‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille les sources originales et des documents entièrement inéditsChapitre 120 sur 354 · LIVRE Xll. — LUC!' d'cEIL SUR SA VIE PRIVÉE · texte numérisé non relu

LIVRE Xll. — LUC!' d'cEIL SUR SA VIE PRIVÉE

Avant d’aller plus loin, il est temps de jeter un regard très-attentif sur la vie privée du grand citoyen dont l’iiistoire se lie si intimement à celle de la Révolution, et qui en représente l’idée démocratique dans sa plus nette et sa plus sincère expression. Il est impossible, en effet, de bien connaître les hommes qui ont occupé la scène du monde si l’on n’est exactement renseigné sur les détails journaliers de leur existence intime. Je ne suis pas de ceux qui pensent que ces détails .sont puérils ou tout au moins inutiles. La vie privée des hommes publics appartient à l’histoire. C’est là surtout qu’ils nous apparaissent sous leur aspect véritable, sans déguisement et sans fard. Je n’admets point l’homme double des anciens. Tenez pour certain qu’il y a une corrélation parfaite entre les actes de la vie privée et ceux de la vie publique. Le mauvais père, le fils dénaturé , le faux ami , le tyran domestique, ne seront jamais de bons citoyens. Honorerai-je tel magistrat qui aura rendu force arrêts au nom de la morale, si j’apprends qu’au demeurant c’est un débauché de la pire espèce? Admirerai-je tel homme d’État dont la vie se sera usée à défendre un certain système de gouvernement, si l’on me démontre qu’en somme il n’a été dévoué qu’à son intérêt persotinel, et que ses principes se réduisaient à une question de fortune et de jouissances? Que de masques tomberaient, que de réputations usurpées seraient brisées , grâce à ce critérium à peu près infaillible !

Et d’autre part, si le tribun qui a prêché l’abnégation, la justice, le désintéressement, le bon sens, toutes les vertus en un mot, s’est montré dans sa vie intérieure le plus désintéressé, le plus vertueux, le meilleur et le plus sensé des hommes ; si , ayant éloquemment flétri les consciences vénales, les âmes avides de richesses et d’honneurs, il a résisté à des tentatives de séduction réitérées sous toutes les formes, je m’inclinerai devant lui avec vénération. Et, pour anéantir dans l’équitable postérité les libelles immondes à l’aide desquels on a cru flétrir sa mémoire, il .suffira peut-être d’une page de sa vie privée.

La vie privée de Robespierre, a dit excellemment un grand poète de nos jours, « portait témoignage du désintéressement de ses pensées (1). 9 C’était le reflet fidèle de sa vie publique, « le plus élo-

(1) M. (le Lamartine. Voyez l'Uûloire det Cironditu, 1« édition, t. IV, p. 23.

DISTniItE UE nollESPIERRE

(jucnl lie SOS Jiscours (I). » Il n'est pas si grand, le nombre de ceux qui, n’ayant eu qu'à ouvrir la main pour avoir leur fortune faite, n'ont pas daigné l’ouvrir, et qui îi toutes les splendeurs de ce monde ont préféré l’indépendance dans la médiocrité. Étudions donc Maximilien Robespierre dans son existence intime, cela en vaut la peine. 11 ne mena pas, à proprement parler, la vie d’un humble artisan, la vie du peuple, comme on l'a trop souvent dit. Les Duplay, riches d'une quinzaine de mille livres de rente, représentaient la bourgeoisie aisée de l’époque (2). Robespierre vécut au milieu d’eux de la vie simple de son maître Rousseau, avec cette différence qu'au lieu de recevoir l’hospitalité d’un grand seigneur, il la reçut d’un simple citoyen dont il devitit l’ami et pour ainsi dire le tils d’adoption.

Et d'abord un mot de son installation chez .ses hôtes. Nous avons, dans la première partie de cet ouvrage, tracé l’historique de la mai- .son Duplay (3). Avant de raconter l’existence modeste et honnête, les habitudes quasi-patriarcales des habitants de cette maison, disons ce qu’elle était et comment se trouvait logé, l’homme dont le nom retentissait d’un bout de l’Europe îi l’autre et fai.sait pAlir les rois sur leurs trônes. Ancienne dépendance du couvent des religieuses de la Conception, c’était encore un bien national vers la fin de cette année 1793, car, ainsique nous l’avons dit précédemment, Maurice Duplay n’en fit l’acquisition qu’en l’an IV, lors de la vente des biens du couvent. Pauvre et chère maison ! deux fois sacrée pour lui, par le berceau et par la tombe, et que le dérangement de ses affaires, occasionné par de continuels sacrifices à la Révolution, ne lui permit pas de con.server.

Elle se composait d’un corps de logis élevé d’un entre-sol et d’un premier étage carré, prenant jour par quatre fenêtres sur la rue Saint-Honoré, d’une aile en retour au couchant, et, au fond de la

(1) Histoire des GirondinSj t. IV, p. 24.

(2) Malgré son patriotisme bien connu, Duplay n’en fut pas moins ('objet d'une assez fire attaque pour avoir conservé sur renseigne de sa maison la qualification de maître. On lisait en effet dans te Baiave du 2 septembre 1793 la lettre suivante adressée par nn citoyen du nom de Lyon au rédacteur de ce journal : « À voir une quantité d'enseignes dans Paris, on pouiroit croire que les maîtrises ne sont pas supprimées. Le citoyen Dupiaix, chez lequel demeure le plus zélé défenseur des droits de l'homme, Maximilien Robespierre, est encore en toutes lettres maître menuisier. Au nom de l'égalité, citoyen, dites deux mots dans votre journal sur celte inobservance des lois. Qne ce soit aristocratie, que ce soit oubli de 1a part des ci-devant maîtres, il n'en est pas moins du devoir d'un républicain de rappeler à l'ordre les administrateurs de police qui, ayant les moyens de faire disparoUre jusqu'aux plus légères traces de rinégalité, négligent de le faire. Salut et fraternité. »

(3) Voyez notre premier volume, p. 519.

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