LIVRE Vm. LE PRÉCIS TRÈS-EXACT DE CARRA
demeure de Robespierre, chez son ami l'ex-constituant Anthoine, à qui les Duplay avaient offert l'hospitalité durant son séjour à Paris. D'après le Girondin Carra, madame Duplay, effrayée de ce conciliabule, se serait présentée vers les onze heures dans la chambre de son hôte, et lui aurait demandé s'il voulait faire égorger Robespierre; à quoi Anthoine aurait répondu : « Si quelqu'un doit être égorgé, ce sera nous sans doute. Il ne s'agit pas de Robespierre, il n'a qu'à se cacher (1). sL'effroi d'une femme en de telles circonstances n'avait rien que de bien ordinaire; pourtant madame Duplay était une personne d'une énergie peu commune ; son admiration pour Robespierre tenait en partie à l'inébranlable fermeté de celui-ci ; donc, pour plusieurs raisons, nous n'ajoutons aucune foi au récit malveillant de Carra. D'abord il est fort peu probable que, dans la maison dont il était l'hôte, Anthoine se soit exprimé d'une façon aussi désobligeante pour l'ami dont il partageait tous les sentiments et toutes les opinions; ensuite, s'il y avait danger pour Robespierre, ce n'était pas lorsqu'il émettait un avis dans une conférence secrète à laquelle assistaient un petit nombre de personnes, mais bien lorsqu'il réclamait si hautement, à la tribune des Jacobins, la déchéance de la famille royale et la convocation immédiate d'une Convention directement nommée par tous les citoyens. Maintenant, ajoutons que lorsque le Girondin Carra, journaliste d'une réputation fort équivoque, écrivit, après coup, son Précis historique et très-exact sur les causes et les auteurs de l'insurrection du 10 août, précis dans lequel il se donne naturellement le beau rôle, la scission était devenue irréparable entre Robespierre et la Gironde, et que les écrivains de ce parti ne négligeaient aucune occasion de jeter quelque défaveur sur l'homme à la perte duquel les Girondins s'acharnaient avec une obstination sans exemple.
Si Robespierre ne figura point parmi les meneurs des faubourgs, il n'en demeura pas moins constamment sur la brèche pendant les jours qui précédèrent la grande insurrection du 10, tantôt aux Jacobins, tantôt à sa section (celle de la place Vendôme), et l'on n'ignore pas combien furent suivies, à cette époque , les assemblées sectionnaires devenues permanentes (2). Les préparatifs militaires dont le château des Tuileries était le théâtre avaient fait croire à de nouveaux projets de fuite de la part du roi ; les Suisses qui bivouaquaient dans les cours étaient là, disait-on, pour protéger son départ. On estimait à près de quatre mille le nombre de ces soldats étrangers. Mais le régiment suisse
(1) Voy. la récit de Carra cité dans VUistoire parlementaire, t. XVI, p. 270.
(2) Arrêté de la municipalité signé Pétioa et Royer. Voy. à cet égard la Chroniqv» d$ Pari* du 5 août 1792.
au grand complet était de deux mille quatre cents hommes tout au plus ; ce que ne manqua pas de rappeler Real,- aux Jacobins, et il en tira la conséquence qu'on avait revêtu d'uniformes suisses douze à treize cents soldats de l'ancienne garde du roi, restée stationnaire à l'École militaire, malgré son licenciement (1). A cette même séance (c'était le dimanche 5 août), Robespierre prit la parole : c Toutes ces mesures, » liit-il, « annoncent une conspiration prochaine, contre laquelle il faut employer autant d'énergie que de prudence. » La fuite du roi, nous le savons aujourd'hui, avait été longtemps agitée dans le conseil de la couronne, et La Fayette avait proposé un plan assez bien combiné. Or, l'intérêt que les ennemis plus ou moins déguisés de la Révolution trouvaient à posséder Louis XVI au milieu d'eux, au sein de l'armée dont ils avaient le commandement, explique suffisamment pourquoi cette fuite paraissait dangereuse aux patriotes. Selon Robespierre, la présence de la personne du roi importait, sinon au salut public, du moins à la conservation de beaucoup d'individus. Ne doutant nullement d'ailleurs des projets de départ, il terminait par ces mots un discours dont le journal de la société ne nous a conservé qu'un résumé fort incomplet. « Je conclus donc à ce que, deux choses étant indispensablement nécessaires, l'une d'empêcher que le roi ne parte, l'autre de veiller à ce qu'il ne lui arrive aucun mal, ni à aucun individu de sa famille, il est du devoir de tout bon citoyen, de tout vrai patriote, de toutes les autorités constituées de veiller, et de surveiller le château (2). »
Trois jours après (le 8), un député de la Somme, Saladin, dénonça au club l'incivisme de son département. Le bruit courait alors qu'il avait été question, pour mettre l'Assemblée nationale à l'abri de toute
(1) Journal des drbats et de la correspondance de la Sociétc., numéro 244.
(2) Ibid. M. Miclielet a donc été bien mal renseigné lorsqu'il a écrit : « Robespierre ne dit rien le soir aux Jacobins, et très-probablement il s'abstint d^y a?/pr,poTir n'exprimer nulle opinion sur les mesures immédiates qu'il convenait de prendre. Il laissa passer le jour, ordinairementdécisifdansles révolutions de Paris, le dimanches août. Il se tut le 3, il se tut le 4, et ne recouvra la parole qu'après que ce jour fut passé, le 6 août » (//tsi.deZa/?eroZu(îO)i, t. III, p. 535). Trois erreurs en moins de six lignes ! On vient de voir comment Robespierre ne dit rien le soir du dimanche 5 août, aux Jacobins, et comment très-probablement il s'abstint d'y aller. Il s'était tu le 3 il est vrai ; la séance avait été d'une très-médiocre importance, comme on peut s'en rendre compte (numéro 243 du Journal des débals, etc.). S'il avait été muet le 4, c'était par l'excellente raison que ce jour-là il n'y avait pas eu de séance aux Jacobins. En effet les séances n'avaient lieu que tous les doux jours, le dimanche en plus. Comment cela a-t-il échappé à M. ^lichelet? Enfin l'éminent historien se trompe encore en rendant la parole à Piobespierre le lundi 6 août; la séance ce jour-là fut remplie presque tout entière par un immense discours de Real ; mais Robespierre reparut à la tribune le mercredi 8 août, comme on peut s'en convaincre, c'est-à-dire à la dernière séance des Jacobins avant l'iusurrection .