‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 96 sur 188 · LIVRE VHl. — IMPRESSION CAUSEE PAR LES MASSACRES · texte numérisé non relu

LIVRE VHl. — IMPRESSION CAUSEE PAR LES MASSACRES

calmer reffervescence, d'arrêter l'effusion du sang, mais sans succès, car la colère du peuple n'est pas plus aisée à enchaîner que les orages du ciel.

S'il était possible de comprendre un instant ces atroces immolations d'hommes, les massacres de Septembre paraîtraient à coup sûr moins affreux que beaucoup d'autres qui les ont précédés ou suivis. Il est certain que les victimes eussent de grand cœur sacrifié tous les défenseurs de la Révolution; il est certain qu'une sorte de justice présida à cette boucherie; qu'on distingua entre les innocents, les égarés et les coupables ; il est certain encore que le peuple épargna avec joie, reconduisit même en triomphe les prisonniers dont l'innocence fut reconnue : cependant ces massacres n'en sont pas moins odieux, et nous devons les maudire pour le mai qu'ils ont causé à la liberté.

Quand le premier moment de vertige fut passé, quand la conscience revint à la population, elle contempla avec épouvante l'œuvre terrible qu'elle avait laissé faire; mais sur le moment, disons-le parce que cela est vrai, il s'en faut de beaucoup que ces massacres aient été envisagés aussi sévèrement que depuis, et avec l'horreur qu'ils nous inspirent justement aujourd'hui. « Hier.... fut un jour sur les événemens duquel il faut peut-être laisser un voile; je sais que le peuple, terrible dans sa vengeance, y porte encore une sorte de justice, » écrivait le ministre Roland à l'Assemblée nationale (1). Et Gorsas, un des plus ardents Girondins, de s'écrier : « Il n'y a pas à jeter un voile sur ces événemens; » et il les qualifia de justice nécessaire (2). Un peu plus tard, dix jours après, Roland n'écrivit-il pas encore, en s'adressant cette fois à toute la population de Paris : « J'ai bien jugé ce que la patience longue et trompée du peuple, et ce que la justice avoient dû produire; je n'ai point inconsidérément blâmé un terrible et premier mouvement, j'ai cru qu'il falloit éviter sa continuité (3). » De son côté, Pétion a écrit : « Je pense que ces crimes n'eussent pas eu un aussi libre cours, qu'ils eussent été arrêtés si tous ceux qui avoient en main les pouvoirs

(1) Moniteur du 5 septemlire 1792.

(2) Courrier des quatre-vingt-trois départemens. Numéros des 5 et 6 septembre 1792.

(3) Moniteur an 13 septembre 1792.

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et la force les eussent vus avec horreur (1). » Or, entre quelles mainsétait le pouvoir exécutif? entre les mains des Girondins, dont l'influence était contre-balancée seulement par celle de Danton ; et ce fut bien pour cela qu'un jour, du haut de la tribune de la Convention, Saint-Just leur reprocha si rudement de ne pas s'être jetés entre les assassins et les victimes (2). On a prétendu, il est vrai, que l'action de Roland avait été paralysée par un mandat d'arrêt, décerné contre lui par le comité de surveillance; mais ce mandat, lancé le h. seulement, Roland n'en eut même pas connaissance sur le moment ; le conseil général de la commune ne le ratifia point, et lorsque Danton, furieux, vint à la mairie pour le faire annuler, il était accompagné de qui?... de Robespierre, chez lequel il avait couru aussitôt, certain de le trouver tout disposé à lui prêter son concours en cette grave circonstance (3) .

On a reproché à Maximilien de n'avoir pas employé, pour arrêter les massacres, toute l'autorité morale dont il disposait. D'abord cette autorité morale était singulièrement battue en brèche à cette époque par les calomnies girondines; ensuite il n'apprit les événements que fort tard, quand déjà la plus grande partie du mal était faite; enfin, lorsqu'il lui aurait été humainement possible de se transporter de prison en prison, est-ce que ses paroles, ses exhortations eussent eu plus de pouvoir sur l'esprit d'un peuple en délire que celles des commissaires de l'Assemblée législative ou de la commune (î)? Ce qu'il y a

(1) Discours de Pétion sur l'accusation intentée contre Jiobespierre, p. 14.

(2) Voyez notre Histoire de Saint-Just (éd. Meline et Cans, 1. 1, p. 257 et 258), et le Moniteur du 18 juillet 1793.

(3) Discours de Pétion sur l'accusation intentée contre Robespierre, p. 15. A' oyez aussi le journal les liéroJutions de Paris, numéro 173, p. 239. Les écrivains qui, comme ;\I. Micbelet, M. Mortimer Ternaux, se sont acharnés à décrier Robespierre, ont prétendu eue les ministres restèrent brisés du discours de Robespierre relatif à la conspiration en faveur du duc de Bruuswick, et la preuve qu'ils en donnent, c'est quHme section, celle de l'Ile-Saint-Louis, envoya une députation à FAsseuiblée nationale pour savoir si en effet le pouvoir exécutif avait perdu la confiance de la Xation. A cette assertion si léïèrement produite, il n'y aquune réponse à ftiire: il était six heures du soir quand le 2 septembre se présenta à l'Assemblée la députation de la section de l'Ile-.Saint- Louis ; il en était au moins dix qiiand Robespierre commi-nça à parler au sein du conseil général. (Voyez le J/oHi'fewr du 4 septembre, et le procès- verbal du conseil général pour la séance du soir à la commune). Voyez aussi à ce sujet la discussion lumineuse à laquelle s'est livré M. Louis Blanc à la suite de son chapitre : Souviens-toi de la Saint-Barthélémy, t. VIT, p. 198 et suivantes.

(4) D'après un récit fort suspect, Robespierre se trouvant avec Pétion an ministère de la justice dans la soirée du 3 septembre, un individu du nom de I\Iandar, assez médiocre littérateur, leur aurait proposé de les accompagner le lendemain à l'Assemblée, se faisant fort d'obtenir d'elle la création d'un dictateur pour arrêter les massacres. Robespierre ayant répondu : « Garde-t'en bien, Rrissot serait dictateur >>, Robespierre, aurait réplique Mandar, ce n'est pas la patrie que tu aimeSj c'est Brissot que tu

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de certain, c'est qu'il déplora ces massacres, si coupables que fussent à ses yeux les victimes. « Plaignons même les victimes coupables, réservées à la vengeance des lois, qui sont tombées sous le glaive de la justice populaire, » s'écria-t-il un jour J). Un des survivants de cette terrible époque, le docteur Souberbielle, a raconté à un historien digne de foi que jamais Robespierre ne lui avait parlé des journées de Septembre qu'avec horreur (2). Maintenant, s'il faut en croire Charlotte Robespierre, Pétion étant venu voir son frère ]\teximilien quelque temps après ces journées, et la conversation ayant roulé sur les derniers événements, Robespierre aurait vivement reproché au maire de Paris de n'avoir pas suffisamment interposé son autorité pour empêcher les excès. A quoi Pétion, piqué, aurait répondu sèchement : « Tout ce que je puis vous dire, c"e:>t qu'aucune puissance humaine ne pouvait les empêcher. » Puis il se serait retiré. Charlotte, arrivée depuis peu de jours à Paris avec son frère Augustin, était présente à l'entrevue, et elle attribue à la scène dont elle fut témoin la rupture qui eut lic;i entre son frère et Pétion , 3 . Ce témoignage de la sœur de Rubespierre pourrait être récusé s'il ne se trouvait pas singulièrement concorder avec d'autres faits. Dans la journée du 5 septembre, Pétion avait à dîner chez lui plusieurs députés, parmi lesquels Brissot, Gensonné et Duhem. Vers la fin du repas, une quinzaine d'égorgeurs pénétrèrent dans Ja salle, venant demander au maire des ordres au sujet de quatrevingts prisonniers qui restaient encore à la Force. Pétion leur donna à boire, et les congédia en leur disant de faire tout pour le mieux (4). De son côté, Brissot fut très-explicitement accusé, à différentes reprises, d'avoir témoigné, en présence de Danton, le regret qu'on eût épargné Morande, son mortel ennemi. Et, rapprochement singulier! quelques jours plus tard, le conseil général de la commune.

détestes. — Et Robespierre reprenant: « Je déteste la dictature et je déteste Brissot. » Ce récit nous est tout à fait suspect, disons-nous, parce qu'il est tiré de cette fameuse Histoire impartiale et géuérale de tous les crimes et erreurs de la Révolution, publiée par Prudhomme, lequel entreprenait des publications révolutiounair«6 ou coutre-révolutiomiaires, selon que le veut souillait de la révolution ou de la coutre-révolution. Prudhomme raconte le fait comme le tenant de Maudar, personnage assez peu digne de confiance. Il en résulterait, dans tous les cas, une preuve de plus de l'invincible cloignement de lîobespierre pour toute espèce de dictature. Toutefois nous n'avons pas cru devoir accorder à ce témoignage l'importance historique que M. L. lilanclui a donnée dans sa belle histoire de la Rholutioit, t. YII, p. 190.

(1) Lettres de M. Robespierre à ses commettons, numéro 4, p. 172.

(2) Voy. V Histoire de la Révolution, par M. L. Blanc, qui a recueilli ce fait de la bouche même de Souberbielle, t. YII, p. 192.

(3) Mémoires de Charlotte Robespierre, p. 75.

(4) Déposition de Duhem dans le procès des Girondins. Voy. ce procès dans VHistoira fiarlementaire, t. XXX, p. 106.

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après avoir entendu un long rapport sur la conduite du journaliste Morande, ordonna sa mise en liberté immédiate, convaincu que son arrestation avait été l'effet d'une vengeance particulière (1). Y a-t-il à s'étonner maintenant de l'acharnement déployé par Brissot contre la commune de Paris ?

Est-ce que jamais un fait précis a été articulé contre Robespierre, indiquant de près ou de loin sa participation aux journées de Septembre ? Lorsque, dans son accusation contre lui, Louvet eut à parler de ces événements, il généralisa de la manière la plus vague, et se garda bien d'en faire remonter la responsabilité à l'homme contre lequel il dirigeait la plus inconcevable des diatribes. Que lui eût coûté cependant une calomnie de plus ou de moins ? Mais il sentait bien la nécessité de se montrer très-circonspect sur ce point. (2). Un des plus impitoyables ennemis de Robespierre, et aussi l'un des hommes les plus vils qui soient sortis des bas-fonds de la Révolution, Méhée de la Touche, à cette époque secrétaire adjoint de la commune de Paris, écrivit, après le 9 Thermidor à la glorification duquel il s'empressa, d'employer sa plume, une relation des journées de Septembre. Eh bien 1 il n'est pas venu à l'idée de ce pamphlétaire, qui sous le nom de Félhemesi (Méhée fils) a publié les plus immondes libelles contre les victimes de Thermidor, de demander compte à Robespierre du sang de Septembre (3). Un autre ennemi acharné de Maximilien, Roch Marcandier, homme taré d'ailleurs^ a, dans une brochure empreinte de la plus violente exagération, tracé, à sa façon, l'historique des journées de Septembre. Parmi les ordonnateurs des massacres, il cite, sans preuves, Danton, Camille Desmoulins, Panis, Fabre d'Églantine et quelques autres, mais il se garde bien de faire planer l'ombre d'un soupçon

(1) Procès-verbaux de la commune (séance du 20 septembre 1792). Archives de la Ville. V.

(2) On n'a peut-être pas oublié qu'un jour le doux auteur de Faublas avait parlé de la nécessité possible d'une formidable exécution populaire. Or voici ce que nous lisons dans VHistoire de la Révolution, par Beaulieu. « On se rappelle le journal-affiche, la Sentinelle, rédigé par M. Louvet, et dont le ministre Roland faisait les frais ; eh bien ! j'ai vu, dans la matinée du 3, aux coins de plusieurs rues, divers exemplaires de cette affiche, où l'on approuvait assez formellement les massacres » (Essais historiques sur les causes et les effets de la Révolution en France, par C.-F. Beaulieu, t. IV, p. 133). Ce témoignage d'un écrivain ultra-royaliste n'aurait aucune espèce de portée à nos yeux, si le girondin Louvet n'eût pas été, en quelque sorte, Valler eijo du girondin Gorsas, qui, comme on l'a vu, approuvait en termes assez formels les massacres dans sa feuille, que le ministre Roland faisait également passer, sous son couvert, dans tous les départements.

(3) La vérité toute entière sur les vrais auteurs de la journée du 2 Septembre. Voy. cette brochure reproduite m extenso dans VHistoire parlementaire, t. XYIII, p. 156 à

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