LIVRE VII. — VIOLKNÏE l'HILlPPIQUb DE BIUSSOT
Robespierre qui ne l'avait pas nommé, et n'avait jusqu'ici jamais ouvert la bouche au sujet de Condorcet.
Après avoir énuméré les services rendus par lui à la cause de la Révolution, après s'être justifié du crime d'entretenir une correspondance avec La Fayette et Naibonne, et avoir accusé ses adversaires de copier le langage des Gauthier, des Royou, des Malletdu Pan, « ces folliculaires odieux », Brissot se félicitait de voir les places occupées par les Jacobins. Mais on sait sur qui, de préférence, tombaient les faveurs ministérielles; et si les patriotes, toujours un peu soupçonneux, redoutaient la corruption, peut-être avaient-ils de fortes raisons pour cela. « Plût au ciel, » s'écriait Brissot, « que tout fût Jacobin, depuis le trône jusqu'au dernier commis ! » A cela il y avait un malheur, c'est qu'à peine en place nombre de Jacobins dépouillaient leur farouche amour de la liberté, et jetaient bas, comme une vieille défroque, la livrée du patriotisme. Toutefois le trait n'en était pas moins habile, et Camille Desmoulins ne put s'empêcher de grommeler entre ses dents, assez haut pour être entendu : « Que d'art, le coquin (1)! »
Après un éloge pompeux de la dénonciation, « l'arme du peuple, » disait Brissot, « arme utile, arme nécessaire » — dans ses propres mains et celles de ses amis, pourrions-nous ajouter, — mais qu'il trouvait détestable dès qu'elle était maniée par ses adversaires, Brissot se demandait comment on pouvait voir dans La Fayette un nouveau Gromwell, un nouveau Protecteur? C'était, selon lui, ne connaître ni Gromwell, ni La Fayette, ni le peuple français. A l'égard de Cromwell et du peuple français. Napoléon devait se charger plus tard de lui donner un démenti, et, quant à La Fayette, ce sera Brissot lui-môme qui bientôt deviendra son plus violent accusateur. Arrivant ensuite à Robespierre, sans le nommer, car il prétendait le faire reconnaître à des signes certains, il disait : « Rappelez -vous qu'Aristide et Phociori n'assiégeaient pas sans cesse la tribune ou les places publiques, mais qu'ils étaient à leur poste, au camp ou dans les tribunaux... » Cette allusion si transparente fut couverte d'applaudissements, s'il faut en croire la feuille de Condorcet (2) ; mais la Chronique de Paris ne reculait pas devant un mensonge pour faire pièce à un ennemi, et comme le Journal des débats et de la correspondance de la Société, qui mentionnait avec soin les interruptions de toute nature, est muet à cet égard, il est permis de supposer que ce mot ne causa point autant de sensation. Les épigrammes n'étaient rien, du reste, auprès des injures
(1) Voyez le premier numéro Je la Tribune di-s Patriotes.
[2) Chronique de Paris, du 27 avril 1792.
202 IIISTOIUE DE ROBESPIERUE
parseiT/ées dans ce discours de Brissot : agitateur, tribun cbercliant à accaparer les réputations pour accaparer l'empire, flatteur du peuple, tyran des opprimés, distillant le poison des défiances, hypocrite de' patriotisme, telles étaient les aménités à l'adresse de Robespierre.
Hypocrite de patriotisme! Était-il possible de se montrer plus amer et plus injuste envers l'homme qui depuis tiois ans avait donné à sa patrie, au peuple, à tous les déshérités de ce monde, son génie, son repos, sa vie même? Et l'on s'étonne qu'ainsi insulté Robespierre ait senti Xémésis tressaillir dans son cœur, et que, poussé par la colère, il ait pu, à son tour, daiis de trop justes représailles, dépasser la mesure! « Oui éies-vous? Qu'avez-vous fait? Où sont vos travaux? les services rendus à la patrie, à la liberté? » disait Brissot, apostrophant encore en ces termes le grand citoyen, dont les discours étaient dans toutes les mémoires, les écrits dans toutes les mains, et qui au sein de l'Assemblée constituante avait soutenu presque seul le poids de la Révolution, En revanche, venait un dithyrambe, ridicuJe à force d'être exagéré, en l'honneur de Condorcet, qui devait déshonorer son nom et son beau talent en éditant dans son journal tant de calomnies sens nom (1). Singulier contradicteur que ce Brissot, et bien propre à former les cœurs à la liberté! Les partisans de la guerre, c'est-à-dire lui, Condorcet, Guadet, voulaient honorer la France, faire Iriompher'sa constitution, etc. ; quant à ses adversaires, il n'affirmait point, par une figure do rhétorique bien connue, qu'ils fussent payés par la liste civile, — calomnie renouvelée de Condorcet, — mais il les présentait comme voulant la même chose que les partisans de la cour, « le silence, la lâcheté, » et comme parlant le même langage que lesRoyou et les Durosoy. Et après avoir ainsi pendant deux heures décrié, dif famé, calomnié, dénoncé, tout en s'élevant contre de tels débals soulevés par un misérable amour-propre, Brissot proposa naïvement à la société de passer à l'ordre du jour, comme si l'homme qu'il avait invectivé avec tant de fiel et d'amertume, et qui froidement, sans souffler mot, sans l'interrompre, l'avait entendu d"un bout à l'autre, pouvait garder le silence, dévorer cet affront public et ne pas confondre l'imposture (2).
(1) Voici ce que quelques jom's après on put lire, dans un article beaucoup plus favorable ;i la Gironde qu'à Robespierre, contre lequel il est même assez clairement dirii;'é : « LV^loge immodéré de M. Condoi'cet n'était pas moins maladroit. Sans doute JI. Condorcet a des talents ; mais le comparer aux plus grands hommes de l'antiquité, c'est un sot enthousiasme, et louer son patriotisme alors qu'il s'obstine à défejidre Xarbonue. c'est en quelque sorte arl)o«-er les couleurs de Nai-bonno, et cette livrée ne sera jamais celle que des iutrigans et des esclaves. » (Rciolulions de Paris, numéro 146.)
(2) Voyez ce discours de Brissot dans le Journal des débats et de la correspondance de
LIVRK VU, — r.lADET LUI PROPOSE DE SE CONOAMNEU A L 0SÏRACI3MF, 208
A peine Brissot avait-il achevé que Robespierre s'élança à la tribune. Comme il n'était pas inscrit, il demanda îa parole pour une motion d'ordre; mais Guadet la lui ayant disputée, il la lui céda, ne s'attendant peut-être pas à entendre un second réquisitoire plus violent et non moins injuste que le premier. Jamais, en effet, d'aucune façon directe ou indirecte, il n'avait attaqué ce député de la Gironde. Quand, par une étrange intolérance, Mriximilien avait été, un mois auparavant, pris à partie par lui pour avoir invoqué le nom de la Providence, il lui avait adressé une réponse dont on n'a oublié sans doute ni l'élévation ni la convenance parfaite. Dans l'avant-dernière séance, il est vrai, Robespierre avait dénoncé un complot, un plan concerté de guerre civile; mais en quoi cela concernait-i! les Girondins? et qu'y avait-il là d'étonnant à une époque où chaque jour s'ourdissaient de nouvelles trames contre la Révolution ? quand Brissot avoue dans ses Mémoires que, dès le mois d'avril, La Fayette aurait dû être destitué? En admettant même qu'il y eût dans celte dénonciation quelque chose de trop vasue, appartenait-il aux Girondins de s'en plaindte, eux qui venaient d'inventer ce fameux comité autrichien dont, avec une mauvaise foi rare, i's accusaient tous leurs adversaires. Feuillants et Jacobins, Lamelh et Robespierre, d'être membres? Mais laissons parier Guadet, car il résume bien à lui seul l'esprit dont étaient animés les Girondins à l'égard de Robespierre, et de sa bouche même nous allons recueillir l'aveu précieux du crime qu'ils lui reprochaient par-dessus tout.
Orateur impétueux et tranchant, Guadet, comme s'il eût été personnellement accusé, commença par se défendre de vouloir un Protecteur, se disculpa d'être un partisan de Narbonne, puis, poussant droit à Robespierre, demanda à la société de faire justice « de ces orateurs empiriques » ayant sans cesse à la bouche les mots liberté, tyrannie, conjuration, et mêlant toujours à leur éloge personnel des flagorneries pour le peuple. A ces paroles si haineuses, si amères et d'une si perçante allusion, de violents murmures éclatèrent, et Fréron demanda le
la Société^ etc. Il fut imprimé presque immédiatement avec le discoiirs de Guadet, sous
ce titre : Discours de MM. Brissot et Guachl^ députés à l'Assemblée v.alionale. prononcés l'i ta séance de ta Société des Amis de la Conslitutio}7, le 2o avril 1792, l'an IV de la liberté. In-8° de 21 pages (de Timp. du Patriote français).
a04 HISTOIRE DE ROBESPIKRKE
rappel à l'ordre de l'orateur pour avoir calomnié Robespierre; mais La Source présidait, La Source, un des membres de la Gironde. Ce fut Fréron qu'il rappela à l'ordre, et il maintint la parole à Guadet. Celuici pi'étendit alors qu'il avait été insulté et traité de scélérat le jour où il avait combattu l'opinion de Robespierre « avec toute l'honnêteté qui convient, » dit-il, » à un citoyen dont on admire les sentiments. » C'était déjà se mettre singulièrement en contradiction avec soi-même, que de traiter d'orateur empirique un citoyen dont on s'avouait l'admirateur. Guadet n'avait pas été heureux dans sa première campagne contre Robespierre, et, ne pouvant lui pardonner son échec, il lui reprocha, après l'avoir sommé de dénoncer le plan de guerre civile dont il avait vaguement parlé, de mettre son orgueil avant la chose publique, de parler toujours de son patriotisme et d'avoir abandonné son poste de magistrat. Ainsi de cette preuve éclatante d'abnégation et de désintéressement les Girondins faisaient un crime à Robespierre; ils lui interdisaient même la libre disposition de sa personne. Arrivant enfin au grand crime, au véritable crime dont l'austère tribun était coupable aux yeux de la Gironde, Guadet ouvrit son cœur et livra à tous le secret de cette jalousie qui les dévorait, ses amis et lui, en accusant hautement Robespierre d'être Vidole du peuple. « Je lui dénonce un homme qui, soit ambition, soit malheur, est devenu I'idole du peuple. » Un nouveau tumulte se produisit à ces mots. Robespierre lui-même crut devoir s'élever contre des interruptions qui le mettaient dans l'impossibilité d'entendre son dénonciateur et lui étaient par là les moyens de se défendre. 11 demanda donc à la société d'écouter Guadet dans le plus grand silence, comme une grâce qu'il se croyait en droit de réclamer. D'autres eussent trouvé plus commode peut-être de voir étouffer sous le mépris public une accusation, si injuste qu'elle fût d'ailleurs; il préférait, lui, le grand jour de la discussion. Le calme s'étant rétabli grâce à lui, Guadet continua en ces termes : « Je dénonce à M. Robespierre un homme qui, par amour pour la liberté de sa patrie, devrait peut-être s'imposer à lui-même la peine de l'ostracisme, car c'est servir le peuple que de se dérober à son idolâtrie. » Ainsi donc, pauvre grand citoyen, depuis trois anstu as supporté tout le fardeau de la Révolution ; tu as assumé sur toi toutes les haines, toutes les rancunes, toutes les vengeances de l'aristocratie et du despotisme; tu as lutté fièrement, héroïquement, pour disputer à la réaction les restes mutilés de la liberté étouffée à moitié dans le sang des victimes du G!iamp-de-Mars; aujourd'hui même encore, oi^i l'envie t'accuse d'aspirer au tribunat, tu combats pour le maintien d'une constitution sous l'empire de laquelle, tu le sais, il n'y a pour toi ni dignités
LlVllF, Vil. — UKl'ONSE DE IlOBESPIERRK 205
ni faveurs à attendre de la part du pouvoir exécutif, mais où la liberté a du moins des garanties et des moyens d'expansion; et pour tant de sacrifices, de luttes, d'efforts désespérés, tu as recueilli... l'amour du peuple, cette récompense qui suffit aux grands cœurs. xMalheureux ! de cette popularité on te fait un crime, un crime impardonnable; elle gène une secte d'ambitieux, ceux-là mêmes qui jadis défendaient contre toi une municipalité contre-révolutionnaire. Sans cesse ils voient se dresser devant eux comme un obstacle cette popularité imposante; partout elle semble leur barrer le passage. Délivre-les donc de ce fantôme importun; ils sont las de t'entendre appeler le Juste, l'Incorruptible. Coupable de ta gloire, de l'amour du peuple, cours expier ce crime dans la retraite; va dans quelque solitude ensevelir l'éclat de ton nom, afin que désormais ils régnent seuls sur la scène de la Révolution. Le peuple, qui te doit quelque reconnaissance, pourra bien être remis sous le joug ; la liberté, dont tu as été le plus ferme soutien, périra peut-être, mais n'importe ! les envieux n'auront pas l'ennui de voir l'un et l'autre sauvés par toi!
Non content de condamner son adversaire à l'ostracisme, Guadet imagina de diriger contre lui une calomnie tout à fait odieuse. Nous avons déjà parlé de l'éloignement instinctif de Robespierre pour la personne de Marat, au patriotisme duquel il rendait d'ailleurs pleine justice, mais dont les articles lui paraissaient dangereux à cause de leur exagération et de leur couleur sanglante, dangereux en ce qu'ils étaient, selon lui, de nature à porter à de fâcheuses extrémités une partie de la nation et à épouvanter l'autre. Eh bien ! l'orateur girondin poussa l'impudence jusqu'à l'accuser de disposer de la plume de Marat, et d'avoir fait écrire, àansV Ami du peuple, que le moment était venu de donner un dictateur à la France ; puis, par une étrange aberration de l'esprit humain, après avoir avec tant d'injustice reproché à Robespierre de se vanter, de parler trop souvent de sa personne, il termina par un pompeux éloge de lui-même, en promettant de mourir à son poste et de servir constamment le peuple (1).
Les violents discours de Brissot et de Guadet renfermaient toutes les inculpations accumulées contre Robespierre par les ennemis puissants dont il était entouré ; répondre à ces deux orateurs, c'était réfuter à la fois tous ses adversaires. Attaqué de la façon la plus déloyale, avec une acrimonie étonnante, et cela gratuitement, sans provocation, pouvait-il garder le silence, et, suivant son habitude, se contenter d'on-
(1) Voyez pour ce discours de Guadet le numéro 184 du Journal (hs débats et de la correspondance de la Société, etc., et la brochure citée plus haut, où ce discours de Guadet se trouve avec quelques modificatious à la suite du discours de Brissot.
poser aux calomnies le plus absolu dédain ? Non ; car cette fois il avait pour cnlomr.ialeurs des grns qui jouissaient d'une grande réputation de patriotisme. C'était son droit et son devoir de se défendre publiquement, hautement, et de faire entendre sa justification là où l'accusation s'était si largement donné carrière. Il demanda donc la parole pour la prochaine séance, car Iheure était trop avancée pour qu'il put entrer dans de longs détails; mais il crut devoir à Gusdet quelques mots de réponse immédiate. Retournant alors très-habilement quelques-unes des insinuations dirigées contre lui, il convint qu'en effet il existait des orateurs empiriques qui, sous le masque du patriotisme, cachaient leur désir de parvenir aux places, et, à défaut de vertus, avaient sans cesse dans la bouche les noms de peuple, de liberté et de philosophie. L'ostracisme 1 Mais c'eût été un excès de vanité à lui de se l'imposer, car c'était la punition des grands hommes, et, disait-il, il n'appartient qu'à M. Brissot de les classer. Ah ! poursuivait-il, « que la liberté soit assurée, que le règne de l'égalité soit affermi, que tous les intrigants disparaissent, et vous me verrez empressé de fuir cette tribune, et même cette société, si ma retraite devenait utile à la tranquillité publique; alors le plus cher de mes vœux serait rempli. Heureux de la félicité de mes concitoyens, je passerais des jours paisib'es dans les délices d'une douce et sainte intimité. Serait-ce à moi que l'on reprocherait de briguer les places, les honneurs, moi qui ne suis passionné que pour les charmes de la liberté ? »
Ces paroles, heureusement trouvées, excitèrent de bruyants applaudissements. Cependant il répugnait à plusieurs membres de la société de voir s'engager une discussion cià des personnalités seules étaient en jeu ; suivant d'autres, au contraire, le choc d'opinions diverses était très-utile et servait à édifier le pays sur l'esprit et les vues de chacun. Bans tous les cas, après avoir accordé aux discours de Brissot et de Guadet une attention de près de trois heures, la société se devait à elle-mèm.e d'écouter avec v.uq patience au moins égale la justification de l'accusé. Bazire engagea bien Robespierre à choisir quelques journaux pour arène de la lutte à laquelle il avait été provoqué; mais le conseil pouvait paraître ironique, car les feuilles les plus répandues apparten;.ient aux Girondins, la Chronique, le Patriote français et même les Jlévohitions de Paris, passées momentanément dans leur camp. Robespierre, reprenant la parole, promit de se rendre à l'avis de Jîazire, mais après avoir présenté sa défense en public. Déjà avait germé dans son esprit l'idée d'un journal rédigé par lui-même, et dans lequel il put à la fois exposer ses principes et confondre les calomnies incessantes dont il était l'objet. Quelques jours après paraissait le
LIVUE VII. NOLViai-K CALOMXIR DF. L\ CHRONIQUE DE PAIUS 20"
Défenseur de la Constitution, feuille hebdomadaire, sur laquelle nous aurons bientôt à nous arrêter.
Sommé par un membre de l'Assemblée législative de s'expliquer sur les complots auxquels il avait l'^iit allusion, Robespierie s'engagea de nouveau à dévoiler les manœuvres qui constituaient, à ses yeux, un plan de guerre civile; et là il nelait question, quant à présent, ni de Guadet ni de Brissot. Robesperre avait surtout en voe La Fayette, dont les Girondins, comme nous l'avons dit, deviendront bientôt eux-niémes les accusateurs passionnés. Or, prendre l'initiative des attaques contre ce personnage appuyé d'un côté sur la cour et sur l'armée, de l'autre sur la garde nationale, n'était pas d'un homme pui^iilanime; c'était s'exposer à d'implacables inimitiés. Robespierre venait précisément de recevoir d'un bataillon de la garde nationale une lettre menaçante, dans laquelle on lui enjoignait de poursuivre La Fayette devant les tribunaux,, sous peine d'y être traduit lui-même et de passer pour un intrigant.
A CCS menaces, à ces injures, il ne s'arrêtait guère; il n'en continuera pas moins sa guerre contre le général dont la marche tortueuse équivalait, à ses yeux, à une trahison envers la Révolution; mais il lui semblait indispensable de réfuter immédiatement les calomnies du parti de la Gironde, calomnies savantes, propagées chaque jour par des journaux répandus dans tous les départements. Impossible de pousser plus loin que la Chronique de Paris la science de la calomnie, et les biographes de Condorcet nous semblent avoir trop complaisamment passé sous silence les rafûnements auxquels se complut, dans cet art odieux, l'ami de Voltaire et de Diderot ; probablement n'ont-ils guère pris la peine d'étudier ce côté peu favorable de sa vie. Tantôt Robespierre est dénoncé comme étant payé par le comité autrichien, tantôt comme étant. d'accord avec les Lameth. Dans son numéro du 28 avril 1792, la Chronique annonce que, sous prétexte de vouloir la liberté, rien que la liberté, Robespierre veut ]e pouvoir, rien que le pouvoir; elie l'installe déjà à la mairie de Paris et partage le ministère entre ses amis, parmi lesquels elle n'oublie pas le comte de Pellenc, confident intime de M. de La Marck, dont elle fait le collabora'eur de Marai. « La nomination des personnes désignées, » dit-elle, « n'est point une plaisanterie; on assure qu'il en est sérieusement question au château, parce qu'elles sont d'un parti qui a toujours été opposé à la guerre M ). » Or, — rapprochement singulier, — quand les Thermidoriens voudront perdre Robespierre dans l'esprit du peuple., ils feront exacte-
(1) Chronl'HK de Paris, du 23 avril 1792. Cette calomnie do Condorcet, u.nc dos
ment comme Condorcet : ils le transformeront en agent du parti royaliste ; et ces calomnies de la Chronique de Paris et des autres feuilles girondines, nous allons les voir se reproduire à toute heure, sans trêve ni merci. Robespierre avait donc bien raison de vouloir prendre le peuple pour juge entre ses calomniateurs et lui. « Il ne me reste que cette tribune et le peuple qui m'entend, pour me justifier, » dit-il (1). La société, en effet, décida qu'il sérail entendu à la prochaine séance ; suivons-le donc à cette mémorable séance, oii va se prononcer un des plus beaux discours dont jamais tribune française ait retenti.
\vi:
Le vendredi 27 avril, au moment où Robespierre allait prendre la parole, on vint annoncer que'les électeurs de Paris avaient nommé à sa place, comme accusateur public, l'ex-ministre de la justice, Diiport du Tertre. C'était là une importante victoire remportée par les Feuillants ; cela prouve aussi combien était puissant et formidable encore le parti de la résistance à la Révolution, et avec quelle énergie luttaient tous les partisans de la cour. On vil alors, chose assez étrange, les gens qui avaient montré le plus de dépit de la nomination de Robespierre se déchaîner contre lui, et lui imputer à crime l'abandon de ses fonctions, tout en s'applaudissant tout bas du choix de son successeur. Et, par une de ces contradictions assez familières aux Girondins, Guadet lui reprochait amèrement, d'un côté, d'avoir déserté son parti, et, de l'autre, l'engageait à s'imposer la loi de l'ostracisnie. Mais on espérait irriter contre lui les patriotes sincères en le rendant responsable du vole des électeurs. En effet, à la nouvelle de la nomination de Duport, quelques membres se récrièrent, disant : « C'est à M. Robespierre que nous avons celte obligation. » Le choix de quelques fonctionnaires publics, répondit-il aussitôt, n'est pas ce qui doit le plus vous alarmer, mais bien le plan général de conspiration formé contre
plus niaises assurément qu'on ait inventées contre riobespicrr<;, a trouvé cependant degens crédules. Nous avons sous les yeux une brochure d'un avocat nommé J. Duplaii (Paris, 1833, in-8" de 31 pages), dans laquelle l'auteur s'attache à étaldir que K-i'iespierre a été en effet un agent de Coblentz.
(1) Voyez, pour cette séance du 25 avril, le Journal des débals et de la correspondance df. la Société, etc , numcrg IBl.
I.IVHK Ml. KIIFLIATIOX OKS DI^COLilS Ui: lilUSSOI Ki DE GUADET 209
la liberté, et que par tous les moyens vous devez vous efforcer de déjouer.
H se disposait k entreprendre la réfutation des discours de Brissot et de Guadet, quand La Source, qui présidait, mandé à l'Assemblée législative, dut céder le fauteuil. Un ancien membre de la Constituante, Prieur (de la Marne), se trouvait présent, on lui offrit la présidence, comme pour honorer en lui un des vétérans de la Révolution. Tout récemment arrivé à Paris, fort peu au courant de la question, tenant sans doute ses renseignements des Girondins, avec lesquels il sympathisait alors et dont il se sépara quand il eut mieux jugé la situation, Prieur fit, au lieu d'accepter le fauteuil, qui fut pris par Danton, une assez violente sortie contre Robespierre, tout en le conjurant de s'associer à lui pour rétablir la paix au milieu des patriotes. Sans s'émouvoir, Robespierre se contenta de répondre que personne ne pouvait faire qu'il n'eût le droit de repousser les inculpations dirigées contre lui du haut de la tribune des Jacobins et que son honneur outragé et les considérations les plus importantes lui commandaient de réduire à néant (1); puis il commença en ces termes : « Je ne viens pas vous occuper ici, quoi qu'on en puisse dire, de l'intérêt de quelques individus ni du mien; c'est la cause publique qui est l'unique objet de toute cette contestation : gardez-vous de penser que les destinées du peuple soient attachées à quelques hommes, gardez-vous de redouter le choc des opinions et les orages des discussions politiques, qui ne sont que les douleurs de l'enfantement de la liberté. Cette pusillanimité, reste honteux de nos anciennes mœurs, serait recueil de l'esprit public et la sauvegarde de tous les crimes. Élevons-nous une fois pour toutes à la hauteur des âmes antiques, et songeons que le courage et la vérité peuvent seuls achever cette grande Révolution.
« Au reste, vous ne me verrez pas abuser des avantages que me donne la manière dont j'ai été personnellement attaqué; et, si je parle avec énergie, je n'en contribuerai que plus puissamment à la véritable paix et à la seule union qui convienne aux amis de la patrie. »
Après avoir bien nettement expliqué sa situation et celle de ses adversaires, rappelé qu'il n'avait en rien provoqué la dernière scène dont la société avait été témoin, scène précédée d'une diffamation révoltante répandue contre lui et d'autres patriotes; après avoir rapidement esquissé les principaux traits du volumineux discours de Brissot; s'être plaint qu'un membre, qu'il n'avait jamais attaqué en aucune
(1) Journal des débats et de lit correspondance de la Société des Amis de la Constitution, iiuméro 185.
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manière, eût trouvé moyen d'enchérir sur ce discours; après avoir fait allusion à une poursuite en diffamation exercée par Rœderer contre Gollot-d'Herbois, il témoignait son profond étonnement d'être, avant d'avoir nommé personne ni expliqué le véritable objet de ses griefs, si violemment accusé par des adversaires qui usaient contre lui et de leur crédit actuel et de l'avantage qu'ils avaient de parler tous les jours à la France entière dans des feuilles périodiques. « Je suis calomnié à l'envi par les journaux de tous les partis ligués contre moi; je ne m'en plains pas; je ne cabale point contre mes accusateurs; j'aime bien que l'on m'accuse; je regarde la liberté des dénonciations dans tous les temps comme la sauvegarde du peuple, comme le droit sacré de tout citoyen; et je prends ici l'engagement formel de ne jamais porter mes plaintes à d'autre tribunal qu'à celui de l'opinion publique; mais il est juste au moins que je rende un hommage à ce tribunal vraiment souverain, en répondant devant lui à mes adversaires. » Et, en effet, c'était la seule juridiction à laquelle il se fût jamais adressé. Diffamé, calomnié chaque jour, du temps de l'Assemblée constituante, par les libellistes gagés de la cour, l'avait-on entendu s'élever contre les licences de la presse, et, comme les Malouet, réclamer sans cesse des décrets de prise de corps contre les écrivains ? L'absurdité d'une foule d'inculpations comme celles de chef de parti, d'agitateur, d'agent du comité autrichien, ne valait pas la peine qu'on les réfutât, mais le caractère et l'influence de leurs auteurs méritaient, selon lui, une réponse. Quand, par exemple, Brissot ne craignait pas de lui demander ce qu'il avait fait pour se permettre de censurer la conduite des autres, Robespierre pouvait-il garder le silence, bien que son adversaire eût tenté de lui fermer la bouche d'avance en l'accusant de sacrifier la chose publique à son orgueil et de vanter sans cesse ses services? Brissot savait bien que cela n'était pas vrai, il savait bien que Robespierre ne s'était jamais mis en cause que lorsqu'on l'avait forcé de repousser la calomnie; mais c'est chose si commode et si bien de nature à réussir qu'un appel à l'envie !
Provoqué cette fois encore, Robespierre allait parler de lui, mais en des termes oi!i se reconnaît l'honnête homme, le grand citoyen qui dit franchement et sans orgueil ce qu'il a fait. Ne sont-ce point de nobles accents que ceux-ci : « Jamais personne ne m'accusa d'avoir exercé lui métier lâche, ou flétri mon nom par des liaisons honteuses et par des procès scandaleux; mais on m'accusa constamment de défendre avec trop de chaleur la cause des faibles opprimés contre les oppresseurs puissants; on m'accusa, avec raison, d'avoir violé le respect dû aux tribunaux tyranniques de l'ancien régime, pour les for-
I.lVllH VII. IIKITIAIION DKS [USCOLliS DK BRISSOT KT UE CUADET 211
cerà être justes par pudeur, d'avoir immolé à l'innocence outragée l'orgueil de l'aristocratie bourgeoise, municipale, nobiliaire, ecclésiastique. J'ai fait dès la première aurore de la Révolution, au delà de laquelle vous vous plaisez à remonter pour y chercher à vos amis des titres de confiance, ce que je n'ai jamais daigné dire, mais ce que tous mes compatriotes s'empresseraient de vous rappeler à ma place dans ce moment où l'on met en question si je suis un ennemi de la patrie, et s'il est utile à sa cause de me sacrifier. » Membre du petit tribunal de l'évèque d'Arras, il avait pris sur lui de repousser les édits de Lamoignon appliqués par tous les tribunaux du royaume; un peu plus tard, au sein des premières assemblées électorales, il avait déterminé ses concitoyens à exercer spontanément les droits du souverain, à choisir eux-mêmes leur président; et, quand ailleurs le tiers état remerciait humblement la noblesse d'avoir abandonné ses privilèges pécuniaires, il engageait celui d'Artois à déclarer simplement aux seigneurs que nul n'avait le droit de foire don au peuple de ce qui lui appartenait. C'étaient là, certes, des états de service que ni Brissot ni ses amis n'auraient pu invoquer, et Robespierre avait raison de les rappeler. En butte à la rage de toutes les puissances de l'époque, menacé d'un procès criminel, le peuple l'avait arraché à la persécution en le portant à l'Assemblée nationale, « tant la nature, » continuait-il, « m'avait fait pour jouer le rôle d'un tribun ambitieux et d\m danrjereux agitateur du peuple! Et moi j'ajouterai que le spectacle de ces grandes assemblées éveilla dans mon cœur un sentiment sublime et tendre qui me lia pour jamais à la cause du peuple par des liens bien plus forts que toutes les froides formules de serments inventées par les lois; je vous dirai que je compris alors cette grande vérité morale et politique annoncée par Jean-Jacques, ■ que les hommes n'aiment jamais sincèrement que ceux qui les aiment, que le peuple seul est bon, juste, magnanime, et que la corruption et la tyrannie sont l'apanage exclusif de tous ceux qui le dédaignent. »
Quant à ce qu'il avait fait au sein de l'Assemblée constituante, n'était-ce pas écrit partout? Il avouait n'avoir pas fait tout le bien qu'il aurait voulu, peut-être même tout le bien qu'il aurait pu, mais il eût rougi de rechercher des succès dus à l'intrigue, à la corruption, et de sacrifier ses principes au frivole honneur d'attacher son nom à un grand nombre de lois. Et s'applaudissant d'avoir, du moins, contribué au rejet de beaucoup de décrets désastreux pour la liberté, il ajoutait : « J'ai mieux aimé souvent exciter des murmures honorables que d'obtenir de honteux applaudissements; j'ai regardé comme un succès de faire retentir la voix de la vérité lors même que j'étais sûr de la voir repoussée; portant toujours mes regards au delà de l'étroite enceinte
212 HISTOIRE DE UODESPIEP,!'»!;
du sanctuaire de la législation, quand j'adressais la parole au Corps représentatif, mon but était surtout de me faire entendre de la nation et de l'humanité ; je voulais réveiller sans cesse dans le cœur des citoyens ce sentiment de la dignité de l'homme et ces principes éternels qui défendent les droits des peuples contre les erreurs ou les caprices du législateur m.ême. Si c'est un sujet de reproche, comme vous le dites, de paraître souvent à la tribune; siPhocion et Aristide, que vous citez, ne servaient leur patrie que dans les camps et dans les tribunaux, je conviens que leur exemple me condamne; mais voilà mon excuse. Quoi qu'il en soit d'Aristide et de Phocion, j'avoue encore que cet orgueil intraitable que vous me reprochez éternellement, a constamment méprisé la cour et ses faveurs; que toujours il s'est révolté contre toutes les factions avec lesquelles j'ai pu partager la puissance et les dépouilles de la nation ; que, souvent redoutable aux tyrans et aux traîtres, il ne respecta jamais que la vérité, la faiblesse et l'infortune. ))
Robespierre avait fait plus : il avait donné Brissot et Condorcet à la France, car sans le décret fameux interdisant la réélection des membres de la Constituante, décret rendu sur sa motion, ces deux écrivains ne fussent probablement jamais entrés dans l'Assemblée législative. Répondant à l'éloge emphatique de Condorcet par Brissot et au reproche d'avoir jugé téx'nérairement des hommes qu'on lui présentait comme ses maîtres en patriotisme, il ne pouvait s'empêcher de reprocher à son tour « aux académiciens et aux géomètres » leur intolérance éternelle. Ils avaient combattu et ridiculisé les prêtres, cela était vrai, mais ils n'en avaient pas moins courtisé les grands et adoré les rois, dont ils avaient tiré un assez bon profit. Tout récemment encore Condorcet n'était-il pas administrateur du Trésor public, aux appointements de vingt mille livres? Et avec quel acharnement, continuait Robespierre, n'avaient-ils pas persécuté la vertu et le génie de la liberté dans la personne de ce Jean-Jacques, de ce véritable philosophe?
Y avait-il là contre la philosophie l'ombre d'une attaque? nullement. C'était une épigramme de très-bonne guerre à l'adresse d'un homme par lequel il était chaque jour traité de la façon la plus injurieuse. Eh bien! le journal de- Condorcet n'en eut pas moins la mauvaise foi d'imprimer le surlendemain que Robespierre avait fait une sortie très-vive contre la philosophie (1).
C'était encore sur la motion de ce dernier, on s'en souvient, qu'avait été rendu le décret qui interdisait l'accès de tous les emplois dont dis-
(ll Clironiqnc de Parh, du 2î» avril 1792.
LIVKK VU. — UlirLIAriUN DKS l)lS<:OUnS de BUISSOT et de GUAUET 213
posait le pouvoir exécutif aux membres des législatures pendant quatre ans après la fin de leur mission, décret si honorable pour l'Assemblée constituante. La France entière le savait, c'était donc de la part des Girondins le comble de l'impudence et de l'absurdité de le dénoncer dans tous leurs journaux consme aspirant au ministère pour lui et pour ses amis, et à bon droit il leur reprochait d'être aveuglés aussi par le délire delà haine. Avec non moins de mauvaise foi Brissot et ses amis l'avaient accusé de vouloir renverser les nouveaux ministres, dont il n'avait pas encore dit un seul mot. Il les préférait même à beaucoup d'autres, seulement il tenait à ce qu'on les surveillât, à ce qu'on les éclairât comme les autres, mettant toujours les principes au-dessus des personnes. Et dans quel lieu, disait-il encore, lui demandait-on ce qu'il avait fait pour la liberté? dans une tribune dont l'existence même était un monument de ses actes. En effet, — il lui était bien permis de le rappeler avec une certaine fierté, — qui donc, après les événem.ents du Champ-de-Mars, quand le glaive de la proscription menaçait la tête de tous les patriotes, quand tout Paris était hérissé de canons et de baïonnettes, qui donc avait défendu les sociétés populaires, la liberté de la parole et celle de la presse contre les meneurs tout-puissants do l'Assemblée constituante? Où donc alors était Condorcet, où donc Brissot? En quoi sa conduite avait-elle varié de celle du magistrat intègre qu'ils louaient dans les mêmes feuilles où ilsle.déchiraient, lui, Robespierre, dans l'espérance de les diviser? Mais on s'efforcerait en vain de séparer des hommes unis par l'opinion publique et l'amour de la patrie. Hélas! il ne se doutait pas que les manœuvres de ses ennemis réussiraient si bien, et que Pétion lui-même, lié à eux par des relations de pouvoir, l'abandonnerait pour passer dans leur camp. Les calomniateurs lui paraissaient être le fléau des bons citoyens, et à coup sur il pouvait flétrir les Girondins de ce nom, eux qui, sans provocation , ne cessaient de l'accabler d'outrages. N'enchérissaientils pas sur les calomnies de leurs communs adversaires, quand ils osaient l'accuser d'égarer, de ilatter le peuple? « Peuple moi-même, » s'écriait-il, «je ne suis ni le courtisan ni le tribun du peuple. » Et, — rapprochement bien peu favorable aux Girondins, — Robespierre faisait remarquer qu'ils le poursuivaient des mêmes accusations dont, au mois de juillet précédent, Pétion et lui avaient été l'objet de la part des D'André, des Barnave, des Duport, des La Fayette. Ceux-ci le traitaient de faclieux alors, les Girondins l'appelaient aujourd'hui agitateur, trouvant sans doute le premier terme usé. On l'accusait jadis de soulever le peuple contre les lois et l'Assemblée nationale, on l'accusait à présent de diviser les patriotes. Ses ennemis ne concevaient point
214 HISTOIRE DE liOBESPIERRE
qu'on pût être aimé du peuple sans intrigue, ou le servir sans intérêt.
Us lui adressaient maintenant un reproche d'un nouveau genre, celui d'avoir abdiqué ses fonctions d'accusateur public du département de Paris ; et, par une habitude commune à tous les envieux de chercher à chaque chose un motif lâche et criminel, Brissot et Guadet r^■aient fait de cette démission un des principaux chefs de l'accusation qu'ils avaient dirigée contre lui. « Ainsi, » disait-il, « quand on reproche aux autres de briguer les places avec bassesse, on ne peut m'imputer que mon empressement à les fuir ou à les quitter. Au reste, je dois sur ce point à mes concitoyens une explication, et je remercie mes adversaires de m'avoir eux-mêmes présenté cette occasion de la donner publiquement. Ils feignent d'ignorer les motifs de ma démission, mais le grand bruit qu'ils en ont fait me prouverait qu'ils les connaissent trop bien, quand je ne les aurais pas d'avance annoncés très-clairement à cette société et au public, il y a trois mois, -le jour même de l'installation du tribunal criminel. » Après avoir rappelé la déclaration par laquelle il s'était engagé à ne point sacrifier ses principes à sa place, et l'intérêt général à l'intérêt particulier, il continuait en ces termes : « J'ai conservé cette place jusqu'au moment où je me suis assuré qu'elle ne me permettrait pas de donner aucun moment au soin général de la chose publique; alors je me suis déterminé à l'abdiquer Je l'ai abdiquée comme on jette son bouclier pour combattre plus facilement les ennemis du bien public; je l'ai abandonnée, je l'ai désertée, comme on déserte ses retranchements pour m.onter à la brèche. J'aurais pu me livrer sans danger au soin paisible de poursuivre les auteurs des délits privés, et me faire pardonner peut-être par les ennemis de la Révolution une inflexibilité de principes qui subjuguait leur estime; j'aime mieux conserver la liberté de déjouer les complots tramés contre le salut public, et je dévoue ma tête aux fureurs des Syllas et des Clodius. J'ai usé du droit qui appartient à tout citoyen, et dont l'exercice est laissé à sa conscience. Je n'ai vu là qu'un acte de dévouement, qu'un nouvel hommage rendu par un magistrat aux principes de l'égalité et de la dignité du citoyen ; si c'est un crime, je fais des vœux pour que l'opinion publique n'en ait jamais de plus dangereux à punir. »
Ainsi de l'action la plus honnête ses adversaires tiraient un nouvel aliment de calomnie. On lui reprochait d'avoir abandonné une place importante, et en même temps on lui refusait toutes les qualités d'un bon citoyen. C'était là déjà une assez forte contradiction; mais par une autre inconséquence, que nous avons déjà signalée, on le con-
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damnait à l'ostracisme, parce ({ue, disait-on, il était l'idole du peuple. Comment ne pas s'étonner avec Robespierre que les Girondins se montrassent si défiants et si soupçonneux à son égard, quand ils semblaient si peu craindre les chefs de factions connues? Oh ! c'est qu'une telle popularité, nous le répétons, les tourmentait cruellement. Que Robespierre leur abandonnât l'arène, et ils étaient prêts à désavouer leurs injures, à entonner ses louanges, à le porter aux nues. « Mais, » disait-il avec une conviction dont l'accent ne saurait nous trouver insensible après soixante-dix ans, « quelle est donc cette espèce d'ostracisme dont vous parlez? Est-ce la renonciation k toute espèce d'emplois publics, même pour l'avenir? Si elle est nécessaire pour vous rassurer contre moi, parlez; je m'engage à en déposer, dans vos mains, l'acte authentique et solennel. Est-ce la défense d'élever désormais la voix pour défendre les principes de la constitution et les droits du peuple? De quel front oseriez-vous me le proposer! Est-ce un exil volontaire, comme M. Guadet l'a annoncé en termes formels? Ah ! ce sont les ambitieux et les tyrans qu'il faudrait bannir. Pour moi, oi^i voulez-vous que je me retire ? Quel est le peuple où je trouverai la liberté établie? Et quel despote voudra me donner un asile? Ah! on peut abandonner sa patrie heureuse et triomphante; mais menacée, mais déchirée, mais opprimée 1 on ne la fuit pas : on la sauve, ou l'on meurt pour elle. Le ciel qui me donna une âme passionnée pour la liberté, et qui me fit naître sous la domination de& tyrans, le ciel qui prolongea mon existence jusqu'au règne des factions et des crimes, m'appelle peut-être à tracer de mon sang la route qui doit conduire mon pays au bonheur et à la liberté ; j'accepte avec transport cette douce et glorieuse destinée. Exigez-vous de moi un autre sacrifice? Oui, il en est un que vous pouve^ demander encore ; je l'offre à ma patrie, c'est celui de ma réputation. Je vous la livre ; réunissez- vous tous pour la déchirer ; joignez-vous à la foule innombrable de tous les ennemis de la liberté, unissez, multipliez vos libelles périodiques, je ne voulais de réputation que pour le bien de mon pays ; si pour la conserver, il faut trahir par un coupable silence la causa de la vérité et du peuplé, je vous l'abandonne ; je l'abandonne à tous les esprits faibles et versatiles que l'imposture peut égarer, à tous les méchants .qui la répandent. J'aurai l'orgueil encore de préférer, à leurs frivoles applaudissements, le suffrage de ma conscience et l'estime de tous les hommes vertueux et éclairés ; appuyé sur elle et sur la vérité, j'attendrai le secours tardif du temps, qui doit venger l'immanité trahie et les peuples opprimés. »
Ce temps de réparation, il est venu certainement, et ceux-là seuls
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qui, systématiquement, se refusent à l'évidence et nient la lumière du jour persisteront à donner tort à Robespierre dans sa grande querelle avec la Gironde. Toutes les provocations, toutes les calomnies vinrent de celle-ci; et Robespierre y répondit d'abord avec une extrême réserve, témoin l'admirable discours dont nous venons de donner l'analyse, et que nous aurions voulu citer tout entier. Il lui aurait été bien facile cependant, il l'avait déclaré formellement, de rendre guerre pour guerre, et d'attaquer, à son tour, avec autant d'avantage qu'il s'était défendu; il ne le voulut pas, et ne s'y résoudra que quand il aura été poussé à bout, acculé par ses implacables adversaires. Il tenait à leur donner encore une preuve de modération. « Je vous offre la paix aux seules conditions que les amis de la patrie puissent accepter; à ces conditions, je vous pardonne toutes vos calomnies. » Ces conditions, c'était de s'unir à lui pour sauver les principes de la Révolution, et les défendre comme députés et comme écrivains contre une faction dont La Fayette était un des chefs, La Fayette que Brissot luimême lui avait déclaré, un jour, être le plus dangereux ennemi de la liberté ; c'était enfm de s'entendre ensemble sur tous les grands objets intéressant le salut de la patrie, sur toutes les mesures exigées par la prudence pour éteindre la guerre civile et terminer heureusement la guerre étrangère. A la façon dont vous accueillerez cette proposition , disait Robespierre aux Girondins en finissant, les patriotes vous jugeront; « mais, si vous la rejet-ez, rappelez-vous que nulle considération, que nulle puissance ne peut empêcher les amis de la patrie de remplir leur devoir. » D'unanimes acclamations retentirent quand Robespierre eut cessé de parler, et l'impression, la distribution et l'envoi de son discours à toutes les sociétés affiliées furent votés au milieu des applaudissements (1), Il n'en avait pas été de même pour les discours de Brissot et de Guadet; cela seul indiquait combien peu la société des Amis de la Constitution était disposée à se mettre au service des hommes de la Gironde.
(1) Réponse âe Rubespierre aus discours de MM. Brissot et Guadet du 25 avril 1792, prononcée à la société des Amis de la Constitution le 27 du même mois, et imprimée par ordre de la société (in-8° de 16 pages, de l'imprimerie de Mayer et C""). Ce discours se trouve aussi à la suite du numéro l'^"' du Défenseur de la Constitution, de la page 37 à la page 61. Le Journal des débats et de la correspondance de la Société, etc.. l'a publié incomplètement dans ses numéros 185, 186 et 187. Il a été repi'oduit également par MM. Bucliez et Roux, dans VHistoire parlementaire de la Révolution, t. XR , ]>. 147, et par Laponneraye, dans les OEuvres de Robespierre, 1. 1, p. 278.
i.ivr.R vil. — ir.NrMivi: dk pkïion i'Olîi apaise!! les E>i'niTs 217
L'offre pacifique de Robespierre, dédaignée des Girondins, avait été entendue de Pétion : l'âme toute contristée de la division qui régnait au camp des patriotes, le maire de Paris était accouru le surlendemain aux Jacobins en médiateur. Des deux côtés il comptait des amis, mais déjà il inclinait secrètement pour les Girondins, alors en possession du pouvoir, et avec lesquels ses fonctions le mettaient en relations plus intimes. Qui ne sait comme, fatalement pour ainsi dire, l'exercice de l'autorité ébranle les plus fortes convictions? Sa propre demeure, rhôtel même de la mairie, s'il faut en croire Camille Desmoulins, avait, durant le dernier séjour de La Fayette à Paris, servi d';i?ile à des réunions formées des membres les plus opposés de l'Assemblée législative;, on y avait vu figurer Brissot et Beugnot, Jaucourt et Guadet, Ramond et Vergniaud, etc., mais on avait eu soin d'en écarter les patriotes dont la présence et la perspicacité eussent été importunes. On était parvenu à lui persuader que La Fayette et Narbonne pourraient devenir les soutiens les plus fermes du parti populaire ; et à Camille Desmoulins qui, un jour, à la maison commune, émettait de grands doutes sur la possibilité de rattacher ces deux homm.es à la cause de la démocratie, il avait répondu : « Mais oui, je les crois' avec nous, sinon par patriotisme, au moins par intérêt (1). » Il était donc sur la pente oii l'on glisse insensiblement, et au bout de laquelle, sans s'en douter en quelque sorte, on subit certaines capitulations de conscience.
Cependant il n'en fit pas moins de très-louables efforts pour amener une réconciliation entre tous ces patriotes, dont la plupart étaient si sincères ; il eut même des accents qui eussent attendri des esprits moins passionnés et moins injustes que les Girondins. Et comment un apaisement pouvait-il être facile, quand le lendemain même du jour où Robespierre, en terminant son éclatante justification, avait proposé la paix à ses adversaires, Brissot, furieux d'avoir vu la victoire lui échapper, avait eu, dans le paroxysme de l'exaspération, l'infamie d'écrire : « Trois opinions partagent le public sur M. Robespierre : les uns le croient fou, d'autres attribuent sa conduite à sa vanité
(1) Voyez ^a Tribune des Patriotes, luiméro 1.
blessée, un troisième parti le croit mis en œuvre par la liste civile... (1). » Peut-être Pétion eût-il pu trouver quelques paroles pour blâmer les provocateurs de cette regrettable polémique; peut-être eût-il dû flétrir au moins d'un mot de si odieuses calomnies; car enfin il n'en avait pas eu connaissance sans frémir; son cœur s'était épanché dans celui de Robespierre; il lui avait avoué toute l'horreur qu'il ressentait des trames ourdies pour le perdre (2). Pourquoi donc tant de ménagements? Sans doute il craignait d'éveiller des susceptibilités ombrageuses, intraitables ; mais, en voulant plaire k tout le monde, il n'aboutit à aucun résultat. N'avait-il pas Iji, dans la journée même, un article du journal de Condorcet où on le rangeait parmi les ennemis de Robespierre, dont on attribuait cependant le succès « aux dignes amis du digne Pétion? » C'était le cas de donner un démenti formel à la Chronique de Paris qui, s'inspirant des calomnies éditées la veille par le Patriote français, répandit contre Robespierre un nouveau torrent d'injures : intrigant, insensé, fougueux bavard, Jupiter denuntiator, Mazaniello, telles étaient les gentillesses que, par la voie de son journal, le philosophe Condorcet adressait à un homme qui s'était permis de penser autrement que lui sur la guerre, et qui avait le tort de le dépasser en popularité (3). Et la veille encore, avec quel fiel n'avait-il pas imprimé, renouvelant un ignoble mensonge de Guadet, en y ajoutant, n'avait-il pas imprimé, dis-je, que Robespierre avait été proclamé tribun du peuple par la feuille de Marat 'i)? Un peu plus de fermeté de la part de Pétion eût sans doute donné à réfléchir aux Girondins , les eût arrêtés peut-être dans la voie déplorable où ils étaient entrés ; son indécision, sa mollesse leur furent pour ainsi dire un encouragement (5).
Robespierre voulut parler ensuite, se plaindre des nouvelles calomnies insérées contre lui dans les feuilles girondines du jour et de la veille; il réclama en vain la parole. La Source, qui présidait, mit tout en œuvre pour clore une discussion oii ses amis, il le sentait bien, fini-
(1) Patriote franrois, miméro 992, du samedi 28 avril 1792. M. Michelet, comme oi; le pense bien, ne dit mot de tout ceci, sans quoi il lui eût été difficile de travestir aussi étrangement qu"il l'a fait, d'un bout à l'autre de son livre, le rôle et le caractère de Robespierre.
(2) Voyez à cet égard les explications fournies par Robespierre lui-même dans la séance du 30 avril aux Jacobins {Journal des débats et de la correspondance de /■■ Société, etc., numéro 187.
(3) Chronique de Paris, du 29 avril 1792.
(4) Chronique de Paris, du 28 avril 1792.
(5) Voyez le discours de Pétion, dans le numéro 186 du Journal des débats et de la correspondance de la Société, etc.