I.IVI'.K VII. Ai'l'lti:(;iATl(l.\S IKVKI'.SKS I6r
Une a.qitatioii liiniultuGiise succéda ;i l'éloquente improvisation de Robespierre, et longtemps le président se trouva dans l'impossibilité de mettre aux voix l'impression de l'adresse. Sillery-Genli^ proposa à la société de voter l'impression de cette adresse comme étant l'opinion personnelle de Robespierre ; une demande de question préalable sur cet amendement fut accueillie par les cris les plus violents, et le président se vit dans l'obligation de se couvrir. La question préalable ayant été rejetée, l'évoque de Paris, qui occupait le fauteuil, comme on l'a vu plus haut, se disposait à mettre aux voix l'amendement de Sillery, et se donnait la peine d'en rappeler le sujet, quand une voix, partie du côté de la porte, lui cria l)rutalement: « Poinl de capucinorle, monsieur le président. » A cette indécente interruption, l'indignation la plus vive se manifesta dans l'assemblée ; de toutes parts on dem.anda le nom de l'auteur d'une telle insolence, et la séance fut levée au milieu d'un inexprimable désordre. Le membre coupable de cette apostrophe s'appelait Santhonax, son nom fut connu le lendemain ; c'était un grand ami de Brissot et de Guadct,dont il embrassa la querelle. Les Girondins le récompensèrent bientôt de son zèle en lui donnant la place de commissaire de Saint-Domingue refusée par Louvet (1).
L'éclat auquel avait donné lieu entre les spiritualistes et les matérialistes, entre les déistes et les athées, l'inutile et imprudente attaque de Guadet eut au dehors un long et profond retentissement. Cependant les journaux girondins, le Patriote françois de Brissot, la Chronique de Paris, de Condorcet et de Charles Villette, comprenant combien peu était habile l'intolérance manifestée par Guadet en cette circonstance, gardèrent sur l'incident du 26 mars le silence le plus
inaiisavdes tic Duplay. » (P, 405.) ("ommo si llobcspierro, dont les improvisations d'ailleurs se répétaient tous les jours, avait pu prévoir qu'en prononeant le nom de la Providence il s'attirerait cette mercuriale de la part de Guadet! H faut être aveugle comme l'est M. Mielielet jmur nier ce qu'eut d'imprévu cette réponse si modérée et si calme îi une attaque au moins inconvenante. Au moment où nous corrigeons les épreuves de ce livre, il se trouve que deux grands orateurs de ce temps, MM. Tliicrs et Jules Favre, viennent d'invoquer l'un et l'autre la Pi-ovidence (séances des 28 et. 30 mars 18(55) à peu près de la même façon que Robespierre. Que dirions-nous cependant si quelque Guadet du Corps législatif les eût accusés l'un et l'autre de vouloir ramener le peuple sous le joug de la superstition? (1) Mémoires de Louvet (éd. Barrière, p. 42).
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complet. Mais les Girondins, ce semble, furent épouvantés en songeant à la force nouvelle que Robespierre pouvait tirer du sentiment religieux. De quelle puissance d'opinion devait être revêtu l'hom.me qui parviendrait à initier le peuple, non pas uniquement à la notion du droit, mais à celle du devoir, et lui inculquerait, avec les théories attrayantes de l'égalité et de la liberté, les principes sévères de ia morale et l'idée féconde et éternelle de Dieu! Dès ce jour ils conspirèrent sa perte; nousallonsbientôtles contempler occupés sans cesse à leur œuvre machiavélique et souterraine, mettant au service de leurs rancunes et de leurs haines personnelles, non-seulement leurs propres forces, leurs journaux partout répandus, mais l'argent de l'État et les positions officielle^ dont ils étaient maîtres. Sans trêve, sans relâche, sans merci, et sans avoir été aucunement provoqués, ils vont s'acharner contre le patriote sincère et convaincu que tant de services rendus à la cause de la Révolution, à la liberté, eussent dû peut-être rendre sacré à leurs yeux. Aveuglés par le démon de l'envie, par une ambition sans bornes, par cet orgueil insensé qu'ils reprocheront à leur adversaire, nous les verrons, pour arriver à leurs fins criminelles, ne reculer devant aucun mensonge, devant aucune calomnie, devant aucune manœuvre. Qui donc s'étonnera quand, poussé à bout, seul pour ainsi dire contre un ennemi paissant et disposant de toutes les faveurs, de toutes les places, Robespierre sortira, à son tour, des voies de la modération et de la douceur? Nous allons montrer sous son vrai jour la conduite de ces hommes de la Gironde, dont la modération parfaite et la loyauté scrupuleuse ont été chantées par des écrivains ignorants ou de mauvaise foi ; nous allons exhumer contre eux, des profondeurs de l'iiistoire, de terribles arguments, fournis par eux, irréfragables par conséquent, exposer leurs menées ténébreuses, mettre à nu leur âme enfin; et, tant de preuves à la main, nous défierons les honnêtes gens de tous les partis de donner tort à Robespierre.
L'injustice de la sortie de Guadet attira à son adversaire des défenseurs d'un jour dans des feuilles habituées pourtant à le poursuivre d'incessantes diatribes. Le Journal de Paris par exemple, o\i Lacretelle jeune épuisait contre lui l'art de la diffamation, se prononça hautement en sa faveur. Au nom de la morale et de ia philosophie, au nom de la constitution, par laquelle était consacrée la liberté de conscience, l'auteur de l'article lui donnait raison « contre les frères huants. » Puis il rappelait qu'un monument avait été récemment élevé à Rousseau, lequel avait, en termes si magnifiques, proclamé l'existence de l'Être suprême, et qu'on venait de placer tardivement au Panthéon cet autre philosophe qui avait été plus loin que Robespierre quand il
L1VIU-; Ml. MAllAMK HOI.ANU Kl L ATIIKIS.MK IG"
s'était écrié : « Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer. » — « Je vous paraîtrai peut-être un cagot, » disait le rédacteur en terminant, « mais Rousseau, mais Voltaire , mais la constitution elle-même le sont comme Robespierre et moi (1). »
Cette absence absolue de croyances, qui forme un des traits dis- , tinclifs de la Gironde et des révolutionnaires les plus exaltés, des • Thermidoriens, n'était cependant point dans le cœur de l'héroïne des i Girondins, de madame Roland, beaucoup plus grand homme que son mari, suivant l'expression très-juste de Louvet (2), et que la plupart des personnages de son parti, peut-on ajouter. Admiratrice passionnée de Robespierre jusque dans les premiers mois de l'année 1792, madame Roland, nous l'avons dit déjà, ne se sépara point de lui sur une question de principes, car Robespierre mourra en Thermidor, fidèle à ses convictions de 1789; et quand, vers le mois d'août de l'année oii nous sommes parvenus, la glorieuse femme rompra tout à fait avec lui, ce sera uniquement pour affaire de cœur : la passion violente qu'elle ressentait pour Buzot, passion révélée tout récemment par des documents imprimés aujourd'hui, avait surtout contribué, selon nous, à l'entraîner dans le camp des Girondins, où elle suivit l'élan de son cœur dans une affection restée d'ailleurs pure et chaste.
De convictions et de principes, en effet, elle sera bien plus avec Robespierre qu'avec ses amis de la Gironde, quoiqu'elle ait écrit contre lui dans des Mémoires rédigés de colère , dont nous avons dû signaler déjà les contradictions, les erreurs, et, disons-le, les mensonges. Nous n'en voulons d'autre preuve que ce passage de ces mêmes Mémoires où, laissant de côté toutes les misères de l'esprit de parti, les rancunes, les haines, où s'élevant à des considérations plus hautes, et comnr.e si les portes d'une prison ne pesaient pas sur elle lourdement, elle trace d'une plume empruntée à Rousseau ces lignes de tout point admirables : « Les grandes idées religieuses, la croyance en Dieu, l'espoir de l'immortalité s'accordent fort bien avec la philosophie, et lui prêtent une plus grande base en même temps qu'elles lui forment le plus beau couronnement. Malheur aux législateurs qui méprisent ces puissans moyens d'inspirer les vertus politiques, et de conserver les mœurs du peuple ! Si c'étoient des illusions à faire naître,
(1) Journal de Paris, du 8 avril 1792, à l'article Variétés : Le Cabinet d'études. Plus tard ce journal re^•ie^t encore sur le même sujet. « Xewton, Descartes, Bossuet, Pascal, Fénelon, pauvres génies, » lit-on au supplément du numéro du 10 mai, « si vous voulez être parfaits, allez prendre séance aux dacobins; là, tenant en mains un bonnet rouge, l'on vous démontrera par mille et une raisons sans réplique, c'est-àdire par des cris et des hurlements forcenés, qu'il n'y a pas même de Providence. »
(2) Mémoires de Louvet (éd. Barrière et Berville, p. 41).
I(i8 tîlSTOinK DE ROBESPIERRE
il faudroit les créer et les entretenir pour la consolation du genre humain (1)... » Et ces sentiments, on les retrouve exprimés avec non moins d'éloquence et de délicatesse dans maint endroit de ses Mémoires particuliers, également datés de la prison de Sainte-Pélagie. Est-ce madame Roland ou Robespierre qui parle? Elle était donc bien plus en communion d'idées avec lui qu'avec les Girondins, qu'avec ce Guadet, dont elle a tracé pourtant un portrait flatteur (2), et qui imputait h crime à un de ses concitoyens la croyance en Dieu.
Robespierre vit bien tout de suite qu'il y avait de la part des meneurs de la Gironde une sorte de parti pris, une véritable conspiration contre sa personne. Il en fut d'abord très-vivement affecté, ne comprenant pas comment, dans l'esprit de certains Ijommes qu'il avait traités jusqu'ici en véritables patriotes, des querelles particulières et de simples questions d'amour-propre pouvaient dominer l'intérêt général. Un moment on redouta pour lui une sérieuse indisposition, comme nous l'apprend une lettre que nous avons sous les yeux, et par laquelle Augustin Robespierre mande au patriote Duplayde lui adresser au plus vite des nouvelles de son frère. « Mon inquiétude est à son comble, il ne tient à rien que je ne vole à Paris. » Il le chargeait en même temps d'annoncer à Maximilien la convalescence de leur sœur Charlotte, laquelle venait d'être elle-même assez gravement malade (3). Robespierre, du reste, puisant dans sa conscience la force de résister à une coterie puissante, reprit aisément le dessus, et loin de se laisser abattre, il ne cessa de se montrer aux Jacobins, et d'y prendre presque chaque jour la parole, résolu à opposer un front d'airain à ses ennemis, et au besoin à devenir accusateur à son tour.
Dès le surlendemain du jour oi^i il avait été l'objet de l'attaque de Guadet, une discussion assez vive s'étant établie sur le mode de présentation des personnes qui désiraient entrer dans la société, il demanda et obtint que toute présentation fût suspendue jusqu'à nouvel ordre. Pour quels motifs? c'est ce dont le journal des Jacobins n'a pas pris la peine de nous informer; nous savons seulement que la motion de Robespierre fut adoptée après de longs débats Ci). Un peu plus tard, le vendredi 30 mars, il fut question de remettre à l'ordre du jour la lecture de son projet d'adresse, ajournée à la suite des scènes du 26; mais.
(1) Mémoires de madame Roland (l'cl. Barrière et Berville), aux NoUres historique)', t. I, p. 311.
(2) Ibid., t. II, p. 151.
(3) Lettre d'Augustin Bon Kobespierre h Duplay ((VArras, en date du 29 mars 1792.)
(4) Journal des débals et de la correspondance de la Société des Arnis de la Constitution,
LlVlir. vu. ItHliAlS RELATIFS ALX SUISSES DE CllATEAL VIELX 109
la mnjciiro partie des membres qui appartenaient h l'Assemblée législative se trouvant absents, on proposa k la société de retarder cette lecture jusqu'au dimanche. Ce jour-là était, en général, consacré à la réception des diverses députations, et par conséquent peu propre aune discussion sérieuse; Robespierre en fitrobscrvation; un membre ayant insisté, il déclara que le dimanche il ne lui serait pas possible d'assister à la séance. Alors une voix : « Où donc est le civisme de M. Robespierre?» Le brasseur Santerre releva vivement cette inconvenance, à l'occasion de laquelle éclata un immense tumulte ; force fut au président de se couvrir. On peut encore juger, par cette apostrophe indécente, à quel point certaines personnes, offusquées de la popularité de Robespierre, poussaient l'intolérance à son égard. Quant à lui, profitant du premier moment de silence, il monta à la tribune pour annoncer que, ne pouvant se résoudre à voir la tranquillité de la société ainsi troublée à son sujet, il retirait son projet d'adresse (1). Les Girondins triomphaient; ils se crurent alors entièrement maîtres des Jacobins.
On s'occupait beaucoup en ce moment de la prochaine fêle en l'honneur des soldats de Chàteauvieux , et cette solennité pouvait devenir l'occasion d'une réconciliation générale entre les patriotes; car tous sans exception. Girondins et autres, montrèrent une unanimité touchante dans le désir de consacrer par une cérémonie populaire la délivrance de ces victimes de l'aristocratie militaire. Condorcet et Collotd'Herbois, Brissot et Camille Desmoulins, Vergniaud, Robespierre et Guadet se trouvaient réunis à cet égard dans un sentiment commun. Plus vives en furent les colères des Feuillants et des royalistes purs ; une polémique ardente s'engagea de part et d'autre, et ce ne fut pas la faute du poëte Roucher, d'André Chénier et de Dupont de Nemours si l'on ne s'égorgea pas dans Paris, tant ils s'ingénièrent à persuader à la garde nationale que cette fête était une insulte dirigée contre elle.
André Chénier ! Qui ne s'attendrit au souvenir de ce nom illustré par quelques strophes immortelles, et par la fin déplorable de celui qui le portait! Mais aussi combien injuste et passionné André Chénier se mon-
(1) Journal des débals et de la correspondance de la Société' des Amis de la Constitution,
no HISTOIRE DE ROBESPIERRE
Ira envers cette Révolution française dont ii avait paru d'abord adopter les principes ! Il faut lire dans le Journal de Paris ses articles pleins d'amertume et de fureur contre les sociétés patriotiques, dont son frère Marie-Joseph prit la défense en cette occasion. Craignant d'être regardé comme l'auteur de ces articles si contraires à son opinion, celui-ci adressa au Journal de Paris une lettre ayant pour but de mettre le public en garde contre toute confusion, et qu'il termina en déclarant « qu'il se ferait toujours gloire d'être membre de la société des Amis de la Constitution, séante aux Jacobins de Paris (1). » Cette réclamation ayant été appréciée en termes d'une excessive malveillance, l'auteur de Cdius G^racc/tî<s répondit par une nouvelle lettre dans laquelle on lisait : « Je vous remercie sincèrement de m'avoir épargne l'opprobre de votre estime, et je suis fâché qu'un homme de mérite comme mon frère soit insulté par vos éloges (2;. » Triste effet des divisions politiques qui mettent dans des camps opposés les frères, les parents^ les amisl David, le peintre immortel, avait été chanté autrefois par André Chénier, lequel avait traduit en beaux vers le serment du Jeu de Paume. Eh bien ! l'artiste ayant suivi logiquement la voie révolutionnaire tandis que le poète faisait volte-face, David sacré « roi du savant pinceau » par Chénier, ne sera plus bientôt que le « slupide David. » Et, chose plus triste à dire, dans la querelle où l'entraîna la fête préparée pour les soldats de Chàteauvieux, l'irritable poète déshonora sa plume par des mensonges indignes (3), que releva vertement un homme appelé à une sombre renommée, Collot-d'Herbois, ce protecteur juré des victimes de Bouille qu'on pouvait croire engagé alors avec les hommes de la Gironde, car récemment on avait vu son nom figurer dans les journaux de ce parti parmi les patriotes recommandés pour le ministère de l'intérieur.
Non moins violent, non moins amer était le médiocre poète Roucher, l'auteur du poème des Mois^ si bien déchiré par La Harpe, et qui de V Almnnach des Muses dont il avait été longtemps la providence, avait passé à la rédaction du Journal de Paris. Nommé jadis receveur des gabelles à Montfort-l'Amaury par la protection de Turgot, il avait, lui aussi, adopté d'abord les principes de la Révolution ; mais une place de trois mille livres au département de Paris, due à la faveur des Feuil-
(1) Voyez cette lettre dans le Journal de Paris du 28 février 1792, et dans la Chronique de Paris du 29.
(2) Journal de Paris du 3 mars 1792.
(3) Voyez le Journal de Paris du 4 avril 1792. André Chénier y raconte de la façon la plus étrange les événements du Champ-de-Mars. Évidemment il ne croyait pas un mot de ce qu'il écrivait. Consultez à ce sujet VHistoire parlementaire, par MM. Bûchez et Roux, t. XIV, p. 65 et suiv.