LIVRE XII. — LE SALON DE MADAME ÜCPLAY
La préoccupation des affaires publiques, le souci des intérêts matériels n’avaient pas étouffé chez les hôtes de Duplay le goût des belles choses, la passion des lettres et des arts, vers lesijuels Robespierre s’était toujours senti entraîné par un sentiment trés-vif. .\ux soirées du jeudi, la littérature et la musique avaient leurs coudées franches chez les Du|day, et l’on faisait trêve à la politique. Robespierre disait quelques tirades de Racine ou de Corneille; Le Ras, qui avait une fort belle voix, chantait une romance ou jouait du violon, sur lequel il avait un talent assez distingué. Ensuite Ruonarotti se mettait au piano. Ce descendant d’une famille dont l’art semblait être le patrimoine, était un grand artiste, un musicien consommé. Ame ardente et rêveuse, il exécutait des morceaux de sa composition, où il s’était inspiré de son amour pour la liberté, et, tandis que l’instrument chantait sous ses doigts, chacun retenait son souftle. On écoutait tout ému; on songeait à l’humanité, ù la grandeur de la République, à son triomphe prochain, à son avenir, et des touches frémissantes du clavecin on croyait entendre sortir la voix de la patrie.
Si l’on compare maintenant la vie intérieure de Robespierre h celle de certains personnages de la Révolution qui ont été ses ennemis et scs calomniateurs, et dont la mémoire se trouve enveloppée de je ne sais quelle auréole immaculée, on se convaincra qu’il leur était autant supérieur comme homme privé que çpiiime homme politique. Quel dictateur, quel ambitieux que ce tribun farouche qui, simple dans ses mœurs, affable dans ses manières, heureux de faire le bien, vivait comme le plus modeste et le plus retiré des hommes, et qui, en même temps qu’il enseignait au monde, par sa propre conduite, le désintéressement et la probité politiques, donnait ù ses concitoyens l’exemple fortifiant de toutes les vertus du foyer domestique !
de l'en IV. En 1806 H quitta la France, après avoir subi plusieurs condamnations politiqueS) et se relira à Genève d’abord, puis en Belgique, ob son talent pour la musique lui fournit le moyen de vivre. Rentré dans sa pairie d'adoption après les journées de Juillet, il y mourut, en 1837, sans avoir rien perdu de son intelligence et do la force de ses convictions. Fidèle à la mémoire de Robespierre, de Couihon, de Saint-Just et de Le Bas, ce fut è eux qu'il songea au moment suprême, et ses dernières paroles témoignent bien du culte qu'il leur avait voué : « Je vais rejoindre les hommes vertueux qui noos ont donné de si bons exemples, u
LIVEE TKEIZIÉME
FRIMAIRE AN II (DÉCEMBRE 1793). GERMINAL AN II (mARS 1794)
Corrupteurs et corrompus. — Affaire Chabot. — Le numéro 3 du Vieux Cordelier.
— Les femmes des détenus h la Convention. — Robespierre demande un comité de justice. — Le comité de clémence do Camille Desmoulins. — Dangers du système de Camille. — Camille et rimprinieur .Nicolas. — RInlippeaux attaqué aux Jacobins. — Modération de Robespierre. — • Rapport sur les principes du gouvernement révolutionnaire. — Les élratigiTS. — Les généraux Marcé et Quélineau. — Circulaire aux départements. — ' La trinitë dictatoriale. — Les suspects de Uarère. ~ Le comité de justice rejeté. — Les honneurs du Paulbéon décernés au jeune Barra. — Oraison funèbre de Fabre (de l'ilérault). — Maximilien suspect de modérantisme. — Le numéro 5 du Vieux Cordelier, — Le ministre Douchotte. — IxclusioD des Jacobins de Milseeut et de Legrand. ~ Discours k propos d’une pétition en faveur de Ronsin. — Les indulgents et les exagérés. <— Nouvelle défense de d'Aubigny. — Sur rarreslatiou de Vinceul et de Ronsin. — * Séance du 16 nivôse aux Jacobius. — Manœuvres contre le comité de Salut public.
— Indignation de Choudieu. Grande bataille aux Jacobins. — Robespierre e^aye de la condliatiou. — Il défend Goupilleau et Lacbevardière. — Réponse k Rentabole.
— Sa proposition de discuter les crimes du gouvernement anglais. — Camille Des>* moulins sur la sellette. — Défense liabilo de Camille par Robespierre. — Brûler n’est pas répondre. — Réplique irritée de Robespierre. — Lecture des numéros de Camille. — Robespierre essaye d'en détourner rattenlion des Jacobins. — Violente sortie contre Fabre d'Églantine. — Camille rayé de la liste des Jacobins. — Efforts de Robespierre pour obtenir l'annulation de cette mesure. — Camille réintégré. — Arrestation de Fabre d'Ëglantine. — Rapport de Robespierre sur lu faction de Fabre d’Églsntine. — Sa modération à l’égard de Danton. Hautain défi aux tyrans. — Anniversaire du âl janvier. — L’acte d’accusation de tous les rois. — Inquiétude.^ sur la santé de Robespierre. — Arrestation du beau-père de Desmoulins. — A propos de Ronsin et du Vincent. — Discussion sur les crimes du gouvernement anglais.
— Robespierre et Jeun-Bon Saint-André. — Le numéro 7 du Vieux Cordefier. — Rapport sur les principes de morale à appliquer à l'adminislralion de la République.
— Bricbet et Saintex expulsés des Jacobins. — Efforts de Robespierre contre la Terreur. — > Lutte contre les représentants en mission. — Lettres de Julien à Robespierre. — Rappel de Carrier. — Fréron et Barras h Marseille. — Ville sans nom. — Les envoyés de Marseille aux Jacobins. — Lutte de Muignet contre Fréron. — Barras et Fréron invités à revenir à Paris. — Nouvelle mission de Robespierre jeune. — Séjour b Vesoul. — Mise en liberté d'une foule de détenus. — Naïve exclamation
lIlSTOtrtB I)Ë ROÜE-SPlEftRE
d'un priit enfant. « Lutte entre Bernard (de Saintes) et Augustin Robespierre. — Le citoyen Viennot-Vaublanr. — Lne séance de la société populaire k Besançon. ~ Triomphe d'Augustin. — Admirable lettre de lui à son frère. — Maladie de Maximilien. — Ravages de riiébertisme dans les départements. — Le sans-culotte Hébert — Tentative d’insurrection. — Propositions de Vincent et de Ronsin à Sout>erbielle. ^ Arrestation des héberlisies. — Réapparition de Robespierre. — Les agents de l’étranger. — Robespierre entre les exagérés et les indulgents. — Il défend Boulanger. — Le général Hanrioi et Bonaparte. — Efforts des indulgents contre la commune de Paris. — Bourdon (de l Oisc) et Néron. — Une réponse k Tallien. — Sombres prophéties. — Attaque contre Léonard Bourdon. — Les pétitions des huit mille et des vingt mille. — L’exécution des hébenistes.
Un dos titres d’honneur do la Convention nationale aux yeux de la postérité, c'est assurément son extrême honnêteté, son antipathie profonde, invincible, pour les corrompus et pour les corrupteurs. Non que tous ses membres fussent purs, tant s'en faut; plus d’un, hélas! a laissé des preuves de son indignité; mais, en l’an II, en ce temps sombre et héroïque, l’esprit public était îi la vertu : malheur h qui, dans l’Assemblée, prêtait au soupçon de vénalité !
Ce n’était d’ailleurs un mystère pour personne que tous les ennemis de la Ré])ul)lique, désespérant de la vaincre par les armes, cherchassent à triompher d’elle par les moyens les plus bas et les plus honteux. « Vous avez décrété la République », écrivait, vers cette époque, Rohcs]iierre, « nulle trêve n’étoit possible entre vous et la tyrannie... Vous ra]tpcllerai-jc les moyens odieux et multipliés qu’elle craployoit pour jicrdrc toute la portion de la représentation nationale qui ne vonloit être ni sa dupe ni sa complice?.., Les fondateurs de la République ne peuvent trouver de repos que dans le tombeau. Les tyrans coalisés vivent encore, et tant qu’ils vivront, ils conspireront contre l’cxislcnce du peuple français; ils verseront sur nous tous les maux dont la corruption des cœurs est la source inépuisable... (1)» L’Assemblée ne voulut pas que le soupçon pût atteindre quelqu’un de ses membres, et elle se montra d’un rigorisme quelquefois exagéré. Elle afficha une austérité qui, pour n’ètre chez plusieurs qu’une pure hypocrisie, ajouta à son influence une incomparable grandeur morale. Il n’eût pas été pecmis alors à un député de trafiquer impunément dans les entrepri.ses relevant de l’Élat ou de figurer datks les compagnies financières. Dés le mois de septembre 1793, la Convention renvoyait devant le tribunal ré-
(1 ) Rapport sur l’affaire Chabot, lequel, comme on sait, ne fut pas prononcé.