LIVRE XII. — IL DÉFEND DE NOUVEAU BARÉRE ET DANTON
la proposition faite par un membre d’engager la Convention îi fournir des locaux aux sociétés populaires qui en étaient dépourvues, exprima sur la situation actuelle une opinion tout îi fait analogue à celle de Robespierre. Sans se départir d’une juste sévérité à l’égard des ennemis de la Révolution, on devait, selon lui, se méfier des gens qui cherchaient îi entraîner le peuple au delà des bornes de la sagesse, et étaient toujours à provoquer des mesures ultrarévolutionnaires. 11 n’en fallut pas davantage pour ameuter contre lui la troupe des impatients et des enragés. Coupé (de l’Oise) lui reprocha aigrement de dévier, l’accusa de chercher à paraly.ser la Révolution. Quand Danton remonta à la tribune pourse justifier, des murinures iinprobateursse firent entendre. Un moment ému, malgré son assurance habituelle, ce vieux lutteur de la Révolution, devenu suspect, s’attacha, dans une véhémente improvisation, à repousser les inculpations dont il était l’objet depuis quelque temps. 11 invoqua ses services passés. Avait-il donc perdu, dit-il, les traits qui caractérisaient un homme libre? 11 plaça sa justification sous les auspices de la mémoire de rAmi dit peuple, et termina en priant la société de charger une commission de douze membres d’examiner les accusations dirigées contre lui.
Un silence se fit. Tout à coup on vit Robespierre monter précipitamment les marches de la tribune. Ce fut un moment solennel. Ici Maximilien jouissait d’un crédit illimité; ce n’était pas comme au comité de Salut public, et des paroles qui allaient sortir de sa bouche dépendait le maintien ou la radiation de Danton. Aussi était-on impatient d’entendre l’orateur. Lui, cependant : « Danton vous a demandé une commission pour examiner sa conduite. J'y consens s’il pense que cette mesure lui soit utile, mais je soutiens que .sa conduite ne peut être bien discutée qu’à la face du peuple. Je demande qu’on veuille bien préciser les griefs portés contre lui. I) Personne n’élevant la voix, il énuméra les diverses accusations produites depuis quelque temps contre Danton, soit à la tribune des Jacobins, soit dans les colonnes du Père Thichesne. Lui-même avait bien pu lui reprocher jadis de ne s’être pas montré assez indigné contre Dumouriez, de n’avoir pas combatlu a.sscz franchement Brissot et ses complices, mais c’était tout. Aujourd'hui on l’accusait d’avoir feint une maladie pour passer en Suisse, de caresser le rêve d’être régent sous Louis XVII, et d’être un plus dangereux ennemi de la Révolution que Pitt et Cobourg, l’Angleterre, la Prusse et l’Autriche. « Danton, n s’écria-t-il alors en se tournant vei's le grand accusé, « ne sais-tu pas que plus un homme a de courage et de patriotisme, plus les ennemis de la
HISTOIBE UE ROBESPIERRE
chose publique s'attachent à sa perle? Ne sais-lu pas et ne savezvous pas tous, citoyens, que cette méthode est infaillible? Et qui sont les calomniateurs? Des hommes qui paraissent exempts de vices et n’ont jamais montré aucune vertu. Eh! si le défenjieur de la liberté n’était pas calomnié, ce serait une preuve que nous n’aurions plus ni prêtres ni nobles à combattre! » Répudiant alors les louanges qu’on lui prodiguait exclusivement, il ajouta : « Croit-on qu’à côté de ces éloges qu’on retrace dans certaines feuilles, je ne voie pas le couteau avec lequel on a voulu égorger la patrie? Dès l’origine de la Révolution, j’appris à me métier de tous les masques. La cause des patriotes est une, comme celle de la tyrannie; ils sont tous solidaires. Je me trompe peut-être sur Danton; mais vu dans sa famille, il ne mérite que des éloges. Sous les rapports politiques, je l’ai observé : une différence d’opinion entre lui et moi me le faisait épier avec soin, quelquefois avec colère, car je ne partageais pas sur tout sa manière de servir le peuple. En conclurai-je qu’il trahissait la patrie? Non; et la différence qui se trouvait entre nous deux ne venait que de celle qui existe entre nos tempéraments, notre manière de voir et de juger; tous deux nous n’avions qu’un même but, celui de sauver la patrie. Danton veut qu’on le juge, il a raison; qu’on me juge aussi. Qu’ils se présentent ces hommes qui sont plus patriotes que nous! Je gage que ce sont des nobles, des privilégiés. Vous y trouverez un marquis, — allusion àl’ex-marquis de Maribon-Montaut, — et vous aurez la juste mesure de ces emphatiques accusateurs. Quand j’ai vu percer les traits de calomnie dirigés contre les patriotes, quand j’ai vu qu’on accusait Danton et qu’on l’accusait d’avoir émigré, je me suis rappelé que les journaux aristocrates ou faussement patriotes avaient depuis longtemps fait cette nouvelle. Ils avaient annoncé que sa maladie était fausse, que ce n’était que le prétexte de son émigration et le moyen pour y parvenir. J’ai dû placer sur la même ligne toutes les autres calomnies dirigées contre Danton. C’est ainsi que vous les avez jugées vous-mêmes. Je demande aux patriotes de se serrer, de faire corps, de tenir tête aux aristocrates, de ne pas permettre qu’on dénigre Danton dans les groupes, dans les cafés... Au surplus, je demande que chacun dise comme moi franchement ce qu’il pense sur Danton. C'est ici que l’on doit dire surtout la vérité, elle ne peut que lui être honorable ; mais, dans tous les cas, la société doit la connaître tout entière (1). >
(1) \oj. le Uoni/eur du 16 frimaire (6 décembre 1703) et le Journal dee débalt et d» la corretpondance de lasociili dei Jacobine, numtroSSO, combiiiéi. llyadusiei versions de ces deux feuillet de légères différences.