LIVRE XI. — TENTATIVES PE GUERRE CIVILE
jours., à la Convention comme aux Jacobins, la sagesse et la prudence, tout en leur soufflant l’énergie sans laquelle il n’y avait pas de salut possible pour le pays. Si plus d'une fois sa franchise fut âpre et rude, si en plus d’une circonstance ses paroles s’imprégnèrent d’amertume, si, lui aussi, il se montra sévére et inflexible, c’est que des événements imprévus et terribles surgirent auxquels il fallut opposer des moyens extraordinaires et terribles; c’est que d'immenses crimes excitèrent d’immenses colères, des défiances sans bornes, et assombrirent étrangement ce cœur si plein de tendresse pour l’humanité. Toutefois, et c’est ce qui distingue particulièrement Robespierre d’un si grand nombre de ses collègues, il va s’efforcer, comme on le verra, d’établir une ligne de démarcation profonde entre l’ei^ reur et le crime, entre les véritables coupables et ceux qui n’étaient qu’égarés. C’est là surtout ce qu’il importe de mettre en lumière.
La Convention nationale, tout le prouve, n’avait pas l’intention de se montrer bien rigoureuse envers les députés décrétés d’arrestation dans la journée du 2 juin. On s’était contenté de les consigner chez eux sous la surveillance d’un gendarme, et leur fuite, comme le dit plus tard Saint-Just, attesta le peu de rigueur de leur détention. Ils avaient d’ailleurs conservé dans l’Assemblée même beaucoup de partisans et d’amis ; la preuve irréfragable en est dans la protestation contre les événements du 31 mai , signée par soixante-treize de leui-s collègues, protestation qui faillit devenir si fatale à ses auteurs, dont Robespierre seul disputera résolûraent les têtes au bourreau. Si donc, s’inclinant, comme avait fait Marat, devant le coup qui les frappait, ils eussent patiemment attendu les résolutions de l’Assemblée, on peut croireque, plus heureux que l’Ami du peuple, jeté pareux comme une proie au tribunal révolutionnaire, ils auraient échappé même au décret d’accusation. Fuir n’était rien; mais au moment où la France était entamée sur toutes ses frontières , où pour se défendre contre l’Europe elle avait besoin des bras de tous ses enfants, attiser dans son .sein le feu de la guerre civile, se répandre dans l’Ouest, au Centre, dans le Midi, pour ameuter contre Paris et la Convention les départements aveuglés, servir enfin d’avant-garde au royalisme qui à Lyon et à Toulon, comme en Vendée, arborait franchement son drapeau, c’était impardonnable, et voilà quel fut le crime des Girondins; ce crime, la postérité ne les en absoudra jamais (1).
(1) LeJovmaldtt dibatt «f det déereU di la Convention, lout dévoui aux Girondins, contient bous ce titre : Rappkocbkment important, un article eitrémemeni curicuv. C’est une comparaison entre la conduite si calme des sections parisiennes, lors des décrets d'accusation rendus contre Marat et d'Orléans, et la conduite des départements SC soulcTant à la Toii de la Gironde. Voy. le numéro i69, p. 197.
IIISTOIRl: DK RDBKSPIERnE
Si qiifl(|Uosdé|iut(''s, commo VDrj;uian(l, Valazé, Geusonné, deraeui-enl à Paris et se contentent d’irriter la Montagne par la violence de leurs récriminations, la |)lu|iart s’échappent de jour en jour afin d’aller prêcher l’insurrection. C’est Knzot, Corsas, Pétion, Louvet, Barbaroux, Guadet, Meilhan et DucliAtel, — ces deux derniers non décrétés,— qui courent soulever l’Eure, le Calvados, la Bretagne (1); c’est Chasset et Biroteau qui se rendent à Lyon, où leurs voix seront trop ' entendues; Babaut-Saint-KlienneàMmes, Bri.ssotà Moulins. Aussitôt des comités conspirateurs s'organisent à Caen etù Bordeaux. De cette dernière ville partent des envoyés chargés de )iroposer un pacte fédéral à tous les départements. Cn arrêté des administrateurs d’Evreux déclare ipi’une force armée sera organisée pour marcher contre les factieux de Paris (2). Il faut bien dire tout cela pour expliquer l’attitude de Bobespierre en présence d’une situation devenue certainement très-critique; sa contenance en ces conjonctures va prouver une fois de plus combien peu son Ame était acce.ssible à la crainte, combien elle était au-dessus du découragmnent, et quelle foi il avait dans le triomphe de la cause républicaine. A des envoyés de la Société populaire de Vernon, venus pour dénoncer l’arrêté séditieux des autorités constituées du département de l’Eure, il disait : « Les citoyens de Vernon sont les premiers martyrs de la Révolution, ils en sont aujourd’hui les |)remiers soutiens dans un département agité par les intrigues des Brissotins. Les agitations i|ui se manifestent aujourd’hui ne .sont que l’effet du patriotisme égaré. Allez donc, citoyens de Vernon, et songez que, i|uand votre ville serait seule à résister aux intrigues, vous êtes sûrs de triompher, car vous êtes du parti de la Gonvention nationale et de la France entière (3). »
On sent de reste quel profit les insurgés de la Vendée durent tirer des excitations girondines, et combien leur ardeur s’en accrut. La Gironde, on ne saurait tnqj le répéter, a|q>orta au royalisme un appoint formidable, et les contre-révolutionnaires se couvrirent de son nom, comme naguère ils s’étaient abrités derrière les Constitutionnels. La prise de Saumur par les Vendéens coïncidait avec le soulèvement du Calvados. D'autre part, (ïustine, appelé au commandement de l’armée du Nord, était violemment dénoncé comme indigne de la conliance de la République. Dans un sombre discours prononcé le 0 juin à la tribune des Jacobins, Billaud-Varenne le pré-
(1) Voyez h cet égard les propres aveux de Meilhan dans ses Mémoires, p. 65. 11 se vante de sa participation à rinsorreciion girondine.
(2) Voy. CCI arréié dons Vuistoire parlemenlaire , t. XXVIII, p. i49.
(3) Journal dex débats et de la correspondance de la sociéié des Jacobins, naméro 434, séance du 16 juin aux Jacobius.