LIVRE Mil. — SUn L AJOURNEMENT DU DECRET COXCEr.NA:tT LA FAYETTE
de l'ancien régime, tous les fripons du nouveau que l'intrigue a élevés aux emplois publics, tout ce qu'il y a en France d'égoïstes et d'hommes lâches et corrompus, est ligué contre le peuple pour le replonger dans le néant et réduire l'espèce humaine à la condition d'un vil troupeau, pour partager la puissance et la fortune publique avec la cour et les chefs de parti . »
L'évêque de Bourges, Torné, en répondant à Dumolard, avait cité l'anecdote suivante, que le célèbre Franklin racontait souvent avec complaisance. Un jour, Washington s'étant présenté devant le congrès pour l'entretenir des affaires de l'État : « Remontez sur votre cheval de bataille, » lui dit le président du congrès, « c'est h nous à régler l'intérieur. » Washington, avait ajouté l'évêque, n'avait pas la pensée cependant de semer dans son pays des germ.es de guerre civile. On aurait donc dû, selon Torné, répondre au général La Fayette : « Vous ne rejoindrez plus l'armée ; allez expier vos intrigues criminelles dans les prisons d'Orléans (11. » Et en effet, nous le répétons, c'en serait fait de la liberté civile, s'il était loisible à un général d'abandonner ses troupes pour venir imposer des conditions aux représentants du pays. Sans nier ce que la démarche de La Fayette put avoir de chevaleresque, je prétends qu'aucun peuple, sous peine de tomber bientôt dans le despotisme militaire, ne saurait laisser impunie une telle conduite. Qu'elle ait eu l'approbation de tout le parti Feuillant, de ces hommes qui, après avoir adopté la Révolution avec transport, s'en étaient dégoûtés du moment où elle n'avait plus servi exclusivement leurs intérêts, et qui n'étaient pas loin à présent de tendre la main aux émigrés, cela est naturel. Quels étaient maintenant à leurs yeux les bons citoyens? C'étaient, suivant la juste remarque de Robespierre , les écrivains qui, chaque jour, outrageaient pour de l'argent les défenseurs de la liberté et s'efforçaient de prouver au monde que le peuple français était composé de bandits et de factieux; c'étaient ces administrateurs et ces juges qui, voyant toujours le crime là oi!i était la pauvreté, n'apercevaient le patriotisme et l'innocence que là où régnaient la richesse et l'aristocratie. Certes, ils étaient d'habiles politiques, ces prétendus amis de la liberté : après avoir fait dépendre de la propriété d'une terre ou d'un château la qualité de citoyen, ils avaient proscrit les soldats patriotes et confié à des officiers de l'ancien régime la défense de la Révolution. « Quels régénérateurs de la nation ! » s'écriait Robespierre. « Libre à eux d'unir dans des chants de victoire les noms de Frédéric, de François et de La Fayette, de se
(1) Voyez le Moniteur du 23 juillet 1792.
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préparer à danser sur les cendres de la patrie; » mais c'était au peuple françois, disait-il en finissant, à leur ravir ce triomphe et à faire rentrer dans la poussière tous les tyrans et tous les traîtres (1).
En même ttsmps il rédigeait pour les fédérés réunis à Paris une adresse aux Français des quatre-vingt-trois départements. C'est dans la capitale, y était-il dit, que se tram.ent tous les complots, toutes les intrigues contre-révolutionnaires, que se préparent l'invasion du territoire,-les horreurs de la guerre civile et de la guerre étrangère; c'était donc là que devaient vaincre ou mourir les envoyés de la France. Le triomphe était certain, si leurs frères des départements se levaient tous ensemble et juraient comme eux d'anéantir les derniers vestiges de l'aristocralie et du despotisme, de ne plus souffrir à la tète des armées et de l'administration ceux contre lesquels avait été faite la Révolution, et qui la trahissaient en feignant de la servir. Il était bien facile de reconnaître dans cette adresse la main de Robespierre, à cette seule phrase par exemple : «Pour nous, nous ne sommes d'aucun parti, 10US ne servons aucune faction ; vous le savez, frères et amis, notre volonté, c'eît la volonté générale. Notre ambition est d'être libres, notre cri de ralliement est la Déclaration des droits, nos chefs -de parti sont nos bons législateurs, notre centre de réunion est l'assemblée générale des représentants de la nation. » Résolus à ne plus revoir .eurs départements ou à y revenir libres, les fédérés, pour le cas où ils viendraient à succomber, léguaient leur vengeance à leurs concitoyens, sûrs que la liberté renaîtrait de leurs cendres (2).
Jusqu'au dernier momejit Robespierre essaya de combattre la contrerévolution par la constitution elle-même, laquelle offrait, à son avis, aux représentants du peuple, ses défenseurs naturels, tous les moyens de punir une cour conspiratrice et ses perfides conseillers. Maximilien était, en effet, l'homme de la légalité; son attachement pour elle se révélait jusque dans les plus petits détails. Ainsi, depuis quelques jours, le jardin des Tuileries ayant été fermé au public, et un fédéré ayant dénoncé le fait à la tribune des Jacobins comme un nouvel attentat de la cour, Robespierre proposa à la société de passer à l'ordre du jour, attendu qu'on n'avait aucune espèce de police à exercer dans le
(1) Voyez dans le numéro 10 du Défenseur de la Constitution l'article intitulé : Décret sur la rébellion de La Fayette, p. 492 à 502. Cet article a été reproduit m extenso dans VHisloire parlementaire, t. XVI, p. 83.
(2) Voyez cette adresse dans le numéro 10 du Défenseur de la Constitution. Outre cette adresse des fédérés, leur pétition à l'Assemblée nationale, les articles de Robespierre sur la fédération de 1792 et le décret relatif à la rébellion de La Fayette, ce numéro contient des lettres concernant la situation des frontières et un résumé de la séance du 15 juillet à l'Assemblée nationale.