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raient par être terrassés; l'ordre du jour, proposé par le maire de Paris, ayant été adopté, il parvint à fermer la bouciie à Robespierre. Mais le lendemain allait se rouvrir l'arène, et la séance, une des plus orageuses dont le club des Jacobins ait été le théâtre, devait tourner à la honte des calomniateurs, à la confusion de Brissot et de Guadet.
Au moment même où des lèvres de Pétion tombaient des paroles de paix et de concorde, oii le maire de Paris conviait à un fraternel accord ses amis divisés, Brissot et Guadet répandaient à profusion dans Paris, au sein de l'Assemblée législative, dans toutes les sociétés populaires, et envoyaient par milliers d'exemplaires dans les départements leurs discours qu'ils s'étaient empressés de publier, réunis en une seule et même brochure. Livrer ainsi à tous les échos de la publicité une œuvre diffamatoire et calomnieuse, à l'heure où entre eux et Robespierre un ami commun tentait un rapprochement, c'était vouloir éterniser la lutte, et, de parti pris, de propos délibéré, rendre tout arrangement impossible. Au lieu de se contenter d'imprimer leurs discours tels qu'ils avaient été prononcés, ce dont la plus stricte loyauté leur faisait un devoir impérieux, les orateurs girondins les imprimèrent d'une façon toute différente, avec de notables changements, et en y ajoutant des morceaux supprimés à la tribune, comme Brissot l'avoue lui-même dans un avant-propos non moins injurieux que les discours, et où les faits qui s'étaient passés au sein de la société des Amis de la Constitution étaient présentés sous le jour le plus faux. Comment qualifier cette manœuvre odieuse?
En même temps, suivant l'énergique expression de Camille Desmoulins, ils faisaient charrier leurs infâmes calomnies par tous les journaux dont ils disposaient. Le Thermomètre du Jour, \q Journal général de l'Europe, le Courrier des quatre-vingt-trois départemens, le journal d'Audouin, voire même les Révolutions de Paris, ir/juriaient et décriaient Maximilien à l'unisson du Patriote frnneois et de la Chronique de Paris. Le 30 avril, parut dans le Courrier des départemens un article où Gorsas, après avoir reproché en quelque sorte à la feuille de Condorcet d'avoir traité trop durement Robespierre dans son numéro de la veille, déclarait que, pour sa part, il n'imiterait pas cet exemple qui
tendait à aigrir les esprits, à les entretenir dans une division funeste ; et cela dit en manière de précautions oratoires, il insinuait à son tour que Robespierre cherchait à capter le peuple, l'apostrophait dans chacun de ses discours, et que cette affectation rappelait trop les Gracques. C'était là du moins, disait le journaliste girondin, une impression qui devenait chaque jour plus profonde dans certains esprits, et même chez de bons patriotes. Puis se faisant à son tour, après la Chronique de Paris, l'écho brutal d'une calomnie de Guadet, sur la foi duquel il se reposait, Gorsas ajoutait que le libelle de Marat, qui, avait-il soin de dire, n'avait jamais prêché que fureur, vengeaiM;e, mort, sang et carnage, désignait Robespierre pour tribun du peuple (1). La prétention de Gorsas, il est vrai, était d'avoir cherché non pas à l'accuser, mais à le justifier; singuhère façon de justifier les gens! Il ne se vantait pas moins quelques jours plus lard, — et ceci, venant d'un journaliste girondin, est assez curieux à retenir, — d'avoir « blâmé les auteurs de la Chronique de s'être exprimés d'une manière plus dure nue sévère, plus injurieuse '[ue franche, plus haineuse que fraternelle, » et d'avoir fait la satire des discours qu'ils avaient loués autrefois (2). Ainsi, du propre aveu d'un de leurs amis, Guadet, Brissot et Condorcet avaient manqué de franchise et cédé aux seules suggestions de la haine. Peut-on invoquer contre eux un plus accablant témoignage? Mais Gorsas ne s'était pas tout d'abord exprimé ainsi, et dans le premier article du Courrier, Robespierre n'avait pu voir qu'une réédition d'une partie des calomnies de ses adversaires, enveloppées d'ambages et de précautions hypocrites.
Le soir, aux Jacobins, Doppet ayant proposé à la société de charger une commission de recevoir toutes les dénonciations écrites ou verbales, Robespierre demanda tout de suite, aux applaudissements de l'assemblée, si de cette manière on n'arriverait pas à permettre à quelques individus de substituer l'intérêt particulier à l'intérêt public, et l'esprit d'intrigue à l'esprit général? Pouréviter le retour de scènes semblables à celles auxquelles avaient donné lieu des dénonciations irréfléchies, on demandait l'établissement d'un comité revêtu d'une sorte de dictature suprême; seulement, ne verrait-on pas, selon la composition de ce comité, quiconque témoignerait ses craintes sur les dangers dont pourrait être menacée la liberté, exposé à être dénoncé comme factieux, comme aspirant au tribunat? Quelques voix ayant alors réclamé l'ordre du jour : « Si dénoncer les ennemis de la liberté, c'est
(1) Courrier des quatre-vingt-trois dêparteme»s, numéro du 30 avril 1792.
(2) Ibid., du 3 mai 1792.
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aspirer au tribunal, » s'écria impétueusement Merlin (de Tiiionville), « je déclare que je veux être tribun, car moi aussi j'aime le peuple. » Robespierre reprenant : « Et moi aussi je pense que le zèle d'un bon citoyen doit avoir des bornes; mais »i cette société doit arrêter qu'il me sera défendu de répondre à tous les libellistes conjurés contre moi, je déclare aussi que je la quitte pour me renfermer dans la retraile. » Ces paroles furent accueillies par un murmure général au milieu duquel on entendit ces mots : « Nous vous suivrons (1). » Robespierre expliqua alors comment la démarche de Pétion, à laquelle, pour sa part, il aurait été tout disposé à se rendre, avait été empoisonnée par de nouveaux libelles. Ah! si, après avoir entendu à cette tribune les plus violentes dénonciations contre lui, la majorité de la société des Amis de la Constitution, devenue l'instrument d'une cabale, étouffait sa voix, qui donc, disait-il, voudrait se charger de défendre la cause du peuple? N'était-ce pas une chose déplorable que ce concert de calomnies soulevées contre sa personne? Il donna alors lecture de la feuille de Corsas. Arrivé à l'endroit où le journaliste girondin le comparait auxGracques: «Oui, !> s'écria-t-il, avec une intuition singulière de sa destinée, «on a raison de me comparer à eux ; ce qu'il y aura de commun entre nous peut-être sera leur fin tragique. » Puis, après avoir lu le passage où Corsas lui reprochait d'avoir été proposé pour tribun par le journal de
(1) '^ii\a\\\e Journal des débats et de la corres[iondance, etc. (numéro 187), rédigé dans lin sens tout girondin, ne l'oublions pas, ces mots auraient été prononcés par quelques voix de femmes, dans les tribunes ; ce que M. Miclielet, cbez qui le pittoresque ne perd jamais ses droits, traduit ainsi : Vois ylainssantes de femmes (t. III, p. 401). Xous avons parlé plusieurs fois déjà de l'influence de Robespierre sur les femmes; mais cette influence, ce n'est pas, comme M. INIiclielet se l'imagine, au moyen de quelques lambeaux de YÉmile ou du Contrat social qu'on l'obtient, il faut toucher la corde sensible, celle du cœur, et aux gi-andes vérités sociales et politiques joindre le beau et le vrai dans le sentiment ; ce fut en quoi excella Robespierre et par oii il trouva le chemin des âmes tendres. I\Iais jM. INliclielet a une autre façon de nous expliqiier le charme que Robespierre exerça sur les femmes. Il nous le montre parcourant « de ses yeux clignotants et mobiles » toute l'étendue de la salle, et les relevant fréquemment vers les tribunes des femmes. - A cet effet, " ajoute-t-il, < il manœuvrait avec une sérieuse dextérité deux paires de lunettes, l'une pour voir de près ou lire, l'autre pour distinguer au loin, comme pour chercher quelque personne. Cbacime se disait : C''est moi. » (T. III, p. 403.) Yoilà, il faut l'avouer, une manière tout à fait neuve et ingénieuse de subjuguer le cœur des femmes. Ainsi donc soyez dépourAii de tovis les avantages physiques ; n'ayez ni cœur, ni esprit, ni talent ; ayez Tair à la tribune « d'im triste bâtard de Rousseau conçu dans im mauvais jour, » mais sachez manœuvrer avec dextérité deux paires de lunettes, et il ne sera femme qui voiis puisse résister. En vérité, nous recommandons ce secret de M. Michelet, que lui aura sans doute livré quelque indiscret confident de Robespierre. On voit comment un éminent esprit, pour avoir voulu rapetisser toute chose eu un homme vraiment supérieur, et dont il s'est ingénié à faire la caricature d'un bout à l'autre de son li\Te, en est venu à tomber, disons le mot. dans la charse.
Marat, il demandait s'il avait jamais professé des principes semblables à ceux qu'on remarquait dans cette feuille, et s'il pouvait être réputé coupable des extravagances d'un écrivain exalté. « Mais, « continuaitil, «s'il était faux que Marat eùlr jamais prononcé mon nom; s'il était faux qu'il eût tenu le langage qu'on lui prête! Eh bien! tous ces illustres patriotes savent certainement qu'il n'y a pas un mot de tout cela dans le numéro de Marat que l'on cite. » C'est vrai! c'est vrai! s'écrièrent plusieurs voix au milieu des applaudissements. Ainsi se trouvaient confondus les mensonges de Guadel, répétés à l'envi par les feuilles de Condorcet, de Corsas, de Brissot et par des brochures vendues chez tous les libraires (1). Un peu plus honnête que les autres, Corsas eut du moins la pudeur d'avouer qu'on l'avait trompé en lui disant que Marat avait désigné Robespierre pour tribun du peuple (2). Les autres n'eurent garde de se rétracter, connaissant bien la maxime de Basile : Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose. A Paris, où les personnages étaient connus, cii il était bien plus aisé de prendre l'intrigue et la calomnie corps à corps et de la terrasser, tout cela n'avait pas grande importance; mais il n'en était pas de même dans les départements où, par leurs journaux, les Cirondins possédaient une grande influence sur l'opinion publique; et nous ne tarderons pas à voir par quelles manœuvres ils essayeront d'égarer les sociétés populaires de province sur le compte de Robespierre. Profonde fut l'indignation des membres de la société des Amis de la Constitution quand, la brochure de Brissot et de Guadet à la main, Robespierre dénonça l'avant-propos cruel où, après la paix jurée en quelque sorte sous les auspices de Pétion, les deux orateurs girondins enchérissaient encore sur leurs calomnies. Le président voulut parler, c'était encore La Source. Robespierre, reprenant au milieu du bruit: «Vous m'interrompez, monsieur le président, avant de savoir ce que je veux dire ». La Source expliqua qu'il avait interrompu l'orateur parce que celui-ci remontait à des faits antérieurs au discours de Pétion. Or, là éclatait manifestement la partialité du président, puisque la brochure contenant les discours de Brissot et de Guadet avait été distribuée à profusion au moment même où le maire de Paris venait offrir sa médiation. — Est-ce que la paix jurée ne doit lier qu'une des parties, s'écria Merlin (de Thionvillc), et sera-t-il permis à l'autre de semer impunément la calomnie? — Lui
(1) Citons entre autres . Avis fraternel à }f. Bobes}}ierri\ memLre de la socic^té des Amis de la Constitution, par SI. Loiseau, membre de la même société. « Ce pamphlet est d'un bou citoyen, d'un véritable ami de la constitution, » ne manque pas d'écrire Brissot dans son journal. (Patriote français, numéro 1013.)
(2) Voyez le Courrier des quai re-i-ingt-t rois dcpartemens, numéro du 3 mai 1792.
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aussi avait été, la veille, rangé parle Patriote français au nombre des Feuillants. Après une longue agitation, La Source mit aux voix la question de savoir si la parole serait conservée à Robespierre; et, à sa confusion, l'assemblée se prononça dans le sens de l'affirmative, réprouvant par ce vote la coupable partialité de son président.
Ce dont Robespierre venait entretenir la société n'était donc point antérieur à la paix jurée la veille, et rompue aussitôt par ses adversaires. Au moment où il commençait h parler de l'écrit où il était si cruellement déchiré, et qui allait circuler dans les départements, revêtu des signatures d'hommes ayant, disait-il, quelque réputation de patriotisme, une voix lui cria : « Imprim.ez. » — « Je n'ai ni la liste civile nilecouvertdes ministres, » répondit-il avec raison. — Dans la brochure à laquelle il faisait allusion, on l'accusait d'avoir un parti, non pas dans la société, dont on voulait ménager les susceptibilités, mais dans les tribunes, ouvertement dirigées par lui et ses aides de camp, disait-on, et d'être à la tête d'une faction cherchant à semer le trouble et les divisions au sein de la société. On a pu voir combien la proposition renversée eût été plus juste. Avec quel empressement les Girondins n'avaient-ils pas mis leurs contradicteurs au rang des membres du comité autrichien! Robespierre ne se trompait donc pas quand, montrant le libelle de Brissot, il disait : « Toutes les fois que celui qui a écrit ceci trouvera des improbateurs, le peuple sera un ramas de brigands, de factieux. » Depuis trois ans, ajoutait-il, je n'ai pas été exposé à des atrocités pareilles. Brissot et Guadet, nous l'avons dit, avaient imprimé leurs discours d'une manière toute différente de celle dont ils les avaient prononcés, et ils avaient ajouté dans leur écrit des choses que sans doute ils n'eussent point osé dire en face, à la tribune des Jacobins; Robespierre, avec non moins de raison, se plaignit de ce procédé indigne, déloyal. Il se défendit victorieusement du reproche immérité d'avoir jamais insulté l'Assemblée législative, prenant d'ailleurs à témoins tous ses collègues de la société, et laissant à leur loyauté, à leur probité, à prononcer entre ses calomniateurs et lui.
Au milieu des applaudissements redoublés qui accueillirent les dernières paroles de Robespierre, le président La Source, de dépit peutêtre, quitta le fauteuil pour se rendre à l'Assemblée législative, où il y avait séance, et l'ingénieur Dufourny de Villers prit sa place. Immédiatement ce dernier proposa à la société de déclarer calomnieuses les assertions de Brissot et de Guadet; d'unanimes bravos éclatèrent alors, et tous. les chapeaux s'agitèrent en signe d'approbation. La société, jugeant indispensable de démentir les diffamations et les calomnies répandues par Brissot et par Guadet, et commentées par les journaux
•2-2 1 HISTOIRE ItE HOUESi'IElU'.K
girondins, de rendre, en un mot, témoignage à la vérité, aux principes et à la conduite de Robespierre, déclara solennellement qu'elle regardait comme contraire à la vérité la manière dont Brissot et Guadet avaient rendu compte des faits qui s'étaient passés dans son sein, et les inculpations dirigées contre Robespierre comme démenties par la notoriété publique autant que par toute sa conduite. En outre, elle arrêta, également à l'unanimité, que cette déclaration, signée de La Source, président et député à l'Assemblée législative, de Clioudieu et de Ducos, également députés, de Perey et de Pépin, secrétaires, serait imprimée à ses frais et envoyée à toutes les sociétés affiliées (1). Ainsi la condamnation des Girondins, la constatation formelle que d'eux, et d'eux seuls, venait l'initiative des calomnies, se trouva signée par deux de leurs amis, La Source et Ducos, et une juste déconsidération en rejaillit sur eux. Battus une seconde fois dans cette nouvelle campagne contre Roljespierre, ils ne se découragèrent pas, et leur exaspération s'accrut du triomphe éclatant de leur adversaire (2).
Parmi les feuilles publiques qui, dans cette querelle, prirent parti contre Robespierre, on vit avec étonnement figurer un journal important, qui jusqu'alors n'avait guère songé à lui reprocher de ne pas rendre justice au peuple et de se donner en spectacle ; nous voulons parler des Révolutions de Pa7'is, dont si souvent jadis Brissot avait
(1) Yoyezle JauriKil des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Consiitiilion, numéro 187. Ce journal se garde bien d'ailleurs de donner la déclaration de la société; elle parut, à l'époque, dans la Tribune des Patriotes, numéro 1, et à la fin du numéro 1'^'' du Défenseur de la Constitution, p. 64. MM. Bûchez et Roux l'ont reproduite dans V Histoire parlementaire, t. XIV, p. 168.
(2) M. Miclielet, qui, ce semble, se croirait perdu si une fois il rendait justice à PiObespierre, se trouve fort en peine pour raconter cette victoire si méritée. Ce grand cri de la conscience de toute une société indignée d'injustifiables calomnies, il l'explique par l'intervention de quelques Cordeliers ardents comme Legendre et Merlin. venus, dit-il, pour entraîner la masse des indécis, et par le bruit qui, selon lui, se répandit dans Paris, le 30 avril au soir, d'un désastre de nos armées sur les frontières, et qui aurait irrité les patriotes contre les Girondins [Hist. de la Bérolution, t. III. p. 436). Or ce jour-là, comme le fait très-justement remarquer M. L. Blanc (t. Yl. p. 355 , le désasti-e arrivé aux frontières n'était pas connu encore. Il ne fut divulgué que le lendemain l'^"' mal à l'Assemblée législative, par le ministre de la guerre, et il n'en avait été nullement question aux Jacobins dans la séance du 30 avril, comme il est facile de s'en rendre compte.