LIVRE XII. — ROMME ET LES SCPPLÉ.VXTS A LA CONVENTION
d’avance les grandes mesures méditées par lui et sanctionnées par la Convention? Et puis, par qui remplacer les citoyens illustres investis de la confiance (lu peuple? Que si l'on avait des griefs à faire valoir contre quelques-uns d’entre eux , il était tout simple d’aller les déposer au sein de r.\sserabléc. Quant îi la crainte que la Convention ne parût abdiquer son omnipotence entre les mains de .son comité, c’était une crainte tout ii fait chimérique, et elle n'avait pas be.soin d’en renouveler les membres pour donner l’exemple d’un pouvoir dont personne ne doutait. Ces con.sidérations, dévelo[)pécs avec une force singulière par un député de la Gironde, Jay-Sainte- Foy, et appuyées par une partie de l’.\sseinblée, déterminèrent la Convention :'i revenir sur son décret de la veille (1). Ainsi se trouva consacrée une fois de !plus la dictature du comité de Salut'public, dictature utile, indispensable dans les conjonctures présentes, et qui, du reste, ce qu’on oublie trop souvent, demeura toujours subordonnée îi celle de la Convention.
Cette hostilité impolitique dont le comité de Salut public était l’objet de la part de quelques membres engagea Robespierre à émettre, à la séance des Jacobins où Camille eut subir l’épreuve de l’épuration, le veeu que les suppléants à la Convention fussent tenus de se prononcer sur les principaux événements de la Révolution. Après avoir fait allusion ù ces hommes qui semblaient n’être montés sur la cime de la Montagne (pie pour tendre la main aux traîtres plongés dans la fange du Marais, ce qui se nxilisera si bien au 9 Thermidor, il invitait un des députés présents îi proposer le lendemain à la Cijnvention d’obliger tous les députés su|)pléants arrivés il Paris depuis la condamnation du roi îi faire une sorte de profession de foi à la tribune (2).
Robespierre croyait mettre par là un terme aux divisions dont était menacée l’Assemblée; il lui semblait qu’après s’être expliqués franchement à la face du peuple, les membres nouveaux seraient plus attachés à la Révolution, moins portés à la trahir. Son idée fut adoptée à runanimité par la société d(.*s Jacobins, et dès le lendemain Romme et Jay-Sainte-Foy s’en tirent les interprètes auprès de la Convention. Robespierre avait entendu qu’on s’expliquât sur les principaux événements, notamment sur les journées des 5 et 6 octobre 1789, 21 juin 1791, sur le jugement du roi et sur Marat (3).
(1) Journal des débals et des décrets de la Conicntion, namiro tSl. Voyai aussi le Moniteur du 25 frimaire (15 décembre) ; mais le discours de Joj-Sainle-Foy y est rendu d'une fa(,'on beaucoup moins complète.
(2) Moniteur du 28 frimaire an il (18 décembre 1793).
(.3) Combinez le Journal des débats et des décrets de la Coneenlion, numéro 433, avec le Moniteur du 20 frimaire, ielfonifeur est évidemment incomplet.
IllSTOlllE DE ROIIESPIEDRE
Vivement appuyée par Fal)re d'Églaiiliiie et Merlin [de Thionville), celte proposition fut à l’instant décrétée (I). Très-iieu de temps après, Thibaudeau demanda le rapport du décret, non point parce qu’il tendait îi soumettre les consciences il une sorte d’inquisition, mais parce qu’il lui semblait complètement illusoire et (ju’il permettrait aux mauvais suppléants de se faire passer pour d’excellents répulilicains. 11 valait beaucoup mieux, suivant lui, prendre des informations auprès des sociétés populaires sur la conduite des suppléants. Cela, dit avec l'accent d'un montagnard convaincu, valut il l’auteur de chaleureux applaudissements, et la Conveidion, .se déjugeant, rapporta son décret (2). Robespierre était-il absent, ou bien se rangea-t-il à l’avis de Thibaudeau en gardant le silence’/ Il n’a.ssislait pas h la séance, c’est à présumer, car il y avait dans l’argumentation à laquelle céda l’Assemblée un sophisme qu’il n’eût sans doute pas manqué de signaler. Si, comme paraissait le redouter Thibaudeau, les snp])léants ne reculaient pas devant un mensonge en s’expliquant en présence de leurs collègues, il y avait un moyen de soinnellre leurs déclarations ii une contre-épreuve, c’était de consulter les sociétés populaires; peu d’entre eux vraisemblablement se fussent exposés îi un démenti public. Qui sait’? peut-être le maintien du décret rendu sur la motion de Romme eût-il éjtargné à la Convention les déchirements affreux dont nous allons avoir à dérouler le sombre tableau.
A cette époque, le comité de Salut public commençait à recueillir les fruits de son étonnante énergie : au Nord, h l’Est, dans l’Ouest, dans le Midi, les armes de la République étaient triomphantes; et qui oserait soutenir aujourd’hui que ces glorieux ré.sultats n’ont pas été en grande partie son ouvrage ? Sur la foi de Carnot , dont le caractère se trouve singulièrement rabaissé à nos yenx par les subterfuges dont il usa après Thermidor pour dégager sa respon.sabilité des actes du comité de Salut public, on a quelquefois prétendu que Robespierre était resté étranger à tout ce qui concernait les opérations militaires. C’est lé une très-grosse erreur que nous avons
(1) Journal des débals et des décrets de la Convention, ubi iuprà.
(2) J/oni7<mr du 28 frimaire (18 décembre 1793). — Lié avec une partie des proacripteurs de Thermidor, Thibaudeau s’associa h presque toutes les mesures réaciionnaires dont fut suivie la chute de Robespierre, qu'il ne s’est pas fait faute de calomnier dans ses Mémoires, fort insignifianls du reste.