Et combien il avait eu raison en ajoutant que la cour ne se convertirait pas si facilement, et qu'il ne fallait de sitôt compter sur ce miracle ! Il avait terminé en demandant à la société d'ajourner cette circulaire et de lui permettre de tracer, dans une prochaine séance, le tableau vrai de la situation, à son sens. Cette double proposition, fort applaudie, avait été sur-le-champ adoptée (2). Cinq jours plus tard , le ministère se trouvant complètement réorganisé alors, il ne fit aucune difficulté d'avouer que les nouveaux ministres lui semblaient aimer la constitution, mais non parce qu'ils étaient Jacobins , car ce mot ne lui en imposait pas , disait-il avec une rude franchise. En des temps moins suspects leur nomination lui aurait paru un heureux présage. Au reste, dans sa pensée, la destinée d'une nation, la liberté, ne dépendaient pas de quelques hommes : elles

(1) Voyez les Révolutions de Pa ris, numéro 142.

(2) Journal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la CousiUution^ numéro 164.

reposaient sur des bases plus fermes , plus élevées , sur la justice et la sagesse des lois, sur l'opinion publique, les lumières du peuple, sur les défiances même des amis de la constitution..» Louer les nouveaux ministères, » disait-il, « serait une flagornerie d'autant moins entendue que bientôt leurs actions pourront les mettre au-dessus de tout éloge (1)... » Assurément il n'était guère possible de parler un langage à la fois plus convenable et plus digne; mais on ne pouvait s'empêcher de se rappeler dans le public combien il avait deviné juste s'il avait songé k Brissot, lorsque, dans un de ses discours sur la question de la guerre, il s'était écrié : « Pour moi, je ne convoite le ministère ni pour moi ni pour mes amis. » Or de cette sorte d'allusion et du peu de concours qu'il paraissait vouloir mettre immédiatement au service de leurs créatures, les Girondins gardaient sans doute à Robespierre une rancune mortelle, car nous allons les voir commencer contre lui, sans provocation aucune, de terribles attaques, et s'acharner sans relâche à détruire une popularité qui, jusqu'au 9 Thermidor, demeurera inébranlable à leurs coups.

La Gironde comptait alors, dans le club des Jacobins, de très-nombreux partisans ; elle fournissait souvent les présidents , et presque tout le comité de correspondance lui appartenait; néanmoins le crédit de Robespierre n'en souffrit pas. Nommé commissaire pour assister à la première séance des conférences organisées par la société fraternelle du faubourg Saint-Antoine pour l'instruction du peuple, il était encore chargé, quelques jours plus tard, avec Santerre, le brasseur, de prendre une connaissance approfondie des plaintes et réclamations dont les gardes des ports de la ville de Paris étaient venus entretenir la société (2). Les incroyables agressions que désormais il ne va cesser d'avoir à subir de la part des Girondins le grandiront encore, s'il est possible, et nous verrons ses implacables adversaires , reconnaissant leur impuissance à atteindre sa réputation à Paris, oii sa conduite

(1) Joiirii'jl des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Constitution, numéro 167.

{-^) Ibid., numéros 152 et 165.

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