LIVRE XII. — LES PREMIERS NUMÉROS OU VIEUX COROELIER
tirai Camille. Ce n’est point ce qui entre involontairement par les yeux qui souille la chasteté : ce sont les mauvaises pensées qu'on a dans le cœur. » Robespierre ne manqua pas d’admonester sévèrement son ami {!). Depuis, Camille, si assidu autrefois dans la maison Diiplay, n'y mil plus qn’assez rarement les pieds.
Toujours est-il qu’en ce mois de frimaire de l'an II, encouragé par l’énergie avec laquelle Robespierre combattit les excentricités révolutionnaires des liôbertistes , Camille Desmoulins commença contre ces derniers une guerre à outrance. Le premier numéro de son journal parut le .15 frimaire(5 décembre ITJ.’!), le surlendemain du jour où, dans un élan de générosité instinctive, Robespierre, «ce masque blême, cette Ame impénétrable, » comme disent les disci- ])les attardés de M. Michelet (2), mit tant d’impétuosité à tirer Danton des mains de ses ennemis. Ma.sque blême, en ellel, lui dont la voix pénétrante s’attacha toujours à élever les cœurs vers les hautes régions du beau et du juste! Ame impénétrable, lui qui jamais ne connut l’art de déguiser sa pensée, et qui certainement eut été moins calomnié sien toutes choses il se fût montré moins franc! Ab! ces dénigreurs systématiques sont de singuliers logiciens!
Nous avons cité plus haut les paroles de reeonnai.ssance qu’ai'racha à Camille Desmoulins la noble conduite de Robespierre eiivei-s Danton. Et, il faut l’avouer, Maximilien eût été bien difficile s'il ne s’était pas montré satisfait du témoignage flatteur qu’eu cette circonstance il reçut de sou vieux camarade de collège. Cependant, prétendent certains écrivains, il n’aurait pas été content du premier numéro du Vieiu: Cordclier, et, à les en croire, il aurait été convenu que désormais, avant de faire tirer sa feuille, Camille lui en soumettrait les épreuves. Voilà encore une de ces affirmations hasardées qui sont démenties par le simple examen des faits. Au reste, ces pseudo-liislorions ne se donnent même pas la peine de nous dire sur quelle autorité s’appuie leur opinion; ils affirment, et c’est tout. Maintenant il est assez facile de se rendre compte des motifs auxquels ont cédé un certain nombre d’entre eux. Camille Desnioulins ayant dans sou second numéro violemment pris à partie et attaqué de la façon la plus sanglante Cloots, le baron prussien, tel qui joignait à la plus vive sympathie pour Camille une admiration .sans borne pour Anacharsis s’attacha à rejeter sur
(t) Crue nnecdolr ne sc trouve pas consignée dans le manuscril de Le Bas que nous avons sous tes jeuv ; nous reuiprunlons li l7/is(otre des Montagnards de M. Alphonse Ksqniros, lequel a beaucoup connu la femme du Conventionnel Le Bas.
(2) M. Marc Dufraisse, par csemple. Voy. son Élude sur Camille Desnioulins dans a Libre Recherche de février 1837.
Robespierre la responsabilité de l’agression dirigée contre le cosmopolite, comme on disait (1). Mais c'est là le fait d’une très-grande ignorance.
11 y avait un terrain sur lequel Camille et Maximilien se trouvaient complètement d’accord : celui de la sagesse et de la justice dans le gouvernement révolutionnaire. Tous deux poursuivaient dans l’hébertisme la terreur poussée jusqu’à l’exagération et ces folies dégradantes qui, suivant l’heureuse expression de Robespierre, transformaient la liberté en Bacchante. Mêmes convictions sous le rapport religieux : l’un et l’autre affirmaient bien haut la liberté de conscience et professaient à l’égard de tous les cultes le respect le plus absolu. Camille n’avait-il pas, longtemps avant qu’on songeât à l’hébertisme, adressé d’assez vertes critiques à Manuel, alors procureur de la commune, pour avoir interdit les processions? Le bon Dieu n’était pas mûr encore, disait-il. Jamais l’idée d’élever la voix en faveur des processions ne serait venue à Maximilien. Selon Robespierre, chaque culte devait se borner à s’exercer dans ses temples respectifs. Il n’y a donc pas à s’étonner si Camille se sentit pris de colère contre Cloots, un des plus ardents promoteurs de ce système de déprêtrisation qui plongea la République dans d’inextricables embarras. Il loua d’abord Robespierre d’avoir, à la honte des prêtres, défendu Dieu tout en rendant justice à ceux qui, comme le curéMeslin, abjuraient leur métier par philosophie; il le félicita ensuite d’avoir remis à leur place ces hypocrites de religion qui, après s’ôtre faits prêtres pour vivre de l’Église, étaient venus s’accuser de n’être que de vils charlatans et n’avaient pas rougi de publier eux-mêmes leur ignominie ; puis, à la tête de ces hommes qui, « plus patriotes que Robespierre, plus philosophes que Voltaire, » se moquaient de la maxime si connue : Si Dieu n' existait pas, il faudrait Vinventer, il plaça Anacharsis Cloots, Y orateur du genre humain (2). Tout ce que Desmoulins reprocha au baron prussien, avec une verve désespérante, nous le saurons tout à l’heure par Robespierre aux Jacobins, et il serait bien plus exact de dire qu'en cette circonstance Maximilien s’inspira de Camille, que d’imaginer que celui-ci alla prendre le mot d’ordre de son ami.
Au surplus, lorsque dans la fameuse séance du 18 nivôse (7 janvier 1794) aux Jacobins, l’auteur du Vieux Cordelier déclara qu’il avait lu ses numéros à Robespierre, en le conjurant au nom de l’amitié de vouloir bien l'aider de ses avis, il reçut de Maximilien
(1) Étude sur Camille Desmoulins, par H. Marc Dufraisae, ubi supri.
(2) Vojez le Fieux Cordelier, numito 2.
Digilized by (long le