LIVRE VIII. BARBAROUX CHEZ ROBESPIERRE
raître choquant dans la bouche du répubhcain Barbaroux, mais passons. Il se rendit à la mairie. C'était Panis lui-même qui l'avait fait prier d'y venir, voulant l'inviter à user de son ascendant sur les Marseillais pour les amener de la caserne de la Chaussée-d'Antin à celle des Cordeliers, oii les patriotes les auraient sous la main (1). Barbaroux convient de ce fait, mais il ajoute qu'ensuite ou lui tint des discours mystérieux dans lesquels il crut démêler l'intention de donner un dictateur à la France, sur quoi il se serait récrié avec horreur.
Jusqu'ici Robespierre n'a aucun rôle : son nom n'est même pas prononcé dans cette première entrevue. INIais Barbaroux, — toujours d'après son propre récit, — est convié à une nouvelle conférence chez l'hôte même de Duplay (2). Il y va, accompagné de Baille et de Rebecqui. Sous la plume fantaisiste du conteur marseillais, la modeste pièce qui servait à Robespierre de chambre à coucher et de cabinet de travail, se transforme en un joli boudoir oii son image était répétée sous toutes les formes et par tous les arts. Barbaroux nous le représente peint sur la muraille de droite, gravé sur celle de gauche; il nous montre son buste dans le fond, son bas-relief vis-à-vis, et, épars sur les tables, une demi-douzaine de Robespierre en petites gravures (3). Un écrivain de nos jours a trouvé moyen d'exagérer encore cette description ridicule ; le joli boudoir devient une vraie chapelle, où, sur les murs, sur les meubles, se trouve reproduite l'image d'un seul et unique dieu, Robespierre, toujours Robespierre. Suit une énumération a peu près textuellement copiée dans les Mémoires de Barbaroux, et après laquelle notre auteur conclut que, de quelque côté que se tournât Robespierre, il ne pouvait éviter de voir son image (4). Non, Robespierre
reste, la même erreur (t. VII, p. 29) ; seulement il est loin de croire, comme son éminent confrère, à la sincérité du récit du narrateur marseillais.
(1) Déclaration de Panis à la Convention. Séance du 25 septembre. Voyez le Moniteur du 27 septembre 1792.
(2) M. Michelet, qui suit pas à pas Barbaroux sans avertir le lecteur des sources douteuses et équivoques où il a puisé ses renseignements, trouve moyen de renchérir sur cet écrit d'un mortel ennemi. Robespierre, qu'il suppose jaloux de l'influence de Danton, « fit prier. » dit-il, « Barbaroux et Rebecqui de passer chez lui i) (t. III, p. 547), Barbaroux s'était contenté d'écrire ; " On m'invita le lendemain à une autre conférence chez Robespierre. » Mémoires, p. G3.
(3) Mémoires de Barbaroux, p. 63.
(4) Michelet, Histoire de la. Révolution, t. III, p. 547. M. Alexandre Dumas, dans son agréable roman de la Comtesse de Charny, a tracé de la chambre de Robespierre une peinture toute semblable, en sorte que si l'on ignorait que l'un et l'autre ont puisé dans les Mémoires de Barbarouj, on pourrait croire que l'historien a copié le romancier. Mais, du moins, le roman a-t-il des licences sévèrement interdites à l'histoire. M. de Lamartine, avec bien plus de mesure, s'est aussi inspiré du récit de Barbaroux (Histoire des Girondins, t. III, p. 92' .
n'avait pas à ce point le culte de sa personne ; nous dirons ailleurs ce qu'était sa petite chambre, pieusement et simplement ornée par des maias amies ; mais il n'était pas défendu sans doute à ses hôtes d'avoir son image reproduite par le pinceau, par le burin et le ciseau. Ce fut vraisemblablement dans le salon de Duplay que fut reçu Barbaroux. Là il put voir le grand portrait en pied de Robespierre peint par Gérard, détruit en 1815, et dont nous avons déjà parlé; il put voir, près delà cheminée, le médaillon modelé par Collet en septembre 1791, que, jusqu'à sa mort, Éléonore Duplay garda comme une relique sacrée, et, sur les meubles, des statuettes et des gravures du temps. Qu'à une année de là, écrivant de mémoire, et voulant ridiculiser l'homme qu'il avait poursuivi de ses calomnies, il ait établi une confusion volontaire, cela, malheureusement, est assez dans Tordre des choses de ce monde; mais n'est-il pas regrettable que des écrivains sérieux, et d'un si grand talent, acceptent, comme paroles d'Évangile en quelque sorte, des fadaises sorties de la plume d'un ennemi?
Arrivons maintenant à cette fameuse entrevue, destinée à devenir le texte de l'absurde accusation que, par la bouche de Barbaroux et de Rebecqui, les Girondins intenteront contre Robespierre dès les premières séances de la Convention nationale. Après avoir parlé de la Révolution, et s'être beaucoup vanté de l'avoir accélérée, Robespierre, toujours d'après Barbaroux, soutint qu'elle s'arrêterait si quelque homme extrêmement populaire ne s'en déclarait le chef et ne lui imprimait un nouveau mouvement (1). Sur quoi Rebecqui se serait fièrement écrié : € Je ne veux pas plus d'un dictateur que dun roi. » En sortant, continue Barbaroux, Panis nous serra la main. « Vous avez mal saisi la chose, nous dit-il, il ne s'agissait que d'une autorité momentanée, et Robespierre est bien l'homme qui conviendrait pour être à la tête du peuple (2). » Autant de lignes, autant de mensonges. L'assertion prêtée à Robespierre sur la nécessité d'investir un homme populaire d'une sorte de pouvoir suprême est démentie par tous ses actes, par toutes ses paroles. Son immense discours du 27 juillet, aux Jacobins, ne roule-t-il pas tout entier sur les périls de la tyrannie, sur les précautions à prendre afin qu'une fois le trône renversé, un despotisme ne vienne pas succéder à un autre? Qui donc insista davantage pour que le peuple conservât la plénitude de sa souveraineté, pour qu'en aucun cas ses mandataires ne pussent se rendre indépen-
(1) Dans son accusation devant la Convention, Barbaroux n'osa point prêter ce langage à Robespien-c, mais dans ses Mémoires il pouvait mentir en toute sécurité. Voyez le Moniteur du 27 septembre 1792.
(2) Mémoires de Barbaroux, p. 64.
LIVîlE YIII. DEMENTI DE PAMS A BARBAROUX aea
dants de lui, et exercer la dictature en son nom? En vérité, il faut avoir oublié toutes ces choses, dites en face de tout un peuple et conservées par la presse, pour ajouter foi un moment aux mensonges de Barbaroiix! Est-ce que, par hasard, dans l'intimité, Robespierre aurait tenu un autre langage, lui, l'homme à la rude franchise, aux convictions d'airain? Il en était incapable. Et quand, le 20 juillet, s'épanchant dans le sein d'un de ses plus fidèles amis, d'un de ses plus chers confidents, il écrivait à Couthon cette lettre que nous avons citée tout entière, ne manifestait-il pas surtout la crainte que la Révolution ne s'abîmât dans quelque despotisme dictatorial? Voilà donc, de ce côté, Barbaroux bien et dûment convaincu d'imposture.
Reste le propos attribué à Panis. Eh bien! le 25 septembre 1792, en pleine Convention, Barbaroux reçut, sans le relever, le plus sanglant démenti; et ces" paroles de Panis : « Je ne sais ce que je dois admirer le plus ou de la lâcheté, ou de l'invraisemblance, ou de la fausseté de sa délation, » (1) ne lui arrachèrent pas un mot de réponse. Mais Panis alla plus loin. La participation très-active prise par lui aux événements du mois d'août l'avait mis en rapport avec les chefs des Marseillais, il les adjura de déclarer si jamais il leur avait parlé soit de dictature, soit de Robespierre ; et certes, dit-il, « si j'avais conçu le projet qu'on nous attribue, ce n'est pas à Barbaroux seul que j'en aurais parlé (2). » Aucun des chefs marseillais n'appuya la dénonciation du député girondin, et, sur ce point encore, il demeure convaincu de mensonge.
Ce fut, du reste, une nouvelle tactique de la part de Brissot et de ses amis d'accuser Robespierre de chercher à usurper le pouvoir national. Les Girondins, on s'en souvient, avaient essayé de le dépopulariser en le dénonçant comme membre du comité autrichien, en prétendant qu'il avait assisté à des conférences chez la princesse de Lamballe; mais ces grossières inventions n'avaient pas tenu devant le dédain public. C'est pourquoi, changeant de batterie, ils l'accuseront, devant une nation jalouse de cette liberté à la conquête de laquelle il avait tant contribué, d'aspirer à la dictature, et nous verrons avec quel art infernal ils travailleront à propager cette nouvelle calomnie. Rapprochement singulier! quand les Thermidoriens voudront tuer Robespierre, ils l'accuseront aussi de royalisme, de tendances dictatoriales, et nous montrerons à quels procédés indignes, ils seront obligés de re-
(1) Le Moniteur, rédigé alors dans un sens tout giroiidin, a eu soin de passer sous silence ces mots que prononça Panis aAant de demander à Barbaroux où étaient se? preuves et ses témoins. Voyez Lettres de M.Pobespierre, uses commettans, nMXnéro l,p 47.
(2) Voyez le Moniteur du 27 septembre 1792.
courir, comme les Girondins, pour propager ces idées dans les masses et briser une popularité qui avait résisté à tant d'assauts.
Cependant, de minute en minute, la situation empirait; l'impatience populaire s'accroissait des résistances que semblait apporter le Corps législatif à donner satisfaction à l'opinion publique. Le 3 août, Pétion, à la tête d'une députation de la commune, paraissait à la barre de l'Assemblée, et demandait, .au nom du peuple, la déchéance du roi. Sans tenir compte de ce vœu, l'Assemblée annulait, le lendemain, la délibération par laquelle la section Mauconseil s'était déclarée déliée du serment d'obéissance. Mais, presque en même temps, se présentait une députation de la section des Gravilliers chargée de réclamer la mise en état d'accusation de Louis XVI. Les inquiétudes, les colères, les méfiances étaient encore augmentées par les provocations incessantes des feuilles royalistes qui, autant que les feuilles patriotiques, semblaient avoir hâte d'en finir, celles-ci par l'insurrection, celles-là par un coup d'État. De Pange et André Chénier, dans le Journal de Paris, calomniaient à qui mieux mieux. Le premier prétendait que Robespierre avait confié à ses amis combien il lui serait doux de faire assassiner La Fayette, et il dénonçait comme des malfaiteurs les soldats renvoyés de leurs corps depuis le commencement de la Révolution par des officiers de l'ancien régime. A la suite de cette diatribe était inséré le manifeste du duc de Brunswick, contre lequel, en revanche, le journal royaliste ne trouvait pas une parole d'indignation. Tout présageait un dénoùment prochain. La cour ne restait pas inactive et préparait de redoutables moyens de défense. Tandis que le château se remplissait d'amis dévoués, les fidèles bataillons suisses quittaient leur caserne de Courbevoie pour venir s'installer aux Tuileries,
Les partisans de l'insurrection, de leur côté, ne dissimulaient pas leurs projets : on délibérait au grand jour, en présence de la nation, suivantla propre expression de Robespierre (1). Dans la journée du i août, le directoire insurrectionnel des fédérés tint séance au Cadran-Bleu, sur le boulevard, chez le restaurateur Bancelin. Parmi les assistants, on remarquait Simon (de Strasbourg), Westermann, Santerre, Anthoine et Camille Desmoulins. Le soir, sur les huit heures, s'il faut en croire une relation de Carra, une nouvelle conférence eut lieu dans la propre
(1) Véfétutur de la Corutitulion, numéro 12, p. 571.