LIVRE Xll. — NI EXAGÉRATION NI KODÉRANTISME 23Ü
Lille acquittés par le tribunal révolutionnaire et qui venaient d’étre présentés au club sous le patronage de Dubois-Crancé et de Diiheni. Car, à cette époque étrange, si l’on était prompt au soupçon, on n’était pas moins prompt à combler de marques d’intérêt les accusés absous par le redoutable tribunal ; et, dans sa soif do justice, la République avait consacré ce principe excellent, qu’une indemnité était due à tout citoyen poursuivi à tort. Ces cinq habitants de Lille, appartenant à la riche bourgeoisie de la ville, avaient été renvoyés devant le tribunal révolutionnaire par le représentant du peuple Isoré et ses collègues en mission dans le Nord pour avoir voulu SC réunir en sections permanentes au plus fort moment de la crise fédéraliste. Membres de la société populaire de Lille, ils étaient d’une fraction de cette société qui avait protégé Lamarlière et Gustine et persécuté La Valette. Telles furent du moins les explications fournies sur leur compte par Robespierre. Sans doute, pensaitil, les représentants du peuple s’étaient trompés sur les intentions de ces citoyens en leur supposant le projet de livrer Lille comme avait été livré Toulon; mais, en présence du doute qui planait sur cette affaire, il engageait la société h s’en tenir au jugement du tribunal , et à ne pas y ajouter ses applaudissements, déclarant que, pour lui, fatigué de la succession d’intrigues dont il était témoin, il ne consultait plus en toute chose que son cteur et sa conscience (1). « Nous ne jugeons point ce jugement », écrivait-il le lendemain même à Hentz, « et nous croïons que les efforts que l’on a faits pour ériger les accusés en héros persécutés et pour perdre les représentans du peuple et les adversaires des généraux perfides annoncent des vues dangereuses qu’il faut déjouer. » Dans cette même lettre, il engageait son collègue à combattre résolûment tous les excès révolutionnaires (2).
Ainsi Robespierre, avec une sollicitude constante, s’attachait h se tenir entre la fausse modération des uns et la déplorable exagération des autres. Son but avoué, celui du comité dont il faisait partie, était de réprimer les excès du faux patriotisme sans détendre le ressort des lois vigoureuses nécessaires encore pour dompter les ennemis de la jliberté. Ce fut précisément vers cette époque
(1) Journal des débals et de la correspondance de la société des Jacobins, numéro 5SS. Ce numéro cit raTant-demier numéro de cette feuille, devenue aujourd’hui très-rare, et qui est indispensable pour la eonnaiasance parfaite de l’histoire intérieure de la société des Jacobins. Commencée le le' juin 1791, elle finit le îé frimaire de l’an II lié décembre 1793). La collection forme 5 volumes in-é°.
(2) Lattre h Hentz, uM euprà. Hentz est mort proscrit, h Philadelphie, vers la fin de la Restauration.
qii’eiicoupagé cprtainement par l'attitude de son cher camarade de collège, Camille Desnioulins se jeta dans la mêlée, son Kteiu: Cordelier îi la main.
Mais Camille — comme on disait alors — n’avait plus, sans s'en apei’cevoir lui-même, le feu sacré de la Révolution. Le dérangement de sa fortune, l’arrestation de quelques-uns de ses amis de table et de plaisirs, comme le général Dillon, détenu depuis le mois de juillet précédent, n’avaient pas peu contribué sans doute à opérer le refroidissement qu’on remarquait en lui. ün jour même, k la Convention, il n’avait pas hésité k se compromettre en prenant ouvertement la défense de Dillon, vivement inculpé dans un long rapport de Cambon,eten traitant de folie absurde les assertions du rapporteur, ce qui avait arraché k Levasseur cette exclamation ; « Je demande qu’il ne soit pas permis k Camille Desraoulins de sedéshonorer(l).» Déjk la veille, en pleine Assemblé*e, Bréard avait reproché k Camille ses liaisons avec des aristocrates connus; il lui avait reproché surtout de répondre ridiculement, lorsqu’on paraissait s’en étonner, que c’était pour connaître leur façon de penser et la dévoiler. Camille, avait ajouté Bréard, ne pouvait pardonner au comité de Salut jiublic de n’avoir point confié, sur sa recommandation, le commandement de l’armée du Nord au général Dillon (2).
Que Tardent patriote de 1789 n’ait pas balancé k exposer sa vieille réputation de civisme en se portant g;arant d’un homme dont les opinions contre-révolutionnaires n’étaient un mystère pour personne, et auquel l’unissaient des liens d’amitié, cela se comprend k merveille, et, pour ma part, je ne saurais Ten blâmer. .Mais où Camille eut tort, cent fois tort, ce fut quand, avec une inconcevable étourderie, il s’en prit au comité de Salut public du peu du succès de son intervention en faveur de Dillon. L’heure était-elle bien choisie pour diriger contre des collègues dévoués au salut de la République cette arme terrible, l’ironie, qu’il maniait d’une façon si merveilleuse? Qui ne Ta lu et relu ce pamphlet étincelant de verve et d’esprit qu’il publia »<mscctilve:Répotise deCamilleDesmo7ilinsàDillon (3) ?
(1) Kontleur du 13 juillet 1193, séance du 11. Dans sa lettre à Dillon, Camille attribue celte exclamation à Legendre et à Billaud-YarenDe.
(2) Moniteur du 11 juilletlIOS, séance du 10.
(3) Cette broefaore est devenue très-rare. On en trouve de nombreux extraits dans VUittoire parlementaire, t. XXYIIl, p. 276 et suiv.