LIVRE XII. — CAMILLE DESMOULINS, SA LETTRE A DILLON
Malheureusement les railleries amères à l'adresse des plus purs républicains mirent enjoie l'aristocratie, laquelle pardonnaaisément à Camille les éloges décernés à Robespierre en faveur des sarcasmes lancés contre quelques Conventionnels et contre certains membres du comité de Salut public. L’œuvre satirique passa de main en main. (1 y eut parmi les réactionnaires une explosion de fou rire. L’auteur lui-méme fut un moment consterné de la vogue de sa brochure. « Son succès prodigieux depuis deux jours me fait craindre que je ne me sois trop vengé », écrivait-il à son père. « J’ai besoin de descendre au fond de mon cœur et d’y trouver toujours le même patriotisme pour m’excuser à mes yeux en voyant rire ainsi les aristocrates (1)... » Mais l’enfant terrible ne profitera pas de la leçon. Amorcé par les applaudissements de la réaction, qui ne manqua pas de lui prodiguer toutes sortes d’avances, il ne va pas tarder à mériter de nouveau ses faveurs.
La Révolution, d’ailleurs, commençait à paraître longue à ce viveur aimable , à ce véritable épicurien. Sur lui avaient déteint les mœurs faciles de Mirabeau, dont il avait été le commensal; il eut, je crois, la nostalgie des plaisirs mondains. La République était trop sombre, trop morose pour cet Athénien transplanté sur les rives de la Seine. Déjà il sentait peser sur lui, comme un poids trop lourd, la renommée dont il était environné. Il aurait, disait-il, voulu être aussi obscur qu’il était connu. Il faut se méfier de ces vœux d’homme célèbre. Cependant je comprends qu’à certaines heures de fièvre il ait vivement souhaité le calme, la vie tranquille, une retraite loin des hommes jaloux et des regards indiscrets, où il eût pu vivre entre Lucile et ses livres. Oh ! oui, je comprends qu’il ait parfois tourné un regard mélancolique vers le champ natal. O ubi campi, Guisiaque (2). Pauvre Camille! il était né pour être le compagnon d’Alcibiade; et Alcibiade, c’était Dillon. Sa vraie patrie était la Grèce antique, non la France ; et volontiers il se fût écrié, comme un grand poète de nos jours :
Grèce, ô mère des arts, terre d’idolâtrie,
De mes voeux insensés éternelle patrie,
J'étais né pour ces temps ob les fleurs de ton front Courounaienl dans les mers l’asur de rHellespont*
Je sois un ûtojen de tes cités antiques;
Mon âme avec l'abeille erre sous tes portiques...
Il lui eût fallu les jardins d’Académus, le promontoire de Sunium,
(1) Lettré de Camille Desmoulins é ton père, en daledn 10 août 1793.
(2) Corrufondance inédtie de Camille Demotdûu, p. 175.
les festins où l’on se couronnait de roses, et par dessus tout Âspasie. Mais, que dis-je? Aspasie, il l'avait. N'étail-ce pas cette Lucile si suavement belle, si espiègle, qui avait des airs de tête si vainqueurs, et qui possédait les talents de l’artiste et de l’écrivain? Supérieure à la maîtresse de Périclès par sa position d<! femme mariée, elle exerçait comme elle un prestige étrange sur tous ceux qui l'approchaient. Autre point de comparaison : il régnait dans le salon do Lucile, entre les familiers, une liberté très-grande. De là sans doute prit naissance le bruit que Lucile était la maîtres.se de Dillon. Camille fut le premier à en rire. « Vous ne connaissez pas ma femme », disait-il, « et si Dillon trahit la République comme il me trahit, je réponds de son innocence (t). » Rien n’autorise à douter de la vertu de Lucile; — en général il ne faut point se montrer trop crédule sur les faiblesses des femmes — néanmoins je ne puis m'empêcher de trouver assez extraordinaire l’intimité profonde que .semblent révéler, par exemple, les lettres de F réron à Lucile : « Adieu, chère Lucile... Adieu, encore une fois adieu, folle, cent fois folle... Être indétinissable, adieu! J’embrasse toute la garenne, et toi, Lucile, avec tendresse et de toute mon Ame (2). » On voit quelle singulière liberté d’allures régnait dans l’intérieur de Camille. L’amitié y revêtait des formes qui semblent accuser un autre sentiment. Gela tenait, je crois, au caractère extrêmement facile de Desmoulins. Il apportait dans la vie privée la légèreté dont ses écrits se ressentaient trop souvent, témoin l’anecdote suivante : Un jour il entra dans la maison de Duplay, dont il était un des hôtes les plus fidèles. Robespierre était absent. Après avoir causé quelques instants avec la plus jeune des filles du menuisier, celle qui fut plus tard M""' Le Ras, il prit congé d’elle en lui laissant un livre qu'il la pria de garder pendant quelques jours. A peine seule, la curieuse jeune tille ouvrit le volume. Mais quelle ne fut pas sa confusion en voyant se dérouler sous scs yeux des tableaux d’une révoltante obscénité ! Elle laissa tomber de ses mains ce livre odieux, et toute la journée elle fut silencieu.se et troublée. Maximilien lui ayant demandé ù l’écart la cause de sa tristesse — c’était, comme nous l’avons dit autre part, le confident de ses pensées — elle alla, pour toute réponse, lui chercher le livre de Camille. « Qui t’a remis cela? » demanda Robespierre indigné. Élisabeth lui raconta franchement ce qui s’était passé. «C’est bien, » reprit Robespierre, « ne parle à personne de ce que tu viens de me dire; ne sois plus triste. J’aver-
(1) Siponie à Dillon.
(2) Correspondance inédite de Camille Desmoulins, p. 188 et suit.
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