LIVRE VIII. ELECTION DES DEPUTES A LA CONVENTION NATIONALE
présider durant son élection. Parmi les secrétaires, nous voyons figurer Duclozeau, Carra, Santerre, Marat, Rousseau, réprésentant des nuances diverses d'opinion. Cependant Marat était absent ce jour-là, car il parut pour la première fois au sein du corps électoral le 6 septembre senjement, et il monta à la tribune pour exprimer à l'assemblée son regret de n'avoir pu se rendre plus tôt au milieu d'elle afin d'y remplir ses fonctions d'électeur et de secrétaire (1). L'assemblée élec?torale, pour se conformer à un vœu généralement exprimé, décida que tous ses choix seraient soumis à la ratification des assemblées primaires, par lesquelles ils furent en effet examinés et ratifiés. Le 5, commencèrent les élections. On avait T£tardé jusque-là parce que les assemblées primaires n'avaient pas encore toutes terminé leurs opérations. Quelques membres, trouvant l'assemblée électorale trop peu nombreuse, proposaient d'attendre encore; m.ais on passa outre. Il y eut dans ces élections quelque chose de solennel qui manque à celles dont nous sommes témoins. Nos pères n'avaient pas notre pusillanimité : ils ne craignaient pas de livrer leurs votes à la publicité. Chaque électeur, à l'appel de son nom, s'approchait du bureau, et désignait à haute et intelligible voix le candidat de son choix. En tète de presque toutes les listes se trouvait le nom de Robespierre (2). Il fut élu le premier, l'emportant de beaucoup sur Pétion qu'on lui avait opposé (3). On ne l'accusera certainement pas d'avoir rien fait pour capter les suffrages, et ce ne fut point sa faute s'il fut appelé à siéger au sein de la Convention, puisqu'il avait formellement engagé le Corps législatif à exclure de la nouvelle Constituante tous les membres des deux premières assemblées. Mais l'Assemblée législative n'eut pas le désintéressement de sa devancière, et elle demeura sourde au conseil de Robespierre. La nomination de celui-ci fut, le soir même, annoncée en ces termes à la société des Jacobins, au milieu des applaudissements : « Le brave Robespierre a réuni tous les suffrages... Ce commencement de nomination doit nous être d'un augure
(1) Procès-verbaiix de rassemblée électorale (septembre 1T93). Archives delaYiUe. Y. 69, Carton 21,
(2) Voy. les Iiévo}ttti(yns de Paris, numéro 164, p. 384.
(3) Procés-verbatrs de l'assemblée électorale. Archives de la Ville. Y. 69. Carton 0. 22. 0. Cinq cent vingt-cinq électeurs étaient présents ce jour-là. Yoici comment se répartirent les suffrages : Kobespierre 338, avec 75 vois au-dessus de la majorité absolue; Pétion, 136; Collot-d'Herbois, 27 ; Danton, 13 ; Brissot, 4 ; Piéal, Carra, Pons de Yea-dun, Billaud-Yarenne, Hérault-Séchelles et Boulaud, chacun une voix. L'assemblée électorale était loin d'être au complet alors; c'est ce qui explique comment, bien qu'élu le premier, ce qui alors était un grand honneur, Eobesjûerre eut moins da voix que la plupart de ceux qui furent nommés après lui.
favorable pour le choix que va continuer de faire le corps électoral (1 ). » A peu près vers le même temps, il était également nommé le premier par l'assemblée électorale du Pas-de-Calais (2).
Il est aisé de comprendre à combien de compétitions ardentes donnèrent lieu ces élections à la Convention nationale, et nous savons quelles rancunes implacables engendrent les ambitions déçues. A partir de la huitième séance, c'est-à-dire le 9 septembre, on résolut, au sein de l'assemblée électorale, de discuter les candidats offerts aux suffrages des électeurs. Robespierre prit la parole , comme beaucoup d'autres, mais il ne désigna nommément personne, pas même son frère Augustin, que par considération pour lui cependant, sans nul doute, les électeurs de Paris envoyèrent à la Convention. Plus tard les Girondins, par la bouche de Louvet, attribuèrent à son influence l'élection de Marat, comme si la profonde ligne de démarcation existant entre les idées de ces deux patriotes n'avait pas été connue de tout Pans, comme si Marat avait eu besoin d'une recommandation quelconque pour être nommé secrétaire de l'assemblée électorale (3). Voici en (juels termes Robespierre répondit à cet égard : « Voulez-vous savoir la véritable cause qui a réuni les suffrages en faveur de Marat en particulier? C'est que, dans cette crise où la chaleur du patriotisme était montée au plus haut degré, et oii tout Paris était menacé par l'armée des tyrans qui s'avançait, on était moins frappé de certaines idées extravagantes qu'on lui reprochait que des attentats de tous les perfides ennemis qu'il avait dénoncés et de la présence des maux qu'il avait prédits [k). » En ce temps-là le conseil général de la commune était porté aux nues dans la Sentinelle par Louvet lui-même, qui depuis... C'était alors le temps des élections, comme le dit très-bien Robespierre (5). Or Louvet, candidat à la Convention nationale^ avait obtenu en tout et pour tout, au sein de l'assemblée électorale... une voix ! Ne serait-ce point là le secret de ses rancunes immortelles. Sa
(1) Journal des débats et de la correspondance de la Société' des Amis de la Constitution, numéro 260.
(2) V. le Patriote franrois du 10 septembre, numéro 1127. Après Robespierre, furent élus à Arras, Caruot aîné, Duquesnoy, Le Bas et Thomas Payne.
(3) M. Miclielet ne manque pas d'avancer, sans examiner si son assertion est vraie, que Robespierre recommanda Marat aux assemblées électorales (t. IV, p. 125). Or quelle est l'autorité de I\I. Miclielet V ^-ans doute Louvet. Mais l'auteur de Faublas se garde bien d'être aussi affirmatif. Il reproche à Robespierre d'avoir « produit Marat, non pas nominativement, » et Dieu sait quel degré de confiance l'histoire doit accorder à Louvet. (Voy. son Accusation contre Bobespierre, p. 12, à la note). Répéterons-nous qii'un des principaux chefs d'accusation des Thermidoriens contre Robespierre fut qu'il n'avait pas compris Marat ?
(4) Réponse à Louvet. Lettres de ^f. Robespierre à ses commettans, numéro 4, p. 151.
(5) Ibid, p. 172.