I.IVUE VIII. ADUESSF. AUX FEDERES
tremblant n'allait pas manquer sans doute de couvrir d'un grossier masque de patriotisme son visage hideux ; aussi Robespierre mettait-il soigneusement la bonne foi des fédérés en garde contre les prévenances à l'aide desquelles l'aristocratie et l'incivisme s'efforceraient infailliblement de les circonvenir. « Que l'honneur d'accueillir la vertu, » leur disait-il, « soit réservé à la vertu seule. Fuyez les perfides caresses, les tables opulentes où l'on boit dans des coupes d'or le poison du modéranlisme et l'oubli des devoirs les plus saints. » Combien de gens, en effet, sur des gages trompeurs, étaient disposés à recouvrer la sérénité de l'espérance et à s'épargner la peine de lutter contre les ennemis de la patrie ! Aux fédérés d'apprendre aux âmes faibles et pusillanimes quelle devait être l'attitude des hommes libres en face des oppresseurs du peuple, de déjouer les entreprises perfides, de repousser les avances de la tyrannie, de sauver l'État, d'assurer enfin le maintien de la cons'titution, non point de celle qui confiait au roi un pouvoir exorbitant, d'immenses trésors, protégeait les grands scélérats et assassinait le peuple dans les formes ; mais de celle qui garantissait la souveraineté et les droits de la nation, et protégeait la liberté et le patriotisme. Ainsi revenait toujours dans la bouche et sous la plume de Robespierre cette distinction capitale, à laquelle n'ont pas assez pris garde la plupart des auteurs qui ont écrit sur la Révolution. Jusqu'à la chute de la monarchie, il se montra constitutionnel dans le sens révolutionnaire le plus avancé, c'est-à-dire qu'à ses yeux la constitution était encore le rempart des droits et des libertés qu'au sein de l'Assemblée constituante il était parvenu à dérober à la rage des réacteurs : c'était la garantie de la Révolution contre les partisans de l'ancien régime.
En invitant les députés venus des départements à se rendre au Champ de la Fédération, il les engageait à ne prêter serment qu'à la patrie entre les mains du roi immortel de la nature, qui avait fait l'homme pour la liberté. Ce lieu même, cet autel oi^ l'année précédente, à pareille époque, le sang de tant de citoyens innocents avait été répandu, avait besoin d'être purifié. Du reste, le souvenir de la patrie ensanglantée lui paraissait propre à inspirer de grandes pensées, «r Ne sortez point de cette enceinte, » disait-il à la fin de son adresse aux fédérés, « sans avoir décidé dans vos cœurs le salut de la France et de l'espèce humaine. Citoyens, la patrie est en danger, la patrie est trahie; on combat pour la liberté du monde; les destinées de la génération présente et des races futures sont entre vos mains; voilà la règle de vos devoirs, voilà la mesure de votre sagesse et de votre courage. » D'immenses acclamations accueillirent la lecture de cette
adresse qui répondait si bien au sentiment général. La société en vota l'impression, l'affichage, la distribution à ses membres, à ceux de l'Assemblée nationale, aux citoyens des tribunes, et l'envoi à toutes les sociétés affiliées (1).
Sous l'émotion de cette lecture, un membre nommé de Noirterre monta à la tribune pour déclarer qu'il adoptait sur le général La Fayette les sentiments de Robespierre, et qu'étant appelé à commander un bataillon de volontaires, il ne conduirait pas aux frontières les troupes confiées à ses soins tant qu'un tel général serait à la tête des armées. Ceci se passait le 11 ; le lendemain, dans une séance extraordinaire, se produisit un autre incident. Un journaliste du nom de Marta, appartenant à la société, semblait s'attacher, dans le journal du soir dont il était rédacteur, à présenter sous un jour absolument faux les opinions émises a la tribune des Jacobins. Ainsi, en rendant compte de l'adresse aux fédérés, il la défigura au point de la donner à ses lecteurs comme une invitation spéciale aux Marseillais de ne pas quitter le Champ-de- Mars sans avoir vengé les victimes qui, l'année précédente, y avaient été immolées. Robespierre se plaignit vivement d'un tel procédé; il y vit l'intention perfide de dénaturer les principes de la société par une calomnie dangereuse, et il proposa à ses collègues de punir ce rédacteur en le rayant sur-le-champ de la liste des membres de la société. Marta essaya de se justifier en accusant les protes de l'imprimerie d'avoir tronqué ses manuscrits. Cette mauvaise excuse ne pouvait avoir de succès; le présentateur de Marta, Taschereau, lui reprocha de s'être, à diverses reprises, rendu suspect d'incivisme, et la société, en votant son expulsion, engagea tous les journalistes patriotes à donner aux motifs de cette mesure rigoureuse le plus de publicité possible (2).
La journée suivante parut d'un bon augure aux amis de la Révolution : l'Assemblée nationale, faisant droit aux nombreuses réclamations des citoyens de Paris, leva enfin, sur le rapport du député Muraire, la suspension prononcée contre le maire de Paris par le directoire du département et confirmée par le roi. C'était là un grave échec pour le pouvoir
(1) Journal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Constitution, immdro 230. L'adresse fie Piobespierre ne s'y trouve point. Elle parut sous ce titre : Aux fédérés, par des citoyens amis de la Constitution (in-8° de 4 p.). KobespieiTe l'inséra dans le numéro 9 du Défenseur de la Constitution. Outre cette adresse et des observations sur la suspension du maire, dont nous avons parlé plus haut, ce numéro contient un long discours de Collot-d'Herbois sur la conduite de La Fayette, et une correspondance assez étendue relative à la situation des frontières.
(2) Journal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Constitution, numéro 231.