LIVRE xn. — CHARLOTTE ROBESPIERRE ET MADAME DÜPLAY
jeune Maurice Duplay, laquelle avait une porto de sortie sur le grand escalier par où l'on montait au logement d'Augustin Robespierre et de sa sœur.
Dans les premiers mois du séjour de Charlotte dans cette maison, les choses allèrent pour le mieux. L'excellente M“' Duplay était aux petits soins pour la sceur comme pour le frère. Souvent elle lui confiait la plus jeune de ses filles, Élisabeth, celle qui devait être M”' Le Ras , lui donnant ainsi une de ces preuves d'estime et d'affection que toute mère appréciera. D'un esprit cultivé, Charlotte plut à la jeune lillé, ù qui, du reste, elle témoigna beaucoup d'amitié(I). Elle en recevait de ces petits soins intimes que les femmes savent échanger entre elles. Élisabeth prenait plaisir ù la coiffer, h l'assister dans sa toilette (2). Comment donc des nuages vinrent-ils h .s'élever entre Charlotte et ses hôtes? La sœur de Robespierre dit bien dans ses Mémoires qu'elle eut h se plaindre de M”"' Duplay, mais elle n'articule pas un seul grief sérieux. D'autre part, nous lisons dans le manuscrit de M"“' Le Bas : « Charlotte n'eut pas de peine ii obtenir cette permission pour moi ; » — il s'agissait d'aller cn.semble assister îi une séance de nuit ù la Convention. — « Elle était sœur de Robespierre, et ma mère la regardait comme sa fille. Pauvre mère! Elle croyait alors Charlotte aussi pure et aussi sincère que son frère ; mais elle vit plus lard que cela n'était pas. » La vérité est que Charlotte était d'un caractère ombrageux et difficile. Elle aimait passionnément scs frères, mais d'une affection doublée de celle jalousie qui est l'égoïsme de l'amour. Ayant été habituée, ù Arras, à régner en maîtresse de maison et à gouverner un peu despotiquement ses frères, elle ne put voir sans dépit l'inlluence de M“' Duplay contro-balancer la sienne. Et pourtant était-elle en droit de se plaindre si Maximilien payait en tendresijc et en égards les soins d'une femme dans laquelle il avait rencontré une véritable mère ? Aurait-elle dû s'étonner des etîorts constants de son frère ]iour ne point affecter une famille qui, du propre aveu de Charlotte, l'entourait de caresses cl de bontés sans nombre (3)? Mais elle se montra jalouse des bontés prodiguées à son frère aîné, comme plus tard des prévenances de .M™' Ricord pour Augustin. Elle mit tout en œuvre pour arracher Maximilien du sein de cette famille devenue la sienne. Souvent elle cherchait ù lui persuader que dans sa posi-
(1) C’est ce doui cunvient Charlotte dans ses ^fémoiros, qu’il faut lire d’ailleurs avec une certaine réserve» car» sur des points de détails» ils sont quelquefois erronés. Voy. p, 91.
(ij Manuscrit de Le Bas.
(3) McmoireîdeCftoWoffe lîobe^pierre, p. 89.
lion, et occupanl un rang aussi élevô dans la polilique, il devait avoir un che:, lui. C’était là une bien mesquine eonsidéralion aux yeux de Uobespierre. Toutefois, à foree d’obsessions , et comme il résistait difricilemenl à une prière, elle parvint à rentraîner dans un appartement qu’elle avait loué rue Saint-Florentin, à (pielques pas seulement delà maison de ses hôtes, ce qui le ilétenuiiia sans doute à une séparation dont son cœur dut cruellement souffrir, et qui d’ailleui-s fut de bien courte durée (1).
Il était à peine installé dans son nouveau logeuuuit que, pris d’une sorte de nostalgie , il tomba malade du chagrin d’avoir quitté les chers hôtes au milieu desquels, depuis plus di' deux ans, il s’était accoutumé à se laisser si doucement vivre. .M""' lluplay, étant venue le voir, se montra tout inquiète, comme une mère aurait pu l’étrepour son tils bien-aimé. Peut-être nianifesta-t-<‘lle ses craintes d’une façon un peu vive. Maximilien, prétendait-elle, n’avait pas tous les soins néces.saires ; il ne pouvait être soigné l omine il le serait au sein de sa famille d’adoption; elle le pressa donc de revenir chez elle. Uobespierre résista faiblement d’abord, mais, vaincu par ses instances, il se décida, malgré les représentations de sa sœur, à retourner auprès de ses hôtes. « Ils m’aiment tant, » dit-il à Charlotte, « ils ont tant d’égards, tant de bontés pour moi, qu’il y aurait de l’ingratitude de ma part à les rejiousser 2| ... » Et voilà ce que M"‘' Robespierre ne pardonna jamais à M'“' Duplay, contre laquelle elle se répandit en plaintes amères. Même après la catastrophe dont fut victime cette infortunée femme, elle persista dans son ressentiment. C'est là une tache dans la vie de Charlotte. Et l’on ne peut s’expliquer comment, ayant telleineut aimé son frère, elle se montra si peu sympathique à la méuioire de la respectable hôtesse qui paya d’une mort affreuse son dévouement et sa tendresse pour cet illustre et malheureux frère.
Revenu, pour n’en plus sortir, au sein de la famille Hujday, Robespierre ne tarda pas à se rétablir et à reprendre ses habitudes laborieuses. Son logement personnel consistait eu une seule pièce qui lui servait à la fois de chambre à coucher et de cabinet de tra-
(1) A quelle époque eut lieu celte séparation momentanée t Le» Mémoires de Charlotte n'iudiquent aucune date. Le Bas n'en parle pas davantage. Je lis seulement dans une note écrite de sa main : n Hobespierre ne sortit qu’une seule fois de chez mon père pour aller chez sa sœur, dont le caractère impérieux le rendait bien malheureux.. . h Ce fut Traisemblablernem, comme je l'ai dit plus haut, au mois de septembre 1193, pendant lequel Robespierre fut en effet légèrement indisposé, qu’il quitta pour quelques jours la maison de Duplay.
(2) Mémoires de Charlotte Hobespierre^ p. 87.