LIVRE Xll. — IL DÉFEND DE NOCTEAn BARÉRE ET DANTON
C'était pour la troisième fois au moins que Robespierre, d’un élan spontané, venait ainsi au secours de Danton. Est-ce que ce n’était point lîi le fait d’un cœur généreux et dé.sintéressé? Est-ce que les accents qu’il venait de faire entendre ne partaient pas d’un cœur vraimentému? Est-ce qu’il y a là le moindre indice de cette jalousie dont, par la plus absurde et la plus injustifiable des erreurs, certains écrivains ont prétendu qu’il était dévoré à l’égard de Danton (1)? Lorsqu’on vil celui-ci défendu avec tant de résolution en cette séance des Jacobins, on cessa de l’attaquer. Il fut même adopté avec un certain enthousiasme au milieu des applaudissements prodigués au discours de Robespierre, et le président de la société — c’était alors le chimiste Fourcroy — lui donna l'accolade fraternelle (2). \
Mais ce ne fut pas de trop de celte parole-puissante pour arracher Danton à la fureur des ultra-révolutionnaires; nul doute que sans cela il n’eût succombé. Nous en trouvons la preuve dans cette page magnifique dictée par la reconnaissance à Camille Desmoulins, qui, pour la troisième et dernière fois, hélas! venait de rentrer dans l’arène du journalisme : « Enfin les bons citoyens, les vétérans de la Révolution, ceux qui en ont fait les cinq campagnes, depuis 1789, ces vieux amis de la liberté qui, depuis le 12 juillet, ont marché entre les poignards et les poisons des aristocrates et des tyrans, les fondateurs de la République, en un mot, ont vaincu. Mais que celte victoire leur laisse de douleur en pensant qu’elle a pu être disputée si longtemps dans les Jacobins! La victoire nous est restée parce qu’au milieu de tant de ruines de réputations colossales de civisme, celle de Robespierre est debout, parce qu’il a donné la main à son émule de patriotisme, notre président perpétuel des anciens Cordeliers, notre Horatins Codés qui, seul, avoil soutenu sur le pont l’effort de La Fayette et de ses quatre mille Parisiens assiégeant Marat-, et qui sembloit maintenant terrassé par Ip parti de l’étranger. Déjà fort du terrain gagné pendant la maladie
M) It «t tlonnant que cerlaini admirateurs de Danton se croient obligés de calomnier Robespierre, k qui ils imputent h tort larbute de leur idole, comme ne Font jamais .fait les libelles royalistes. Dans la préface d’un lirre récemment publié on lit ces lignes : « Quant à Robespierre lui-mCme, poussé par son égoïsme h la domination suprême, IL Y PARTisT, malgré sa lêcheté et son incapacité naturelles, k force de persésérance, d’intrigues et de meurtres, a {Danton, Hémoire sur «a ete jirioit, par le docteur Robinet, p. xiii.) — Quand ta passion tous égare k ce point, quand on méconnaît si grossièrement les plus simples rérités historiques, quand on se laisse emporter k cette ardeur de calomnie et de dénigrement, on obtient ce qu'on mérite, un réritable succès de ridicule.
(SJ Journal du dibatt al da la corratpondance da la tocUU dtt Jacobint, numéro 351.
et l’absence de Danton, ce parti, dominateur insolent dans la socictô, au milieu des endroits les plus touchans, les plus convaincus de sa justification, dans les tribunes huoit, et dans le sein de l’assenibl6e secouoit la tôte et sourioitde pitié, comme aux discours d’un homme condamné par tous les suffrages. Nous avons vaincu cependant, parce qu'après le discours foudroyant do Robespierre, dont il semble que le talent grandisse avec les dangers dç la République, et l’impression qu’il avoit lai.ssée dans les âmes, il étoit impossible d’oser élever la voix contre Danton sans donner, pour ainsi dire, une quittance publique des guinées de Pitt. Robespierre, les oisifs que la curiosité avoit amenés hier h la séance des Jacobins, et qui ne cherchoient qu’un orateur et un spectacle, en sont sortis ne regrettant plus ces grands acteurs de la tribune, Barnave et Mirabeau, dont lu fais oublier .souvent le talent de la parole. Mais la seule louange digne de ton cœur est celle que l’ont donnée tous les vieux Cordeliers... Dans tous les autres dangers dont tu as délivré la République tu avois des compagnons de gloire; hier, tu l’as sauvée seul(l). »
El ce n’était pas seulement au club des Jacobins que Danton était poursuivi des plus vives attaques; il avait dans le comité de Salut public des ennemis dont le républicanisme farouche ne lui pardonnait pas de s’ôlre relâché un peu de sa vigueur révolutionnaire. Eh bien, qui mit alors un véritable acharnement à le défendre? Fut-ce Carnot? Fut-ce Prieur ou Robert Lindct? Non; ce fut Robespierre. Maximilien l’abandonna un peu plus lard, il est vrai, parce que, h force d’obsessions, on parvint h faire pénétrer dans son esprit la conviction de la vénalité, réelle ou imaginaire, de Dantonmais le fait d’avoir défendu celui-ci ne lui sera pas moins reproché comme un crime dans la journée du 9 Thermidor, et, longtemps après, le sombre Rillaud-Varcnne, luttant contre les Thermidoriens dantonistes, en fera encore le texte de ses récriminations contre lui. Ci'la dit afin de constater dès ;'i présent combien sont peu de bonn» foi ou peu au courant des choses de la Révolution ceux qui présentent Robespierre comme l’auteur de la perte de Danton.
En combattent résolûment les enragés, les ultra-révolutionnaires, Maximilien n’eut garde de tomber dans une erreur où se laissa
I) Le lüuj CorJelier, nuu.Cro 1.
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