LIVRE VII. DE LA NECESSITE, DE LA NATURE DR LADISCIPLINE MILITAIRE
mes et citoyens. La première convient aux despotes, la seconde aux peuples libres. Avec la première, on peut vaincre les ennemis de l'État, maison enchaîne et l'on opprime en même temps les citoyens; avec la seconde, on triompiie plus sûrement des ennemis étrangers et l'on défend la liberté de son pays contre les ennemis intérieurs. » Ne sont-ce point-là les véritables maximes de discipline militaire convenant à un peuple libre?
Jusqu'à ce jour, poursuivait-il, qu'avait-on principalement reproché aux soldats? Était-ce d'avoir manqué aux devoirs de leur profession? non ; mais on leur faisait un crime de s'être refusés à servir la cause des anciens tyrans, de porter la cocarde tricolore, de chanter des airs patriotiques, ou de partager la joie du peuple dans les fêtes célébrées en l'honneur de la patrie. Le mot de discipline était le prétexte servant à couvrir tous les abus de pouvoir dont ils avaient été victimes. On eût voulu les isoler du reste de la nation, leur interdire toute expression de leurs sentiments patriotiques. Robespierre, rappelant alors avec quelle obstination il avait en vain défendu devant l'Assemblée constituante ces milliers de soldats patriotes ignominieusement chassés de leurs corps par des ordres arbitraires et des jugem.ents monstrueux, montrait la plupart de ces officiers, qui avaient persécuté la liberté et puni le patriotisme comme un crime, enrôlés aujourd'hui sous les drapeaux de l'Autriche pour déchirer le sein de leur patrie. Et ce forfait, le plus grand de tous, on semblait à peine y attacher quelque importance, tandis que la moindre erreur du peuple était punie comme un crime irrémissible. « 0 Égalité, ô Liberté, ô Justice, n'êtes-vous donc que de vains noms! » s'écriait-il. Quoi! de toutes les puissances existant avant la Révolution, le despotisme militaire seul était resté debout, et on le laisserait devenir l'arbitre des destinées de l'État! Conjurant alors les législateurs de son pays de se mettre en garde contre cette puissance énorme, il évoquait le souvenir de ce Cromwell faisant insolemment servir un fantôme de sénat à proclamer ses volontés, et s'élevant seul sur les ruines de la volonté nationale. Ce despotisme militaire, il le peignait comme un monstre qu'on voyait croître sans inquiétude, qui vous caressait aujourd'hui et vous dévorait dès qu'il se sentait un peu fort (i). Paroles malheureusement trop vraies, et trop souvent jus-
(1) Défenseur de la Constilutinn, premier article du numéro 2 (de la page 65 à la page 84). Cet article si étendu, si juste, si sensé, si plein de vérités frappantes et d'enseignements féconds, M. Miclielct le résume lestement en ces deux lio-nes : Robespierre, « comme règle générale, posait l'indépendance alisolue du soldat à l'én-ard de l'officier, sauf deux moments, l'exercice et le comljat. » Il lui est facile de cette façon de l'accuser de tendances désorganisatrices. Mais, en admettant que M. Michelet puisse aAoir raison au point de vue des idées monarchiques, ou ne comprend guère dans une
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tifiées depuis. Tout peuple qui laissera prendre trop d'extension au pouvoir militaire, et ne le subordonnera pas entièrement à l'autorité civile, finira toujours par être absorbé par lui.
Le danger commun allait-il réunir tous les patriotes, éteindre les di\isions fatales qui, depuis plus d'un mois, tenaient le pays attentif, consternaient les bons citoyens, et réjouissaient les ennemis de la Révolution? On pouvait l'espérer; malheureusement il n'en fut rien. Trop amer était le ressentiment des Girondins, trop cuisantes les blessures de leur amour-propre. Ils ne perdaient aucune occasion d'épancher la haine dont ils étaient animés. Le 2 mai au soir, un des leurs, Sillery-Genlis, personnage bien connu pour son intimité avec la famille d'Orléans, fit, aux Jacobins, une allusion désagréable touchant les patriotes qui s'étaient opposés à la guerre. Robespierre demanda aussitôt la parole; sa simple apparition à la tribune excita un grand tumulte. Étant parvenu à obtenir le silence, il censura vivement la conduite de ces fauteurs de désordre qui semaient le trouble pour l'imputer ensuite aux véritables amis de la liberté. — Ah! s'écria-t-il aux
liistoire vraiment répuhlicuiue taut de sollicitude pour le despotisme militaire, germe du tous les despotismes (Voy. son Hisf. de la Réiolut., t. III, cli. ■^^l). Il est assez curieux maintenant d.e montrer quels rapports intimes, au sujet de la discipline militaire, existent entre les idées de Robespierre et celles d'une femme qui a quelque peu médit de lui. Voici comment s'est exprimée madame de Staël : « Les soldats ont toujours des moiivemeus ccénéreux et naturels, mais la doctrine de l'obéissance passive a nécessairement altéré ce qu'il y avoit de grand et de patriote dans les troupes frauçoises. La force année doit être, dit-on, essentiellement obéissante. Cela est \rai sur le champ de bataille^ en présence de Vennemi et sous le rapport delà discipline militaire... On voiidroit faire des militaires une sorte de corporation en dehors de la nation, et qui ne pût jamais s'unir avec elle. Ainsi les malheureux peuples aui-oient toujours deux ennemis, leurs propres troupes et celles des étrangers, puisque toutes les vertus des citoyens seroient interdites aux guerriers... Qu'arrive-t-il enfin de cette maxime emphatique : L'armée ne doit pas juger, mais obéir? C'est que l'armée dans les troubles civils dispose toujours du sort des empires ; mais seulement elle en dispose mal, parce qu'on lui a interdit l'usage de sa raison, etc. » {Considérations sur la Révolution française, t. Il, ch. XIV, 3- édit.)
Impossible de se trouver en plus parfaite communauté de sentiments avec Robespierre, et la royaliste de Staël comprend beaucoup mieux que l'illurtre historien qui reproche à RobespieiTe ses tendances désorganisatriccs au jioint de vue de Farmée, ce que doit être la discipline militaire chez un peuple vraiment libre.
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applaudissements de la société, si la patrie est trahie ailleurs, quici du moins la liberté triomphe, et que la vérité soit entendue. — Se plaignant de l'affectation de certaines personnes h présenter toujours sous un point de vue désavantageux les idées de leurs adversaires, il persista à déclarer hautement, quitte à voir ses opinions dénaturées par le Patriote françois, la Chronique de Paris, etc., que, à part quelques exceptions honorables, il ne se fiait point aux généraux, parce que tous regrettaient l'ancien ordre de choses et les faveurs dont jadis disposait la cour. Quanta lui, il se reposait sur le peuple seul, et priait ses contradicteurs de ne pas, à chaque occasion, tourner en ridicule et calomnier les patriotes opposés à leur manière de voir. Cette animosité estelle bien naturelle? disait-il (!' ; et, en terminant, donnant aux Girondins une dernière preuve de sa modération, il faisait un suprême appel à la conciliation, et engageait les membres de la société à oublier toutes les querelles, à se réunir franchement en présence du danger où était la patrie (2).
Mais comment les Girondins répondirent-ils à ce généreux appel? Le surlendemain, Tallien se plaignait d'avoir reçu, comme président de la société fraternelle du faubourg Saint- Antoine, une lettre contresignée Roland, à laquelle était jointe, avec plusieurs écrits patriotiques, la brochure de Brissot et de Guadet, tout récemment déclarée calomnieuse par la société des Amis de la Constitution. Il dénonça cette manœuvre comme contraire à la démarche conciliatrice de Pétion, et demanda que le ministre fi'it invité à faire au moins passer également sous son couvert la réponse de Robespierre. C'était là une simple question de justice. Toutefois, Robespierre s'opposa à cette mesure comme illusoire ; il était plus simple, selon lui, de charger six commissaires du soin de surveiller l'envoi des discours dont la société aurait ordonné l'impression (3). Et il y a des libéraux qui, aujourd'hui encore, s'étonnent que les patriotes sincères n'aient pas soutenu de toutes leurs forces le ministre Roland, lequel n'était, en définitive, que le ministre d'une coterie.
(1) Journal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Constilulion, numéro 188.
(2) Le Journal des débats et de la correspondance, etc., est muet sur ce point; mais cette noble et loyale tentative de Eobespierre pour réconcilier tous les patriotes, nous la trouvons rapportée par un des organes les plus accrédités du parti de la Gironde, parle Courrier des quatre-vingt-trois départemens de Gorsas, numéro du jeudi 3 mai 1792. « Cette démarche, » ajoute le rédacteur, « est la meilleure réponse à toutes les calomnies des mauvais citoyens et aux injures des envieux. »
(3) Journal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Constitution, numéi'o 189, séance du 4 mai.
En envoyant ainsi aux sociétés affiliées, par l'entremise ministérielle, les discours calomnieux de Brissot et de Guadet, manœu\Te qui, de tout temps, serait hautement blâmée comme déloyale et attentatoire à l'égalité, les Girondins espéraient bien fausser l'opinion dans les départements et recevoir de ces sociétés des adresses propres k satisfaire leurs passions. Ils pouvaient d'autant plus y compter que le comité de correspondance de la société des Jacobins était, on s'en souvient, presque exclusivement composé de leurs créatures. Aussi vit-on coup sur coup arriver de Cambrai et de Douai nombre de lettres pleines de récriminations contre Robespierre, évidemment écrites sous l'impression des discours de Brissot et de Guadet. Lecture d'une lettre venue de Cambrai fut donnée le 6 mai, aux Jacobins, par Doppet, qui ce soir-là présidait la société. Prévoyant qu'on soupçonnerait fort les intéressés de l'avoir fabriquée eux-mêmes à Paris, le futur général invita ceux qui douteraient de son authenticité à vérifier au secrétariat l'enveloppe avec le timbre. Toute la faction girondine applaudit fort à cette lecture. Mais Robespierre, à son tour, fut couvert d'applaudissements redoublés quand, en réponse aux insinuations malveillantes de cette lettre, il déclara qu'il n'abandonnerait jamais la société, et que, nonobstant toutes les calomnies répandues contre lui, il ne cesserait de combattre les intrigants et les factieux jusqu'à ce que la société les eût ignominieusement chassés de son sein. Sans vouloir inculper personne, il se plaignit de la partialité apportée par le comité de correspondance dans ses rapports avec les sociétés affiliées, et n'eut pas de peine à prouver que c'était en faisant passer sous le couvert du ministre les discours de Brissot et de Guadet qu'on donnait le change aux esprits et qu'on obtenait ces adresses concertées. Les promoteurs de ces lettres, on les connaissait, c'étaient ceux qui sans cesse le provoquaient par leurs murmures au lieu de s'occuper des grands intérêts en question, espérant bien ainsi parvenir aux meilleures places; et en effet, nous avons eu déjà l'occasion de le dire, la plupart des membres du comité de correspondance, les Real, les Méchin, les Bosc, les Santhonax, avaient été comblés des faveurs du ministère. 11 lui paraissait donc utile d'instruire au plus vite les sociétés affiliées des pièges où l'on cherchait à les entraîner (1). On reconnut bien la justesse de ces observations, lorsque quelques jours après, à la séance extraordinaire du 10 mai, un membre, nommé Lenoble, monta indigné à la tribune pour lire une lettre écrite de Douai dans laquelle Robespierre
(1) Journal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Comtitution, numéro 190.
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était odieusement traité et La Fayette porté aux nues. Comme cette lecture était à chaque instant interrompue par des murmures de réprobation, Robespierre lui-même engagea ses concitoyens à écouter en silence afin de bien connaître l'esprit qui avait dicté cette lettre. La lecture achevée, Merlin (de Thionville) proposa à ses collègues de charger le comité de correspondance de répondre à la société de Douai qu'elle avait été mal informée, et de passera l'ordre du jour; mais Robespierre, d'un ton dédaigneux : « Je ne dois pas me taire sur une lettre écrite par je ne sais quels hommes, lue par je ne sais qui. » Collot-d'Herbois, prenant alors la parole, raconta qu'étant allé récemment au comité de correspondance, il l'avait trouvé rempli de dix-huit personnes, dont deux à peine lui étaient connues. Ce comité était devenu une officine de calomnies au service des Girondins, et Doppet, un de ses membres, venait, de dégoût, de donner sa démission.
Lorsque sans cesse Robespierre s'entendait provoquer, lui était-il permis de demeurer muet? Pouvait-il s'empêcher de faire remarquer que la lettre de la société de Douai avait été inspirée par les mêmes hommes qui s'attaquaient à lui sans relâche, et lui imputaient les désordres dont ils étaient les auteurs? Quant à La Fayette, on essayerait en vain de tromper l'opinion publique sur son compte. Avait-on oublié ses liaisons criminelles avec la cour, ses trames contre le peuple? et n'entendait-on pas encore toutes ces voix qui lui redemandaient un père, une femme, des enfants, un parent, un ami? Ses panégyristes auraient beau faire, leurs déclamations ne prévaudraient point contre le sentiment général, disait Robespierre. Arrêté un moment par les acclamations de la société , il montra comment les manœuvres employées aujourd'hui contre lui ne différaient pas beaucoup de celles dont usaient jadis les Lameth, les Barnave, les Cazalès, les Maury. En terminant, il invita les membres du comité de correspondance à n'être pas assez maladroits pour présenter des lettres évidemment concertées, exhorta ceux qui les écrivaient ou les inspiraient à ne plus faire perdre à la société un temps précieux; sinon il s'engageait à les démasquer aux yeux de toute la France, et leur déclarait que la nation, la liberté, l'égalité finiraient par triompher de l'hypocrisie, du crime et du mensonge (1).
Mais, infatigables dans leurs haines, les Girondins, poussés par un démon furieux, prirent à tâche d'envenimer la querelle. « Cette guerre est un scandale et peut devenir une source de calamités pour la
(1) Journal des débats et de la correspondance de la Société, etc., numéro 192. Il na faut pas oublier que la feuille où nous puisons ces détails était cependant rédigée dans un esprit tout favorable aux Giroudius.
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liberté, » écrivait Brissot dans son journal, comme si lui-même et ses amis n'avaient pas été les provocateurs ardents de cette lutte déplorable. De son propre aveu, elle ne portait que sur des absurdités ;!' ; il le savait mieux que personne, lui qui avait eu la mauvaise foi d'insinuer un jour que Robespierre pouvait bien être payé par la liste civile; mais, comme pris de remords, il se proposait, disait-il, de garder désormais le silence; nous allons voir comment il tiendra son engagement. En attendant, les journaux de son parti, sourds aux propositions pacifiques de Robespierre, ne cessaient de diriger contre ce dernier de nouvelles invectives; c'était une véritable litanie d'injures. Sous ce titre : Question ù résoudre, la feuille de Gondorcet demandait un jour si l'on était patriote pour quitter le poste où l'on avait été appelé par la confiance de ses concitoyens (2i. Un autre jour, dans un article signé de l'ex-marquis de Villette, elle accouplait les Lameth et Robespierre, et traitait celui-ci de démagogue furieux (3). Un peu plus tard, le 12 mai, décernant complaisamment à ses rédacteurs un brevet de sagesse, elle qualifiait d'insoutenable délire le patriotisme de Robespierre, à la charge duquel elle tâchait encore de mettre le schisme fâcheux dont ses propres patrons étaient lès coupables auteurs {h). Ainsi contre Robespierre seul les Girondins avaient leurs journaux répandus à profusion dans toute la France, le comité de correspondance des Jacobins peuplé de leurs créatures, le ministère et les puissants moyens d'action dont dispose toujours le pouvoir exécutif, comment n'eussent-ils pas espéré l'écraser ? Lui n'avait que la tribune de la société des Amis de h Constitution, et encore ses paroles étaientelles souvent imparfaitement reproduites par le Journal des débats de la Société, dont les rédacteurs étaient au nombre de ses adversaires. Depuis quelque temps déjà il nourrissait le projet d'avoir une feuille à lui, d'opposer journal à journal ; il se décida enfin à le mettre à exécution, résolu à se défendre, et même à attaquer à son tour sur ce terrain du journalisme, où depuis quelques mois il était l'objet de tant d'agressions.
(1) Yojezle Patriote françois, numéro 1003.
(2) Chronique de Paris, numéro dn l*' mai 1792.
(3) Ibid., numéro du 5 mai 1792.
(4) Ibid., numéro du 12 mai 1792.
LIVIU: Vil. — L1-: DEFENSEUR DE LA CO.NsTULTION ^ Vj
Le Défenseur de la Constitution, tel fut le titre sous lequel parut le journal de Robespierre. Conime beaucoup de feuilles de l'époque, ce recueil périodique n'était pas daté. Il a paru difficile à l'estimable auteur de l'Histoire des Journaux révolutionnaires , Léonard Gallois, d'indiquer au juste le jour de la publication du premier numéro. Cependant, comme ce journal devait paraître régulièrement tous les jeudis, et que, de toute évidence, les deux premiers numéros ont été publiés dans le courant du mois de mai, on peut, sans crainte de se tromper, assigner au premier numéro la date du jeudi 17 mai 1792 (1).
Dès les derniers jours du mois d'avril, Robespierre avait lancé son prospectus, sorte de manifeste où se dessine bien nettement déjà sa ferme volonté de se maintenir entre les ennemis de la liberté et ces hommes exagérés dont le patriotisme sans système, sans concert, sans objet déterminé, s'agitait péniblement et sans fruit, et qui, par leur impétuosité même, secondaient trop souvent les projets funestes des ennemis de la .Révolution. S'efforcer de rallier tous les bons citoyens aux principes de la constitution ; préciser les causes de l'état douloureux de crise et de trouble où l'on se trouvait, et le remède à y apporter; analyser la conduite des personnages qui jouaient le principal rôle sur le théâtre de la Révolution; les citer, au besoin, au tribunal de l'opinion, lui semblait un des plus grands services qu'un citoyen pût rendre à la chose publique. Guidé par le seul amour de la justice et de la vérité, il montait, disait-il, à la tribune de l'univers pour parler, non plus à une assemblée agitée par le choc des intérêts divers, mais au genre humain, dont l'inlérêt était celui de la raison et du bonheur général. Ayant quitté le théâtre pour se ranger parmi les spectateurs, il se croyait plus à même de juger avec impartialité la
(1) C'est donc par erreur que Descliiens, dans sa Bf&^iograp/He des journaux, travail d'ailleurs si iitile et si consciencieux, indique le l^"' juin. Le Patriote françois du 6 juin, (numéro 1031,) discute le numéro 3 du Défenseur de la Constitution, qui, par conséquent, avait du paraître le jeudi 31 mai. Ou souscrivaità Paris chez Pierre-Jacques Duplain, libraire, cour du Commerce, rue de l' Ancienne-Comédie-Française ; chez les principaux libraires de l'Europe et tous les directeurs de poste. Le prix de la souscription était de 36 livres pour l'année, de 21 livres pour six mois et de 12 livres pour trois mois. La couverture des deux premières li\Taisons était de couleur brique pâle, celle des dernières d'un papier gris.
scène et les acteurs. Les devoirs d'un véritable journaliste n'étaient pas, à ses yeux, au-dessous de ceux du législateur lui-même. Il fallait à l'un et à l'autre la même pureté, la même intégrité, car, disait-il, le dernier espoir de la liberté est anéanti quand l'opinion est dégradée et l'esprit public altéré. Il plaçait si haut ce sacerdoce de la pensée, que tout écrivain qui, prostituant sa .plume à la haine, au despotisme ou à la corruption, trahissait la cause du patriotisme et de l'humanité, était plus vil, selon lui, que le magistrat prévaricateur (1).
Certes, il ne prévoyait pas alors les représailles auxquelles l'entraînerait la croisade perfide organisée contre lui. Ainsi, à l'égard de ses ennemis, il se montra encore très-modéré, relativement, en traçant dans le premier numéro de son journal l'exposition de ses principes. Il venait défendre la constitution , commençait-il par dire hautement, bien qu'à l'époque où on la discutait il en eût souvent blâmé les défauts; mais aujourd'hui qu'elle était terminée et cimentée par l'opinion générale, il s'en portait le défenseur, non pas à la manière de la cour et de certains ambitieux qui en invoquaient la lettre et les vices pour en tuer les principes et l'esprit, mais comme un ami de la patrie et de l'humanité, résolu à repousser, sous son égide, toutes les attaques des intrigants et des despotes. La constitution, c'était le point d'appui, le signal de ralliement de tous les bons citoyens au sein des orages excités par tant de factions, au milieu des divisions intestines fomentées par l'intrigue et par la corruption, favorisées par l'égoïsme, l'ignorance, la crédulité, et perfidement combinées avec la guerre extérieure.
Après avoir rappelé que certaines personnes, qui n'avaient jamais montré un zèle bien ardent pour la démocratie et étaient toujours restées au-dessous des principes de la Révolution, avaient tout à coup prononcé intempestivement le nom de république, et présenté l'appât d'une forme de gouvernement plus libre et plus parfait, il s'attaquait en ces termes à ses adversaires : « Depuis le moment où j'ai annoncé le dessein de combattre tous les factieux, j'ai vu des hommes, qui naguère conservoient encore quelque réputation de patriotisme, me déclarer une guerre plus sérieuse que celle qu'ils prétendent faire aux despotes; je les ai vus épuiser tous les moyens dont on ne manque jamais lorsqu'on a remis la fortune publique entre les mains de ses amis, et qu'on participe, sous différens titres, à toutes les espèces de pouvoir, pour me peindre à la fois, dans toutes les parties de l'empire, tantôt comme
(1) Ce prospectus (in-S" de 4 pages) est anjourd'liui très-rare. Omis pai- Laponneraye dans son édition des œuvres de Robespien-e, il a été reproduit par MM. Bûchez et Roux dans l'Histoire parlementaire de la Révolution, t. XIV, p. 192.
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un royaliste et tantôt comme un tribun ambitieux. » On l'avait accusé aussi d'être républicain, lorsque, durant le cours de l'Assemblée constituante, il défendait presque seul les droits du peuple contre le despotisme et l'intrigue. « Je suis royaliste, » poursuivait-il, « oui, comme un homme qui, presque seul, a lutté trois ans contre une Assemblée toute-puissante pour s'opposer k l'excessive extension de l'autorité royale; comme un homme qui, bravant toutes les calomnies d'une faction aujourd'hui confondue avec celle qui me poursuit, demanda que le monarque fugitif fût soumis à la justice des lois; comme un homme qui, sûr que la majorité de l'Assemblée rétablirait Louis XVI sur le trône, s'est dévoué volontairement à la vengeance de ce roi pour réclamer les droits du peuple ; comme un homme enfin qui défendra encore, au péril de sa vie, la constitution contre la cour et contre toutes les factions. Je suis républicain! Oui, je veux défendre les principes de l'égalité et l'exercice des droits sacrés que la constitution garantit au peuple contre les systèmes dangereux des intrigans, qui ne la regardent que comme l'instrument de leur ambition. J'aime mieux voir une assemblée représentative populaire et des citoyens libres et respectés avec un roi, qu'un peuple esclave et avili sous la verge d'un sénat aristocratique et d'un dictateur. Je n'aime pas plus Cromwell que Charles P'', et je ne puis pas plus supporter le joug des décemvirs que celui de Tarquin. Est-ce dans les mots de république ou de monarchie que réside la solution du grand problème social? Sont-ce les définitions inventées par les diplomates pour classer les diverses formes de gouvernement qui font le bonheur et le malheur des nations, ou la combinaison des lois et des institutions qui en constituent la véritable nature? Toutes les constitutions politiques sont faites pour le peuple; toutes celles oi^i il est compté pour rien ne sont que des attentats contre l'humanité. »
Il se défiait avec raison de ceux qui, dans un changement de gouvernement ou de dynastie, voulaient tout simplement satisfaire leur ambition personnelle. Tout récemment, le 6 mai, aux Jacobins, il avait provoqué une sévère mesure de discipline contre l'abbé D'Anjou, pour avoir proposé de mettre à la place du roi actuel des Français un des fils du roi d'Angleterre; cette motion antipatriotique et insidieuse ayant pour but, suivant lui, d'accroître le désordre auquel on était en proie et de jeter une nouvelle défaveur sur la société des Amis de la Constitution (1). Que lui importait qu'on reconnût avec lui, avec tout le
(1) Voyez le Journal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Coustitiition, miméro 190.
monde, les défauts de la constitution, si l'on ne défendait pas davantage la liberté individuelle, celle de la pensée, le droit de réunion et celui de pétition? On renouvelait de temps en temps le bruit d'un prochain départ du roi, mais le roi avait fui l'année précédente, et cet événement avait tourné au désavantage du peuple et au profit du despotisme. C'était précisément l'époque où la coalition, dont La Fayette était un des chefs, avait rendu au monarque une autorité immense aux dépens de la nation, et appesanti sur tous les patriotes un joug de fer. Prenant alors directement à partie ses adversaires : « Que faisiez-vous durant ce temps-là, vous, Brissot, vous, Condorcet? car c'est vous et vos amis que j'ai ici en vue, » s'écriait-il. Puis, dans un parallèle accablant, il leur reprochait d'avoir, — tandis que lui, se tenant dans les limites de la constitution, s'opposait énergiquement à toutes les mesures liberticides, — intempestivement prononcé le mot de république. Connus jusque-là par leurs liaisons avec La Fayette, sectateurs assidus du club demi-aristocratique de 1789, comment s"étaient-ils si subitement transformés en républicains? Leurs principes, il est vrai, avait soin d'ajouter Robespierre en faisant allusion au Traité sur la République publié par Condorcet, étaient beaucoup moins populaires que ceux de la constitution actuelle, mais ce seul mot avait suffi pour jeter la division parmi les bons citoyens, donner aux ennemis de la Révolution le prétexte de persécuter les véritables patriotes transformés en factieux, et reculer pour un demi-sièclé peut-être le règne de la liberté. 11 reprochait encore à Brissot et à Condorcet, mais sans incriminer leurs intentions, comme nous avons déjà eu soin de le dire, d'avoir en quelque sorte fatalement provoqué les déplorables événements du Champ-de-Mars au 17 juillet, date à jamais néfaste, où la contre-révolution s'était retrempée dans le sang des patriotes, et avait repris courage. S'exposer aujourd'hui par des innovations dangereuses à allumer la guerre civile au moment où venait d'éclater la guerre étrangère serait commettre le plus grand crime contre la patrie, pensait Robespierre. Il engageait donc tous les Français à se rallier avec lui autour de la constitution, et à la défendre à la fois contre le pouvoir exécutif et contre les factieux. Ses défauts appartenaient aux hommes, mais ses bases étaient l'ouvrage du ciel, continuait-il. « Elle porte en elle-même le principe immortel de sa perfection. La Déclaration des droits, la liberté de la presse, le droit de pétition, celui de s'assembler paisiblement, des représentans vertueux, sévères envers les grands, inexorables pour les conspirateurs, indulgens pour lesfoibles, respectueux pour le peuple, protecteurs ardens du patriotisme, gardiens religieux de la fortune publique, des représentans qui ne s'appli-
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quent point à faire des ministres, mais qui les surveillent et les punissent sans partialité, moins initiés dans les intrigues de la cour que dans l'art de défendre la liberté, la paix et l'abondance renaissant sous leurs auspices, il n'en faut pas davantage pour forcer la royauté à marcher dans le sentier que la volonté du Souverain lui a tracé, ou pour amener insensiblement et sans secousse l'époque où l'opinion publique, éclairée par la temps ou par les crimes de la tyrannie. pourra prononcer sur la meilleure forme de gouvernement qui convient aux intérêts de la nation. Nous aurons donc le courage de défendre la constitution, au risque d'être appelé royaliste et républicain, tribun du peuple et membre du comité autrichien. Nous la défendrons avec d'autant plus de zèle que nous en sentons plus vivement les défauts. Si notre obéissance entière, même aux décrets qui blessent nos droits, est un sacrifice à nos anciens oppresseurs, que ceux-ci ne nous refusent pas du moins l'exécution de ceux qui les protègent. » Ainsi voilà donc bien nettement tracé le programme de Robespierre : il voulait la constitution, interprétée dans le sens le plus démocratique, et se proposait de la défendre, non contre la volonté générale et la liberté, mais contre les intérêts particuliers et la perfidie, comme il le disait lui-même (1). On voit maintenant combien il est ridicule de présenter Brissot et Condorcet comme ayant été républicains, dans le sens que nous attachons à cette expression, alors que leur adversaire défendait encore les doctrines constitutionnelles. Robespierre ne se payait point de mots. De l'article que nous venons d'analyser, et de tous ses écrits ou discours antérieurs, il résulte qu'il voulait la république comme l'entendent les vrais démocrates, sans la nommer encore, de peur de perdre par trop de précipitation ce qu'on possédait déjà, tandis qu'il reprochait, non sans quelque raison, à ses adversaires, de vouloir le nom sans la chose avec toutes ses conséquences.
Combien de fois avons-nous entendu, depuis, les hommes les plus attachés aux préjugés de l'ancien régime revendiquer la liberté plus haut et plus fort que les véritables démocrates, cette liberté dont ils se montrent si avares quand ils sont au pouvoir ! Ah ! les exemples ne nous manqueraient pas pour prouver à quel point Robespierre se trouvait, en cette circonstance, dirigé par la raison, par le bon sens, par le génie même de la démocratie.
(1) Voyez dans le premier numéro du Défenseur de la Constitution cet article intitulé : Exposition de mes principes. Outre cet article, ce numéro contient des observations sur les moyens de faire utilement la guerre, que nous avons égaloment analysées, et la réponse de Robespierre aux discours de Brissot et de Guadet.
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Cette exposition de principes à laquelle Robespierre avait mêlé sa défense personnelle en termes bien modérés, comparativement aux diatribes journalières dirigées contre lui par ses adversaires, porta au comble la colère des Girondins, laquelle s'était accrue déjà de quelques récents débats aux Jacobins, oii l'avantage n'avait pas été de leur côté.
A la séance du 10 mai, un jeune homme, du nom de Méchin, secrétaire de Brissot, ayant proposé à la société, après un court éloge du ministre des finances Clavière, d'exiger de chacun de ses membres la justification du payement de ses contributions, sous peine de se voir privé de sa carte d'entrée au prochain trimestre, Robespierre réclama l'ordre du jour, et demanda qu'au lieu de s'occuper de l'éloge des ministres, on ouvrît immédiatement une collecte en faveur d'un cidevant garde-française, persécuté à cause de son civisme. Une fois par hasard d'accord avec les Girondins, Tallien appuya vivement la demande du jeune protégé de Brissot. Robespierre se disposait à reprendre la parole, quand un certain nombre de membres, parmi lesquels on remarquait l'auteur de Faublas gesticulant violemment, voulurent contraindre le président à mettre aux voix la fermeture de la discussion. Un tumulte effroyable suspendit pendant plus d'une demi-heure les travaux de l'assemblée. Inébranlable à la tribune, Robespierre insistait toujours, au milieu du bruit, pour répondre à Tallien : « 11 ne s'exerce ici de despotisme que celui de la vertu, » s'écria Mendouze; « au nom de la justice, M. Robespierre sera entendu. » Ces quelques mots, énergiquement prononcés, calmèrent l'effervescence générale, et Robespierre put enfin se faire écouter.
La proposition d'astreindre tout membre de la société à justifier du payement de ses contributions se présentait sous les dehors du patriotisme, mais elle ne lui en semblait pas moins dangereuse et inutile; il venait donc la combattre, au risque d'être dénoncé par ses auteurs comme un défenseur des anarchistes, des sans-culottes et des perturbateurs. Vouloir s'opposer à la perception de l'impôt était bien loin de sa pensée, on le savait, et sa conscience, d'ailleurs, lui suffisait. Il avait d'avance la preuve de la bonne volonté des citoyens en gêné-
I.IVHK VU. MOTION l)K MECHI.X COMUATTLi: TAU UOBESPIERnE 25r.
rai à acquitter leurs contributions, et s'en applaudissait, car jamais il n'avait contesté la nécessité de l'impôt. Quelques risées ayant éclaté : «Ces risées,» dit Robespierre, m. sont aussi déplacées qu'elles décèlent de méchanceté. » Il ne pouvait s'empêcher de s'indigner en voyant qu'au lieu d'occuper la société des grands intérêts de la liberté, on venait lui soumettre une proposition inutile^ puisque les rentrées s'effectuaient régulièrement; dangereuse, en ce qu'elle contenait une mesure inquisitoriale. Que signifiait donc ce zèle d'exiger des membres de la société une quittance d'imposition pour assister aux séances? Était-ce là un titre suffisant de patriotisme? Comment! un homme repu du sang de la nation, vendu à la cour, aux ennemis de la Révolution, apporterait sa quittance du percepteur, et il recevrait une carte d'admission refusée peut-être à un bon citoyen indigent, car on ne distinguerait pas entre la mauvaise volonté et l'impuissance ! « Il me paraîtraitun meilleur citoyen,» ajoutait Maximiben, «celui qui, pauvre mais honnête homme, gagnerait sa vie sans pouvoir payer ses contributions, que celui qui, gorgé peut-être de richesses, ferait des présents corrupteurs; qui, engraissé de la substance du peuple, viendrait se faire un mérite des actions que la nation aurait peut-être à lui reprocher (1). » Cette proposition, continuait-il, était attentatoire aux principes de l'égalité, puisqu'elle tendait à écarter des sociétés patriotiques les citoyens qui se seraient trouvés momentanément dans l'impossibilité de payer leurs contributions; attentatoire à l'humanité, en ce qu'en rendant hommage à la riehesse elle avilissait l'indigence ; elle était fallacieuse enfin, en ce qu'elle érigeait en titre de patriotisme ce qui n'était qu'un simple devoir et l'exécution même de la loi. Et en s'exprimant ainsi, Robespierre n'était-il pas dans le vrai?
Prévoyant à combien d'attaques nouvelles il allait être en butte de la part des Girondins pour s'être permis de combattre une de leurs propositions, il termina en ces termes : « Je suis exposé à toutes les calomnies, c'est pour cela que je suis venu à cette tribune énoncer hautement mon opinion ; c'est pour cela que je viens défendre les droits les plus sacrés du peuple. Je dirai que plus le zèle à soutenir sa cause
(1) Ce langage si naturel dans la circonstance, ce discours si digue du patriote <jui le prononçait, voilà ce que M. Miclielet, dans sa partialité systématique, appelle encore une tendance désorganisatrice, un bavardage hypocrite, une lâche flatterie au populaire (t. III, p. 437-438). M. Michelet ne s'est donc pas souvenu que sous la Convention, à une époque oii tant de faux démocrates flattaient le peuj^le, Robespierre demanda que tous les citoyens sans exception, les plus pauvres comme les plus riches, fussent astreints au payement de l'impôtV C'était, à ses yeux, le premier devoir du citoyen que d'acquitter ses contributions. « Xe privez pas la République du denier de la veuve, » disait-il.
deviendra dangereux, que plus il confondra les factieux, et plus je défendrai les principes de la liberté, de l'égalité et de l'humanilé. Perfides intrigants, vous vous acharnez à ma perte, mais je vous déclare que plus vous m'aurez isolé des hommes... » — Tallien, qui présidait, l'ayant, à ces mots, invité à rentrer >dans la question, — il y est, s'écria une voix. — « Oui, » reprit Robespierre, «plus vous m'aurez isolé des hommes, plus vous m'aurez privé de toute communication avec eux, plus je trouverai de consolation dans ma conscience et dans la justice de ma cause. Je conclus à ce qu'attendu que la société veut le payement des contributions, mais qu'elle veut en même temps le maintien de la constitution ; que, pour y parvenir, il n'est pas utile d'avilir l'indigence, d'ouvrir une large porte à l'intrigue, à la calomnie, aux privilèges de l'opulence, de dénaturer toutes les idées, je conclus à ce qu'elle passe à l'ordre du jour. » Des applaudissements redoublés accueillirent cette éloquente improvisation, et les chapeaux s'agitèrent en l'air en signe d'approbation.
Danton prit ensuite la parole, dénonça la proposition girondine comme attentatoire à la majesté du peuple, et poussant droit aux calomniateurs, il s'écria : « M. Robespierre n'a jamais exercé ici que le despotisme de la raison ; ce n'est donc pas l'amour de la patrie, mais une basse jalousie, mais toutes les passions les plus nuisibles qui excitent contre lui ses adversaires avec tant de violence, » Puis, après avoir rappelé le pénible silence auquel il s'était condamné, lui Danton, et promis de démasquer à son tour ceux qui se vantaient tant d'avoir servi la chose publique, — allusion au discours de Brissot, — il ajoutait : « Il sera peut-être un temps, et ce temps n'est pas éloigné, oi^i il faudra tonner contre ceux qui attaquent depuis trois mois une vertu consacrée par toute la Révolution, une vertu que ses ennemis d'autrefois avaient bien traitée d'entêtement, mais que jamais ils n'avaient calomniée comme ceux d'aujourd'hui.»
Méchin voulut répondre ; quelques membres, entre autres Merlin (de Thionville\ lui fermèrent la bouche en lui opposant le règlement. Cependant, après un assez long tumulte, qui fit dire à Merlin : « Il me semble qu'un démon souffle dans cette société le feu de la guerre civile, » ]iléchin parvint à reprendre la parole. Mais sa proposition, ayant contre elle l'immense majorité de la société, fut enterrée sous l'ordre du jour (1). Les Girondins ne pouvaient pardonner à Robespierre de
(1) Voyez pour cette importante séance le Journal des débats et de la correspondancid' la Société des Amis de la Constitution, numéro 193. — Préfet à Caen ou il a laissé de terribles souvenirs de son dévouement au despotisme impérial, baron de l'Kmpire, l'ardent girondin Mécliin figura dans le camp de ropposition sous la lîestauration, à
I.IVU1-: VII. — FLIIF.LKS DES C.IUONDINS *, ODIEUSKS CALOMNIES 257
leur avoir fait subir cet échec; la publication du Défenseur de la Conslitution aclieva de les exaspérer.
Les petites choses, ils les interprétaient à mal, ils les lui imputaient à crime. La proposition de briser les traités qui unissaient la France aux cantons suisses ayant été agitée aux Jacobins, Robespierre la combattit très-vivement. Tout en convenant que les officiers suisses au service de la France étaient entachés d'aristocratie, il considérait comme une mesure imprudente et souverainement impolitique de rompre avec les cantons au moment où déjà l'on se trouvait en lutte avec une partie de l'Europe (1). L'assemblée, à sa voix, rejeta cette motion. Eh bien ! il n'en fallut pas davantage au journal de Brissot pour publier, avec une intention perfide, que Robespierre s'était opposé à ce qu'on parlât de déchirer les capitulations avec les cantons, et que la cour et ses partisans comptaient beaucoup sur les régiments suisses (2). Quelques jours plus tard, du reste, Robespierre convint qu'il pouvait bien s'être trompé en s'opposant à ce que l'on discutât la question relative aux capitulations avec les cantons suisses, et lui-même proposa à la société de remettre cette question à l'ordre dujour (3).
Le lendemain même de l'apparition du premier numéro du Défenseur de la Constitution, recommençait dans les journaux girondins, dans la Chronique de Paris, dans le Patriote français, une guerre à outrance, impitoyable et sans l'ombre de loyauté contre l'auteur du nouveau journal. Dans un article intitulé Encore des pourquoi? le journal de Brissot avançait les insinuations les plus calomnieuses. Voici un échantillon de la polémique girondine : k Pourquoi
laquelle il avait cependant oftert ses services en 1814. Rentré dans Tadministration après la révolution de Juillet, il fut placé à la tête du département du Nord, quïl administra jusqu'en 1839. Mis à la retraite à cette époque, il mourut dix ans après.
(1) Journal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Constitution, numéro 194.
(2) Patriote françois, numéro 1014.
(3) Journal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Constitution, numéro 198.
258 HISTOIRE DF, llODESPIKr.UF.
M. Robespierre et ses partisans se sont-ils obstinément opposés à la guerre défensive? — c'est offensive qu'il aurait fallu dire; le mensonge ne coûtait rien aux rédacteurs des journaux girondins, — nous n'en savons rien ; mais l'ancien ministère, mais ses agents, mais outes les feuilles autrichiennes et coblentziennes ont tenu la même conduite. » Xarbonne, énergiquement soutenu par les Girondins, n'avait jamais voulu que la guerre restreinte, comme Brissot à l'origine; et, à ce propos, un journal, qui récemment avait prêté au parti de la Gironde un appui intéressé, venait de lui reprocher rudement son peu de mémoire. « M. Brissot ne voyoit que Coblentz, ne vouloit détruire que Coblentz, et prétendoil que la Révolution seroit faite aussitôt après (1). » Si quelques personnes avaient ardemment souhaité la guerre, c'étaient les émigrés, puisque de la conflagration générale devait résulter, ils le croyaient du moins, la ruine de la Révolution ; donc, vous êtes leurs complices, vous, les promoteurs de la guerre, aurait pu dire Robespierre aux Girondins; mais avant de retourner contre ses adversaires les armes déloyales dont ils se servaient pour l'attaquer, il attendra patiemment. Citons encore : « Pourquoi M. Robespierre et ses partisans n'ont-ils pas voulu que les membres contribuables de la société des Jacobins fussent tenus de présenter leurs quittances? nous n'en savons rien, mais Coblentz et l'Autriche savent que leur cause triomphera, si on ne paye pas les contributions. ■» Quelle bonne foi dans la polémique ! Et tout l'article était sur ce toru En terminant, et par une étrange interversion des rôles, cet organe des rancunes girondines accusait Robespierre d'avoir décrié le Patriote françois, la Chronique, en un mot tous les journaux patriotiques, et lui reprochait, en quelque sorte, d'avoir, à son tour, entrepris un journal (2). C'était bien là, en effet, ce qui présentement causait tant d'irritation aux Girondins comme Brissot, Condorcet et Girey-Dupré. 0 Basiles ! Escobars de la liberté, aurait pu répondre Robespierre, depuis quelques mois je suis décrié, diffamé, assassiné moralement dans toutes les feuilles dont vous disposez, et aujourd'hui vous ne me permettez même pas le libre exercice du plus sacré des droits du citoyen; vous semblez me faire un crime d'avoir pris en main pour me défendre l'arme dont chaque jour vous vous servez contre moi.
Non moins déloyale, non moins outrageuse se montra la Chronique de Paris. A l'époque où, après la session de l'Assemblée constituante, Robespierre se trouvait à Arras, le journal de Condorcet avait publié,
(1) lié vol ut ions de Paris, numéro 149, p. 289.
(2) Patriote franrois. miméro 1014 (du 20 mai).
LIVUK VH. REPONSE A CONDOllCEï 25»
on s'en souvient peut-être, l'extrait d'une lettre contre les prêtres en général, faussement attribuée à Maximilien, et s'était bien gardé d'insérer le démenti de ce dernier. Depuis il n'avait jamais perdu l'occasion d'invectiver Robespierre en termes injurieux à l'excès. Ces suppositions de lettres étaient, paraît-il, dans le goût de cette feuille, car nous trouvons dans le numéro du 18 mai 1792 une longue lettre soi-disant adressée par Robespierre aux auteurs du Journal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Constitution. C'était une parodie sanglante de ses motions et de ses discours sous forme de reproche aux rédacteurs de cette feuille de se faire un jeu « de la réputation d'un incorruptible; » expression qui revenait comme un refrain à la fin de chaque phrase. Comme Robespierre s'était permis de critiquer Condorcet et les géomètres dans sa réponse à Brissot, on lui prêtait cette phrase : « Vous me faites insulter la philosophie et les lettres, et l'on accuse de fanatisme et de barbarie un incorruptible (1). » Robespierre répondit à cette attaque dans le deuxième numéro du Défenseur de la Constitution; il répondit sans trop d'aigreur, et dignement, comme on peut en juger : « On m'a forcé de lire la Chronique, et j'y ai trouvé une lettre écrite sous mon nom à l'auteur d'un /ouma/ des débats de la Société des Amis de la Constitution, et au bas de laquelle on a mis ma signature. Je n'ai jamais aperçu une grande distance entre les libellistes et les faussaires : cependant, lorsque des calomniateurs périodiques veulent réunir l'un et l'autre métier, ne passent-ils pas les bornes de la licence qui leur est permise; et quoiqu'aucun homme sensé ne puisse se plaindre d'être calomnié par la Chronique^ seroit -il déraisonnable de réclamer une fois pour toutes contre tous les faux passés et futurs que ce papier pourroit contenir? Je propose cette question à M. Condorcet, l'homme du monde le plus scrupuleux sur les abus de la presse : témoin cette même Chronique oii naguère il déclaroit, d'un ton vraiment terrible, que l'Assemblée
(1) Chronique de Paris, du 18 mai 1792. Si le journal de Condorcet défendait contre llobespierre Xarbonne et La Fayette, contre lequel Brissot va bientôt lui-même réclamer avec fureur im décret d'accusation, il ne brillait cependant point par la tolérance. Nous avons déjà donné un échantillon des facéties de cette feuille girondine et modérée; en voici un nouveau : « Un membre de la société des Jacobins a proposé de transporter les prêtres réfractaires à Alger, et d'en faire un échange en donnant deux prêtres pour un captif; cela n'est pas cher. -■> (X» du 25 mai.) De son côté, le secrétaire de Brissot, le jeune ^Sléchin, disait aux Jacobins, à propos de ces mêmes prêtres insermentés : (t Je désire bien ardemment qu'il soit possible de transporter cette ivraie à Botany-Bay et aiitres lieux . ■> (Journal des débats et de la correspondance de la Société numéro 194). Et ces gens-là taxaient Robespierre d'exagération, parce qu'il avait émis sur la guerre une autre opinion que la leur, et qu'il attaquait La Fayette dont nous allons bientôt les voir devenir eux-mêmes les accusateurs acharnés.
nationale étoit déterminée à foudroyer tous les écrivains incendiaires (1). » Certes, après une agression si violente et si injuste, il n'était guère possible de répondre avec plus de mesure ; mais la fureur^ des Girondins semblait croître en proportion de la modération de leur adversaire.
Et cependant sur les points principaux de la Révolution, sur les grandes questions de la liberté, ils étaient d'accord avec Robespierre, sans toutefois jamais se tenir aussi fermes que lui dans les principes, comme on le peut voir par un exemple. Il était beaucoup question à cette époque du fameux comité autrichien; la cour résolut d"intimider les dénonciateurs. A cet effet, le journaliste Carra fut cité devant le juge de paix de la section de Henri IV, par Bertrand de Moleville et Montmorin, qui se plaignaient d'avoir été calomniés par lui ; il les avait, et non sans raison, on le sait aujourd'hui, accusés d'être les agents du cabinet des Tuileries près la cour de Vienne. Le rédacteur des Annales politiques ayant déclaré tenir ses renseignements de Merlin, de Chabot et de Basire, le juge de paix de la section de Henri IV, Etienne de Larivière, lança le 18 mai, sans autre forme de procès, un mandat d'arrêt contre les trois députés, et le lendemain, dès cinq heures du matin, ils étaient arrêtés dans leurs lits par des gendarmes. On voit où en était encore le respect de la liberté individuelle en l'an quatrième de la Révolution, sous l'empire de la constitution et sous un gouvernement régulier; cela suffit à indiquer quelle était alors la puissance de la réaction. Robespierre ne put s'emjpècher d'écrire, après avoir raconté le fait dans son journal : « Le pays où les fonctionnaires publics osent commettre de pareils attentats est encore bien éloigné d'être un pays libre (2). » L'Angleterre, qu'il n'avait garde de citer en tout pour modèle, comprenait beaucoup mieux le respect dû à la liberté individuelle, et dans ce pays les trois citoyens illégalement arrêtés auraient eu le droit de repousser la violence par la force ; en France, au contraire, on s'étonnait cà peine de l'arrestation arbitraire de trois représentants du peuple.
(1) l'c'/cîîsei/r de?oCo»is?!7u/iOî!, numéro 2, p. 99.
(2) Ibid., numéro 2, p. 86,
LIVIIE Ml. — CONDAM.NATlONDi: LECOINTI'.E A TROIS JOURS DK PRISON" 261
Cependant l'Assemblée nationale s'émut, et au bout de deux jours, après deux longues et tumultueuses séances pendant lesquelles l'imprudent juge de paix trouva des approbateurs et des défenseurs, elle se décida, sur la proposition de Gensonné, éloquemment appuyée par Guadet, à ti'aduire Etienne de Larivière devant la haute cour d'Orléans (1). Pour les progrès de l'esprit public, et dans l'intérêt des principes, Robespierre regretta que les orateurs qui avaient discuté la question eussent fondé leur opinion sur l'outrage fait au Corps législatif, au lieu de réclamer les droits de tous les citoyens violés dans la personne des trois députés arrêtés. « La dignité des représentans n'est qu'un éclat emprunté de la majesté du peuple; » disait-il; « sans la liberté civile, la liberté politique n'est qu'une chimère, ou plutôt celle-ci n'a d'autre objet que d'assurer l'autre, c'est-à-dire de protéger la personne et la propriété de chaque citoyen. » Les plus faibles individus opprimés devaient jouir de la même protection que les magistrats eux-mêmes, et il eût été, selon lui, de la dignité des législateurs d'asseoir leur décret sur ces principes. En finissant, il engageait instamment l'Assemblée législative à délivrer le pays de tous ces faux officiers de paix qui semblaient avoir déclaré au patriotisme une guerre immortelle, et à réformer un code de police né du génie de Tibère, et inexplicable sous l'empire d'une constitution libre (2).
Le lendemain même du jour où elle décrétait d'accusation le juge de paix Larivière, l'Assemblée législative condamnait à trois jours de prison un de ses propres membres, Laurent Lecointre, sur la dénonciation de neuf soldats de la garde des cent-suisses qui s'étaient plaints d'avoir été arbitrairement détenus par les ordres de ce député. Comme membre du comité de surveillance, Lecointre avait été averti que ces neuf individus étaient enrôlés pour Coblentz, et il en avait écrit à la municipalité de Béfort, laquelle les avait fait arrêter au passage. Cela atténuait singulièrement le délit reproché au député de Versailles ; toutefois ses collègues crurent devoir donner une preuve de leur attachement aux pi'incipes par cet acte de rigueur envers un des leurs. Robespierre y vit un hommage rendu a la liberté individuelle, et il en félicita l'Assemblée, ^lais Laurent Lecointre n'en avait pas moins droit, à son avis, à l'estime des bons citoyens ; et rappelant tous les services rendus par ce représentant à la cause de la Révolution, il le défendit contre les attaques de Condorcet, auquel il reprocha de nouveau d'avoir appartenu à la coterie
(1) .1/oni7eî('-ilu 21 mai 1792. J.-B. Etienne de Larivière se trouva au nombre des prisonniers massacrés à Yersailles au mois de septembre suivant.
(2) Défenseur 'le la Constitutioiij numéro 2, p. 85 à 92.
qui avait dénoncé à l'opinion publique l'auteur du Contrat social comme un fou orgueilleux, comme un vil hypocrite, et d'avoir excité contre ce grand philosophe la vengeance des ministres et le despotisme des rois (1). Oubliant l'appui qu'il avait trouvé en cette circonstance auprès de Robespierre, nous verrons plus tard Laurent Lecointre s'unir, pour conspirer sa perte, aux sanglants héros de Thermidor.
Tout intérêt s'effaçait en ce moment devant la curiosité éveillée par ce mystérieux comité autrichien auquel les Girondins, dont l'influence venait de se fortifier par l'élévation d'un de leurs amis, le colonel Servan, au ministère de la guerre, imputaient toutes les machinations, toutes les intrigues, toutes les manœuvres ourdies contre la Révolution. Frère de l'ancien avocat général de ce nom, et ami de madame Roland, le colonel Servan passait pour un homme austère, probe, énergique. Sa nomination parut d'un bon augure à Robespierre, qui le félicita d'avoir tout d'abord songé à déjouer les complots contre-révolutionnaires, se réservant, après l'avoir loué, de se rétracter si la conduite ultérieure du nouveau ministre démentait ses premiers actes (2). La dénonciation contre le comité autrichien portée à la tribune de l'Assemblée législative pouvait devenir une occasion de réconciliation entre Robespierre et les Girondins ; mais, par la faute de Brissot, elle ne fit qu'envenimer la querelle. Ala séance du23 mai, GensonnéetBrissot s'attachèrent, dans deux interminables discours, à prouver l'existence de ce comité, et proposèrent à l'Assemblée de décréter la miss en accusation de l'ex-ministre Montmorinetl'examende laconduitedes anciens ministres Duport et Bertrand de IMoleville (3). A la suite de cette formidable dénonciation, sur laquelle nous reviendrons tout à l'heure, une fermentation extraordinaire se produisit dans les esprits; la trahison sinistre apparaissait à tous les regards, et de nouveau l'on parlait du prochain départ du roi. Provoquée de toutes parts, l'Assemblée législative rentra dans la voie des sévérités terribles. Après une longue discussion du rapport de Français (de Nantes) sur les prêtres non assermentés, elle décida le 27 mai, sur la double proposition de Guadet et de Vergniaud, comme mesure de sûreté publique et de police générale, que la déportation d'un ecclésiastique réfractaire serait prononcée de plein droit
(1) Véfcnseur de la Constitution, numéro 2, p. 93 à 99. Ce second numéro du Défenseur de la Constitution contient : 1° un article sur la nécessité et la nature de la discipline militaire, que nous avons analysé plus haut; 2° un article intitulé : Nouvel attentat contre la liberté individuelle et contre les droits du peuple ; 3° Emprisonnement de .V. Lecointre ; 1° Oh-iervations sur un pamphlet; 5" un certain nombre de décrets rendus par l'Assemblée,
(2) Ibid., numéro 3, p. 141.
(3) Voyez le Moniteur du 24 mai 1792.