I.IVRK VIII. MAMFF.STATION DU >U JUIN
avons dit déjà comment, après avoir suivi si longtemps la même ligne politique que Robespierre et avoir bravement combattu avec lui, il en était venu, involontairement peut-être, subissant lui aussi l'ascendant du pouvoir, dont une petite portion était entre ses mains, à pencher du côté des hommes en posses>ion de ce pouvoir. Il n'était pas d'avances, du reste, qu'on ne lui eût faites; et, tandis que les journaux de Brissot et de Condorcet poursuivaient Robespierre de leurs calomnies, de leurs invectives, ils prônaient outre mesure le maire de Paris, grandissaient sa réputation, espérant bien s'en servir et par elle contre-balancer celle de leur redoutable adversaire.
A l'époque de la formation du ministère girondin, Robespierre, peu édifié sur la loyauté des intentions de la cour, avait demandé au maire de Paris, son ami, si cette nouvelle combinaison ministérielle ne lui était pas suspecte, (f Oh ! si vous saviez ce que je sais ! Si vous saviez qui les a désignés ! » avait répondu Pélion avec un air de satisfaction remarquable. Robespierre, le devinant, lui avait dit en riant de sa bonne foi : « C'est vous peut-être? — Hem! hem ! » s'était contenté de répondre le maire en se frottant les mains. — Or voici ce qui s"était passé. Quelques jours avant la nomination des ministres de son choix, Brissot, voulant avoir l'air de témoigner à son compatriote Pétion beaucoup de condescendance, était allé le voir à la mairie et lui avait dit : « Qui nommerons-nous ministres? Roland, Clavière. Ils sontbons,les voulez-vous? — Parbleu, oui... Roland, Clavière l... Oh! mais savez-vous que cela serait délicieux! Qu'on les nomme, » s'était empressé de répondre Pétion; — et il était resté convaincu, au dire de Robespierre, que le ministère était son ouvrage (T. C'est pourquoi il se montra tout disposé à favoriser, par son inaction au moins, un mouvement destiné à provoquer le rappel des ministres ; et , quand un peu plus tard , on lui reprocha le peu d'efforts qu'il avait tentés pour le comprimer, il répondit en se félicitant de ce qu'aucune blessure n'avait été reçue au milieu de cette grande fermentation, et fit, de cet heureux résultat, un titre de gloire à la municipalité [2;.
On connaît les incidents variés de la fameuse journée du 20 juin : la plantation du mai sur la terrasse des Feuillants; le défilé du peuple au milieu de l'Assemblée nationale; l'envahissement du château; la longue humiliation de la famille royale : tout cela, nous n'avons pas à le raconter ici. L'imposante manifestation fut loin d'avoir le caractère som-
(1) Réponse à Jérôme Pétion. Voyez le numéro 7 des Lettres de Robespierre à ses eommettans.
(2) Voyez le Mémoire justificatif de Pétion, dans l'Histoire parlementaire de la Révolution, t. XV, p. 170.
bre et farouclie que lui ont prêté les écrivains de la réaction; rarement, au contraire, on vit une telle masse de population en armes se ruer sans causer plus de trouble et de ravage. Le peuple s'était contenté de demander, sous une forme qui n'était plus, il est vrai, celle du respect auquel depuis tant de siècles la monarchie était habituée, l'exécution loyale de la constitution et la sanction des décrets; puis, la nuit venue, il s'était retiré paisiblement aux cris mille foisrépétés de: Vivela Nation! Les Girondins crurent avoir atteint leur but. Le soir même, aux Jacobins, un de leurs orateurs se vanta d'avoir dit au roi : « Le peuple veut que vous rappeliez des ministres qui ont sa confiance (1); » et, le lendemain, Brissot publiait dans son journal ces lignes significatives : « Le peuple devoit une réponse à la lettre de M. La Fayette, il l'a faite aujourd'hui. Ce général accusoit l'insignifiance du ministère patriote qu'on vient de renvoyer. Le peuple, qui ne se laisse pas diriger par l'intrigue, est venu demander lui-même justice de ce renvoi, que sous le despotisme on ne se seroit pas permis impunément (2). » Mais les Girondins se trouvèrent complètement déçus ; ils n'obtinrent rien de ce qu'ils espéraient. La cour ne fit aucune concession, et, comme le redoutait Robespierre, ce mouvement faillit devenir fatal à la liberté. On vit, en effet, redoubler l'audace de tous les ennemis de la Révolution ; et en cette occasion, les partisans absolus de l'ancien régime donnèrent la main aux Feuillants, considérant le rétablissement du despotisme com.m.e une conséquence inévitable de la journée du 20, dont les journaux royalistes publièrent une relation mensongère, dans le but d'irriter contre la Révolution tous les esprits tièdes et incertains.
Le roi lui-même, dans une proclamation, donna à entendre que sa vie avait été menacée, que les organisateurs du mouvement avaient obéi h une pensée de meurtre et de pillage. Le directoire du département de Paris, s'enfonçant de plus en plus dans les voies de la réaction, jugea qu'il y avait lieu de poursuivre juridiquement les fauteurs de la journée du 20 et les magistrats qui ne l'avaient pas empêchée; il alla jusqu'à prononcer la suspension de Pétion et de Manuel.
Robespierre, avons-nous dit, n'avait pas approuvé la manifestation, prévoyant bien, avec sa perspicacité ordinaire, quel en serait le fâcheux
(1) Journal des débats et de la correspo^ulance de la Société des Amis de la Constitution, numéro 218.
(2) Voyez le Patriote françois, luiméro 1046. Ce qui n'a pas empêché Brissot de prétendre, dans ses Mémoires, par la plus étonnante contradiction, que le mouvement du 20 juin avait été un coup monté par la cour (t. IV, p. 201). Quel degré de confiance à accorder à ce chef de la (Gironde ! Voilà l'homme dont madame Roland a tracé un portrait si Hatteur. Voyez notamment, dans ses JUémoires , les Derniers ecrtts, t. II, p. 237 de 1 "éd. Barrière et Berville.