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dos tt'iininps de la Convonlioii, il vit auprès d’elle la plus jeune des tilles de Duplay, Elisabeth, dont l’éclat et l’éblouissante fraîcheur le frai)pèrent singulièrement. Elisabeth était Agée alors d’un peu plus de vingt ans. C’était le jour où Marat, acquitté par le tribunal révi> lulionnaire, fut porté en triomphe à l’Assend)lée, jour désormais ineffaçable dans la mémoire de ta jeune lille, car elle avait été toute charmée aussi des manières gracieusiîs et affabt(\s du compatriote de Maximilien.
Plusieurs fois elle le revit, soit à la Convention, soit au club des Jacobins, où elle accompagnait quelquefois sa mère (juand Robespierre devait y parler, et le .sentiment d’estime que lui avait tout d'abord inspiré Philipiic Le Bas ne tarda pas à se changer en un sentiment plus tendre qui se fortilia <le jour en jour. Elle comprit toute l’étendue de son amour au chagrin qu’elle éprouva en cessant tout îi coup de voir le jeune député, et en apprenant qu’une assez grave maladie le tenait éloigné de la Convention. De gaie et rieuse qu’elle était, elle devint triste et rêveuse, et n’o.sait dire à personne le sujet de sa tristesse. Sainte jiudeur des premières affections! Robespierre, à qui d’habitude elle contait ses ])eti tes peines, étonné ilu changement survenu en ejle, lui demanda si elle avait quelque chagrin, ajoutant que cette triste.s.se n’était pas naturelle .ù son Age. Elle se contenta de lui répondre qu’elle ne pouvait se rendre compte ù elle-même de ce qu’elle éprouvait. « Élisabeth, » lui dit-il, « regardez-moi comme votre meilleur ami, comme un bon frère, je vous donnerai tous les conseils dont on a besoin îi votre Age (t). » La santé de la jeune lille s’altéra. On était au printemps de l’année 1793. Les parents, inquiets, l’envoyèrent à la campagne îi CliAville, chez M""' Panis, où elle resta un mois. Mais les affections du ernur ne se guérissent pas avec du soleil et le grand air. Au contraire, la nature a je, ne sais quelle mélancolie qui s’ajoute à celle des Ames envahies par le chagrin. La vue de celui qu 'Élisabeth aimait en secret depuis deux mois eut plus d’inlluence sur sa santé que la verte campagne de ChAville et les grands arbres de Saint- Cloud.
En effet, peu de temps après son retour, elle rencontra Le Bas dans le jardin des Jacobins, un jour qu’avec sa sœur Victoire elle avait été chargée d’aller retenir des places pour la séance du soir, où devait parler Robesj)ierre. Il était bien pAle, bien changé, mais elle le reconnut aux battements du son cœur. L’empressement du jeune député auprès d’elle, les prévenances dont il l’entoura, lui
(1) MBiiuscrll de Le Bas.
LIVUE XII. — MARl.Vf.E DE PHII.IPPE LE BAS 291
prouvèiTDl qii’ellp n'avait point tlè oubliée, et la gaieté, la fraîcheur reparurent bientôt sur ce jeune visage où tléjù les larmes avaient creusé leurs sillons. Le lias .s’informa des nouvelles de toute sa famille, de llobcspierrc qu’il aimait beaucoup et qu'il n'avait pas vu depuis quelque temps. En- se promenant avec elle et sa sœur, il lui demanda :i voix basse si elle consentirait à devenir sa femme, * ne voulant pas s’adresser aux parents avant d’avoir l’acquie-scemeiit de la jeune fille. Tout interdite d'émotion et de plaisir, Élisabeth ne pouvait articuler un mot. Pre.ssée enfin de répondre, elle balbutia un oui qui fut comme l’aveu tremblant de son amour.
La pensée de ee mariage occupait depuis longtemps Philippe Le Pas. Un jour, pendant qu’il était malade, ayant reçu la visite de Hobe.spierre, il avait amené la conversation sur la famille Duplay. Maximilien lui en avait fait le plus grand éloge, il lui avait parlé do son bonheur de vivre chez des gens si vertueux et si dévoués îi la liberté, mais il n’avait dit mot d'Élisabeth, et Le Pas n'avait point osé lui en ouvrir la bouche. Plus libre avec Robespierre jeune qui était de son Age, il s’était décidé à lui demander quelques renseignements sur la jeune tille. Par lui il avait su que M"'* Duplay avait élevé ses filles en bonnes femmes do ménage, que l’intérieur de la famille rappelait l’Age d’or, que le père était le plus digne et le plus généreux des hommes, que tous les in.slauts de sa' vie étaient consacrés au bien, qu’enlin Maximilien regardait les demoiselles Duplay comme des so'iirs, et le père et la mère comme ses propres parents. De ce jour sa résolution d’épouser Élisabeth avait été formellement arrêtée.
Comme il était sur le point de prendre congé des jeunes filles, M™' Duplay survint; elle venait chercher Éli.sabeth et Victoire, Robespierre ayant renoncéîiiircndre la parole ce joiir-b’i. On était alors dans les longues et chaudes soirées du mois de juin. M”"' Duplay e t scs tilles allèrent faire une promenade aux Tuileries, où Le Bas les accompagna. Après quelques tours de jardin, on s’a.ssit, et Le Bas, après avoir longuement causé avec M"" Duplay, finit par luidemander la main d’Élisabeth. M“" Duplay parut surprise; elle n’aurait pas voulu marier la plus jeune de ses tilles avant les aînées. Toutefois elle engagea Le Pasù venir le lendemain en parler à son mari, promettant de ne pas s’opposer îi cette union si le père n’y voyait pas d’obstacle.
A peine rentrée, M"'” Duplay s’empressa de faire part de cette demande îison mari, et tout de suite on consulta Robespierre, dont on prenait toujours conseil dans les grandes circonstances. « Il était si bou, » a écrit M""' Le Pas, « que nous le regardions comme un
nisToinE DE uonEsi'iEnnE
des nôtres. — Mon ami, lui dit Dui>l:iy, c'est notre Élisabeth, notre étourdie, que M.Le Bas nous demande en mariage. — Tant mieux, répondit Robespierre, ne balancez pas un moment. Elisabeth sera heureuse, car Le Bas est sous tous les rappoÈ'ts le plus digne des hommes. » 11 traça de lui le portrait le plus llatteur ; lils excellent, ami dévoué, bon citoyen, homme de grand talent. La sublime conduite de ce magnanime Le Ras dans la journée du t) Thermidor suftit pour prouver combien Robespierre avait raison d'apprécier ainsi son compatriote. Il était heureux de voir la plus jeune des tilles de son hôte, à laquelle il était particuliérement attaché, devenir la femme d’un véritable homme de bien, et il se jiorla garant du bonheur d’Élisabeth.
Un homme, cependant, essaya de se jeter ;i la traverse de ce mariage et de le faire rompre, en calomniant indignement auprès de Le Ras la fannlle Duplay et la jeune tille à qui il se dis])osail à donner son nom. Ce misérable était un eonqiatriote, un député joiirnali.ste, rimmonde auteur de rimmonde feuille connue sous le nom de lUiug\ijf, c'était Guffroy, un des futurs héros dé Thermidor. Depuis longtem]is, paraît-il, il avait des vues sur Le Ras, il aurait voulu lui donner saillie; en conséquence, il ne ri'cula devant aucune infamie alin d’amener la nqjture d’un mariage qui détruisait tous ses projets. Le Ras fut un moment ébraidé, mais il suftit de qnehiues paroles de Robesi)ierrc pour le convaincre de la scéléra- Uî.sse de ce Gulïroy, que dejiuis longtemps .Maxindlien méprisait souverainement. Les nuages dont .s’était obscurci momentanéinentle visage de Le Bas n’avaient pas été sans avoir été remarqués de sa lian’eée, qui en avait ressenti un violent chagrin. « l'auvre petite, » lui dit Robespierre le soir du jour où L(î Ras s’était ouvert à lui, K rejirenez votre gaieté, cela n’est rien, l’hilijq)e vous aime bien. » Et, leur prenant la main h l’un et à Tautre, il sembla leur donner sa bénédiction (1).
Le mariage avait été fixé à trois semaines de là, iiuand il se trouva ajourné par une circonstance imprévue. l’hili|ipe reçut tout à coup du comité de Salut public l’ordre de .se rendre sans délai, avec son collègue Dmiuesnoy, à l’armée du Nord. On se ligure aisément la douleur d’Elisabeth et de Le Ras : se voir ainsi séparés an moment d’être unis! Refuser cette mission, Philippe ne le iiouvait sans se déshonorer. Il dut obéir. Mais, effrayée des dangers au-devant desquels courait celui qu’elle considérait déjà comme
(1) Maiiuscril de Le Üjs. — Pauvre ami! » y lil-oa, « tu avais pour mes parants la tcmlresse d’un ti!s cl pour uous la Loune uniitiô d*uu li^re, uous le le reudious bien, car uous l'uimions sincèreuieut. »
L1VHE Ml. — ÉLÉOSORF. IHIPLAY F,T MAMMILIEM
son mari, la jpuno fille se répandit en plaintes amères, et ne put s’empêcher de dire à Robespierre qu’il lui faisait Iden du mal. Maximilien, tout en cherchant à la consoler, lui adressa ces paroles qui ne sortirent jamais de sa mémoire. « Ma bonne Élisabeth, la patrie avant tout, lorsqu’elle est en danger. Le départ est indispensable; du courage, mon amie; Philippe reviendra bientôt. Sa présence est nécessaire h’i où on l’envoie. Ce n’est pas un médiocre honneur pour lui d’avoir été jugé digne de remplir une telle mission. Vous serez bien plus heureuse de l’épouser après qu’il aura rendu un grand service îi son pays(l). » Élisabeth comprit et se résigna. Les lettres de Philipjie vinrent d’ailleurs adoucir pour elle l’amertumn de cette séiuiration, laquelle ne fut pas de trèslongue durée. Le Bas revint à Paris dans la seconde quinzaine du mois d’aoùt t"!»3, et son mariage fut célébré le 20 ù la commune, en présence d'Hébert, faisant les fonctions d’oflieier municipal; de Louis David, le peintre immortel ; de Robespierre, et de Pierre Vaugeois, frère de M”' Duplay, menuisier à Choisy (2). Eli.sabeth était heureu.se, bini heureuse; l'avenir s’ouvrait devant elle si radieux et si plein de promes.ses ! Qui lui eût dit alors qu’à moins d’un an de là elle serait veuve avec un enfant à la mamelle, et qu’elle vivrait lieux tiers de siècle encore pour maudire les assa.ssins de son mari et de l’ami vertueux qu’elle avait eu pour témoin de son mariage!
Eobe.spierre lui-méme avait aussi formé le projet d’entrer dans la famille de son hôte. L’n sentiment plus tendre que l’amitié l’attachait à l’aînée des filles do Duplay, Éléonorc, dont la main lui aVait été promise (3). Mais celte union si longtem|is caressée dans ses rêves, et dont la perspective était toute sa joie, toute son espérance, il l’avait ajournée à une époque moins troublée, au jour ardemment désiré où, la.Fr.ince débarrassée de ses ennemis et respirant dans sa force et dans su liberté, il lui serait permis, à lui, de se reposer à
(1) Manuscrit de M*"® Le Bas.
(2) !bid. Dans l'acte de mariage de Philippe Le Bas etd'Élisabcth Duplay, que nous avons sous les yeux, il est dit que le mariage fut célébré « en présence de Jacques-Louis David, quarante-trois ans, député, demeurant au Louvre; Jacques-Réné Hébert, substitut du procureur de la Commune, rue Neuve-dc-I’Égalité. Témoins des époux : Maxi* milicn-Isidore-Marie de Robe.spicrre , trente-quatre ans, député, rue Saint-Honoré, section des Piques; J. Pierre Bourgeois, soixante et tin ans, menuisier, oncle de l'épouse. » Ont signé : Le Ras, Elisabeth Duplay, Hébert, David, Robespierre, Vaugeois.
(3) Kolc de M"® Le Bas.
niSTOlIlE DE llODESIMEHItE
l’ombre du loyer domesliiiue et de s'y livrer en paix, entre une feninie et des enfants, à ses études et ii scs travaux favoris.
l'iléonore Duplay avait, à celte époque, près de vingt-iùnq ans. trétait une grande et belle jeune lilb;, aux traits un peu accentués, et dont ràine virile, trempée aux sources de la Révolution, pouvait aller de pair avec celle de Robespierre. Esprit sérieux et juste, caractère ferme et droit, cœur généreux et dévoué, elle s’était, par ses vertus, attiré restitue et rattachement de Maximilien; aucune femme n’était plus digne de devenir la compagne du glorieux démocrate. Ils vivaient sous le même toit ainsi que deux tiancés, lui, trouvant dans ce chaste amour comme un repos et un adoucissement après tant de luttes quotidiennes, elle. Hère de celui dont elle devait porter le nom un jour, préti? à |iartagcr avec lui la [mime ou le martyre. Emprisonnée ii l’époque du U Thermidor, elle fut cejtendant épargnée par les féroces vainqueurs de cetle triste journée, et toute sa vie elle porta Je deuil de Robespierre. Jusqu'il sa mort, arrivée sous la Restauration, elle conserva précieusement un médaillon de Maximilien modelé par Eollel, où se trouvent rc[iroduits avec une lidélité fra])[iante les traits de celui dont elle se considérait comme la veuve (1).
Robespierre, avons-nous dit déjà, a été défiguré au [ihysique comme au moral. C'était alors un homme de trente-cinq ans, d’une taille moyenne et d’une complexion assez, délicate. Les portraits à la plume tracés par Fréron et par .Merlin (de rhionville) (2) sont d’odieuses caricatures d’après lesquelles on s’est ap|)liqué à travestir ses traits et à leur donner une expression sinistre. Son visage, au contraire, trcs-légèreinenl marqué de quelques grains de ipetite vérole, res]»irait la douceur et la bonté, et, sans être régulièrement
(ij La calomnie n’a épargné aucun de ceux qu’affectionna Robespierre. Elle n’a pas manqué d'alleindre Eléonore Duplaj. Les Thermidoriens, qui n’ont reculé devant aucun mensonge pour ternir la mémoire de leurs victimes, n’ont pas craint d’écrire que des relations intimes avaient exiaté entre RubespietTO et Eléonore. Quand bien même l’austérité de niieurs de Maximilien ne suffirait point par elle-même pour détruire celle odieuse imputation, s'imagine-i-on que Duplay, homme rigide sous tous les rapports, eût souffert sous scs yeux un pareil commerce ’ Quant à Eléonore Duplay, tous ceux qui Tout connue savent qu’elle était au-dessus des faiblesses et des fragilités de la femme, et qu elle portait au suprême degré le sentiment du devoir. (Voyez le Diction- Mire encyclopédique de la France, par Philippe Le Bas. h l’article üuplxv.)
(4) Nous avons déjà eu l’occasion de dire que le fameux Portrait de Robespierre, publié sous le nom de Merlin (de Tbionville), est de Rrnderer. En I71H) avait paru un médaillon, qu’on peut voir au cabinet des estampes à la Bibliothèque, et qui conleuait les profils de Rtederer, de Petiou cl de Robespierre, avec cetle inscription en exergue ; « Triumoiruf patriote. » Avons-nous besoin de rappeler ce qu'est devenu le patriote Roederer!