LIVRE XII. — CLOOTS EST EXCLÜ DES JACOBIXS
émigrés, et condamnés pour ce fait îi la peine de mort, n'avaient pas peu contribué à accréditer les soup(,'ons contre lui. Les farces de la déprêtrisation, dont il fut un des plus ardents instigateurs, achevèrent de le perdre dans l’esprit de Robespierre, qui prit pour une véritable trahison ce qui n’était en réalité! que de l’extravagance.
Le 22 frimaire (12 décembre 1793), ce fut le tour de Gloots de subir aux Jacobins la rude épreuve de l’épuration. Cette séance avait été spécialement consacrée à scruter ceux des membres de la société ayant en même temps le caractère de représentants du peuple. Bourdon (de l’Oise), Bentabole, Reverebon, Borie, Chaudron-Rousseau, passèrent sans opposition. Billaud-Varonne fut admis au milieu des applaudi.ssements les plus flatteurs. Coujié (de l'Oise), Daoust, Casabianca et Duhem se trouvèrent rejetés, le premier sur la demande de Fabre d’Églantine, le second et le troisième comme nobles, le quatrième li cause de diverses inculpations reproduites par Robespierre et auxquelles il ne répondit pas d’une manière satisfaisante. Plusieurs autres députés, parmi lesquels David, Charles Duval et Dubois-Crancé sortirent purs du creuset des épreuves. Parut enfin à la tribune Anacharsis Cloots. Fourcroy présidait. Aux questions et aux reproches qui lui furent adressés, Cloots répondit qu’il était de la Prusse, « département futur de la République française, » et que, quant aux banquiers Vandenyver, ses anciens correspondants, il avait cessé de les voir quand il s’était aperçu de leur peu d’amour pour la liberté. Robespierre, se levant alors, reprit l’accusation contre lui, et se montra, il faut le dire, d’une implacable sévérité. Gomment, dit-il, pouvait-on regarder comme patriote un baron allemand, jouissant de plus de cent mille livres de rente, et vivant habituellement avec des banquiers etdes contre-révolutionnaires ennemis de la France? Faire de la fortune de Cloots un motif de suspicion contre lui, c’était absurde. Mais où Robespierre se trouva complètement dans le vrai, ce fut quand il reprocha au cosmopolite d’avoir été tantôt aux pieds de la cour, tantôt aux genoux du peuple; d’avoir tour à tour embrassé le parti de la Gironde et celui de la Montagne; d’avoir par des déclamations insensées poussé les patriotes à la conquête de l’univers; d’avoir enfin coopéré au mouvement contre le culte, mouvement qui, mûri par le temps et la réflexion, eût pu devenir excellent, dit Maximilien, mais dont la violence était de nature è entraîner les plus grands malheurs et qu’on devait attribuer aux calculs de l’aristocratie. « Gobel, » ajouta-t-il, « était du nombre de ces prêtres qui se plaignaient de la réduction de leurs
traitements, et dont l’ambiiioii voulait ressusciter l’hydre du cidevant clergé... Et cependant nous avons vu cet évêque changer subitement de ton, de langage, d’habit, se présenter îi la barre de la Convention nationale et nous ofl'rir ses lettres de prêtrise. Eb ! Cloots, nous connaissons tes visites et tes complots nocturnes. Nous savons que, couvert des ombres de la nuit, tu as préparé avec Gobel cette mascarade philosophique. Tu prévoyais les suites funestes que peuvent avoir de semblables démarches; par cela même, elles n’en plaisaient que davantage à nos ennemis... » Pouvait-on, disait-il encore, regarder comme patriote un étranger qui voulait être plus démocrate que les Français, et qu’on voyait tantôt au marais, tantôt au-dessus de la Montagne. « Hélas! malheureux patriotes, » ajoutait Robespierre, « que pouvons-nous faire , environnés d’ennemis qui combattent au milieu de nos rangs! Ils se couvrent d’un masque, ils nous déchirent, et nous sentons les plaies sans savoir d’où parlent les traits meurtriers... Les lois les plus sages, par lo moyen des traîtres qui sont répandus dans tous les comités de l’Assemblée, dans toutes les administrations, dans tous les bureaux, tournent au désavantage de la République. Nos ennemis, élevés au-dessus même de la Montagne, nous prennent par derrière pour nous porter des coups plus mortels. Veillons, car la mort de la patrie n’est pas éloignée. Eh! non, je ne compte pour rien celle des patriotes, ils doivent en faire le sacrifice. Mais, hélas! celle de la patrie est inévitable, si les lôches ne sont pas roconnus(l). » Tout ce que disait lù Robespierre était malheureusement trop vrai, et s’il se montra si sévère à l’égard de l’infortuné Cloots, ce fut précisément parce que celui-ci eut le tort de s’enrôler parmi les hébertistes et de se mettre ù la tête d’une entreprise qui fit tout d’un coup à la Révolution des millions d’ennemis. Il est bien constant que la République courut beaucoup plus de dangers par les conspirateurs du dedans que par les armées des puissances coalisées. « Paris, » dit Robespierre en terminant,
« fourmille d’intrigants, d’Anglais et d’Autrichiens. Ils siègent au milieu de vous avec les agents de Frédéric... Cloots est Prussien... Je vous ai tracé l’histoire de sa vie politique... Prononcez (2). »
Les applaudissements unanimes qui à diverses reprises avaient interrompu ce discours ne laissèrent pas de doute sur les senti-
(1) Voilk ce qne M. Michelet appelle « un morceau pleureur dans le genre du crocodile. s (Nitfoire de la AdooIuKon, t. VI, p. 423J.
(t) MOMlew do 26 frimaire an II (16 décembre 1793).