LIVRE XII. — LE SALOX DE MADAME DLDI.AY
la porspcctive d'une félicité générale, une fois les orages apaisés, car tout senililait sourire alors ii la Révolution victorieuse. Au sortir de table, on passait dans le salon, garni de gros meubles d’acajou recouverts on velours d'Utrerht cramoisi, et où l’on admirait, pendu à Tune des parois de la muraille, le beau portrait en pied de Robespierre peint par Gérard. Groupées en cercle autour de leur mère, les jeunes filles s’occupaient à des travaux d’aiguille, broderies ou tapisseries, tandis que Maximilien, lorsqu’il n’était pas obligé d’aller à la Convention ou au comité de Salut public, se livrait ù la conversation avec son hôte et quelques intimes qui d’ordinaire venaient passer la soirée chez Duplay.
Robespierre lisait admirablement. Souvent on le priait de faire une lecture, ce dont il s’acquittait avec plaisir. G’étaii tantôt une page de Voltaire ou de Rousseau, tantôt des vers de Racine ou de Corneille, et il mettait tant d’iline dans sa diction qu’ù certains passages des larmes tombaient de tous les yeux. Lés aiguilles s’arrêtaient alors; les jeunes tilles, en extase, ne quittaient plus leur ami du regard, et elles comprenaient mieux le prestige que son éloquence exerçait sur tout un peuple. Vers neuf heures, Maximilien souhaitait le bonsoir ù scs hôtes et se retirait dans sa chambre, où il travaillait assez avant dans la nuit; souvent l’aube blanchissante le trouvait ii son bureau, méditant un discours pour la société des Jacobins, ou p’réparant un de ses admirables rapports pour la Convention. Telle était, dans l’intérieur, l’existence calme et douce de ce ti/ran qui de sa vie n’eut ù sa disposition ni soldats ni trésors, et qui, s’il eut (juelque influence sur l’opinion publique, ne l’obtint que par le plus légitime, et le plus honorable des moyens, par la puissance de la raison et du talent.
Tous les jeudis, ces réunions du soir prenaient un caractère un peu plus solennel. Un certain nombre de notabilités révolutionnaires s’étaient, dés longtemps, donné rendez-vous dans le salon de Duplay. Ou y avait vu les Lameth sous la Constituante; quelques Girondins y étaient venus îi l’époque de l’Assemblée législative ; des Thermidoriens, comme Merlin (de Thionville), Panis, Collot d’Her- • bois, étaient également admis au foyer de Duplay. Parmi les autres représentants tjui s’y étarenl rencontrés le plus fréquemment, citons •
Camille Desmoulins, que rtimitié de Maximilien ne suftira pas à garantir des coups de Billaud-Varcnne; Girod-Pouzol, avec qui Robespierre s’était lié du temps de la Constituante ou l’avait envoyé le bailliage de Riom ; René Pilastre, Leclerc, tous deux députés de Maine-et-Loire à la Convention, et Larevellière-Lepeaux, un des futurs directeurs de la République, que leurs liaisons avec Maxi-
HISTOIRE DE RORESPIERRE
milion ne purent mettre à l’abri d’un décret de proscriplioii lancé contre eux par le comité de Sûreté générale (I). Les plus assidus aux réunions de Duplay étaient Le Bas, son gendre, Coutlion et Saint-Jiist, Augustin Bobespierre, un chevalier italien du nom de Pio, dont nous avons parlé déjà, David, le grand artiste, (]ui aimait Robespierre autant ((u’il en était aimé, et qui jusqu’à la mort a gardé pour sa mémoire un respect religieux.
Un des hôtes les plus habituels de la maison du menuisier était Philippe Buonarolti, descendanlde Michel-Ange. Né à Pise en I7CI, Buonarotti s’élail consacré à l’élude des belles-lettres, et, grâce uses relations de famille, il se trouvait dans les meilleurs ternies avec le grand-duc Léopold quand éclata la Révolution française. Son enthousiasme pour les nouveaux principes amena une disgrâce ; il fut contraint de quitter précipitamment la Toscane. Réfugié en Corse, où il eut Bonaparte pour compagnon de lit, il prit chaudement parti pour la France, devenue sa patrie d’adoption, contre Paoli, l’allié des Anglais. Ayant été, vers la lin de 1792, chargé par les habitants de la petite île de Saint-Pierre, voisine de, la Sardaigne, qui avaient volé la réunion de leur pays à la République, d'aller transmettre leurs vœux à la Convention nationale, il vint à Paris, et, peu de temps après son arrivée, la Convention lui accorda, par un décret .solennel, la qualité de Français, que des le mois de février précédent le conseil général de la Cor.se avait sollicitée pour lui. Buonarolti s’était empressé de se faire présenter à Robespierre, à qui, depuis les premiers temps de la Révolution, il avait voué une admiration sans bornes, et dont, lu mémoire devait rencontrer en lui un de .scs plus ardents et de ses plus éloquents défenseurs (2).
D’autres encore figuraient dans le salon de Diqilay : des artistes comme Gérard, comme Prudhon, auteur d’un beau portrait de Saint- Just, comme Cietty, jeune sculpteur de grand avenir que frappa la hache thermidorienne. A ce groupe d'hommes énergiques et dévoués, prêts à vivre ou à mourir pour la République, venaient se joindre quelques femmes enthousiastes de Robespierre, entre autres M”' de Chalabrc , avec laquelle nos lecteurs ont déjà fait connaissance, et qui, elle au.ssi, après Thermidor, payera d’une longue détention son amitié et son admiration pour Maximilien.
(1) Je lis dans une note de M®* Le Bas : a Parler des députés qui venaient chez mon pèrè, entre autres de Camtlie Desmouiins^ de Merlin ^de Tliionvilie), de La He*velliëre-Lepeuux, Pilastre, Leclerc... »
(2) Toute la vie de Buonarolti fut un long dévouement à la cause de la liberté. Arrêté dans le Midi h lu suite du 9 Thermidor, coupable de son amitié pour Robespierre, il fut ramené à Paris et jeté dans lu prison de Plessis, où il resta jusqu’en vendémiaire