‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille les sources originales et des documents entièrement inéditsChapitre 138 sur 354 · LIVRE Xlll. — nu GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE · texte numérisé non relu

LIVRE Xlll. — nu GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE

point prévu cotte Révolution, ni dans les lois des tyrans qui, contents d’abuser de leur puissance, s'occupent peu d'en rechercher la légitimité, .\ussi ce mot n’est-il pour l’aristocratie qu’nn sujet de terreur ou un sujet de calomnie, pour le;, tyrans ([u'un scandale, pour bien des gens qu’une énigme ; il faut l’expliquer à tous pour rallier au moins les bons citoyens aux principes de l'intéiT'l public,

« La fonction du gouvernement est de diriger les forces morales et physiques de la nation vers le but de son institution.

(I Le but du gouvernement constitutionnel est de con.server la République; celui du gouvernement révolutionnaire est de la fonder.

<1 La Révolution est la guerre de la liberté contre ses ennemis, la constitution est le régime de la liberté victorieuse et paisible.

« Le gouvernement révolutionnaire a besoin d’une activité extraordinaire, précisément parce qu’il est en guerre. 11 est soumis à des régies moins uniformes et moins rigoureuses, parce que les circonstances où il se trouve sont orageuses et mobiles, et surtout parce qu’il est forcé de déployer sans cesse des ressources nouvelles et rapides pour des dangers nouveaux et pnissants.

•. Le gouvernement constitutionnel s’occupe principalement de la liberté civile, et le gouvernement révolutionnaire de la liberté publique. Sous le régime constitutionnel, il suflit presque de protéger les individus contre l’abus de la puissance publique; sous le régime révolutionnaire, la puissance publique elle-même est obligée de se défendre contre toutes les factions qui l’attaquent. Le gouvernement révolutionnaire doit aux bons citoyens toute la protection nationale, il ne doit aux ennemis du peuple que la mort. » .\ux ennemis du peuple, c’est-à-dire aux contre-révolutionnaires armés, car un peu plus loin, expliquant sa pensée, Robespierre s’élevait avec une extrême vivacité contre ceux qui traitaient de conlre-révolu- •tionnaire la protection accordée aux innocents ou à ceux qui n’étaient qu’égarés.

Ceux-là étaient des sojthisles à ses yeux, qui, prétendant soumettre au même régime la paix et la guerre, la santé et la maladie, traitaient d’arbitraire et de tyrannique le gouvernement révolutionnaire né des nécessités du moment. Mais ce gouvernement était-il dispensé pour cela de puiser scs règles dans la justice et dans l’ordre public? Nullement. Écoutez, écoutez Robespierre : « Il n’a rien de commun avec l’anarchie ni avec le désordre; son but, au contraire, est de les réprimer pour amener et pour alTerniir le règne des lois; il n’a rien de conimun avec l’arbitraire. Ce ne .sont point les passions particulières qui doivent le diriger, mais

SI

HISTOIRE DE millESPIERRE

rinlérôl public. Il doit se rapprocher des règles ordinaires dans tous les cas où elles peuvent être rigoureusement appliquées sans compromettre la liberté publique. La mesure de sa force doit être l’audace ou la perfidie des conspirateurs; plus il est terrible aux méchants, plus il doit être favorable aux bons; plus les circonstances lui ini])osent de rigueurs nécessaires, plus il doit s’abstenir des mesures qui gênent inutilement la liberté et qui blessent les intérêts privés sans aucun avantage pour lui. Il doit voguer entre deux écueils, la faiblesse et la témérité, le modérantisme et l’excès, le modérantisme, qui est à la modération ce que rini|mi.ssance est à la chasteté , et l’excès, qui ressemble à l'énergie comme l’hydropisie ù la santé. » Admirable détinition ! Croit-on maintenant que la Révolution eût donné lieu à tant de récriminations et que la Terreur eût causé tant de ravages si tous les membres des comités de Salut public et de Sûreté générale, si tous les proconsuls conventionnels, si toutes les autorités constituées se fussent iiisjiirés des sages conseils de Robespierre'?

Il savait bien que les deux extrêmes aboutissaient au même point et que le but était également manqué, soit que l’on fût en deçà ou au delà. Le prédicateur intempesüf de la République une et universelle lui paraissait bien proche parent de l’apûtre du fédéralisme (1). Il s’agissait ici de Cloots. Ce que lui reprochait Robespierre, c’était non pas de prêcher la république universelle, comme on l’a quelquefois prétendu, mais de le faire intempestivement, au risque de jeter le désarroi parmi les citoyens, d'augmenter encore le nombre des ennemis de la République, et d’apporter dans son sein de nouveaux giTmes de division au moment où elle avait besoin de toute sa force de cohésion. De combien de gens elle avait à se délier!

(1) Le Moniteur commit dans la \ersion qu’il donna du rapport de Ro^spierre une singulière coquille: au lieu à'univertelle, Ü mit ituUvisible, co qui attira à son rédac> leur la lettre suiTante : a Citoyen, parmi le petit nombre d’inexactitudes que présente dans le Moniteur du 7 nivùsc la copie du rapport fait au nom du comité de Salut publie sur les principes du gouvernement révolutionnaire, il en est une très-grave. Elle est dans celte phrase : «Rien ne ressemble plus à l’apétredu fédéralisme que le prédicateur intempestif de la République une et indivisible. ï)\(jus avez substitué les mots soulignés à ceux-ci : République une et universelle. Il est étrange que, par une faute- d’impression, le Moniteur fasse prêcher le fédéralisme au comité de Salut public ol è la Convention, qui a adopté son rapport. Vous êtes prié d’insérer celte note dans votre premier numéro.

«Robespierre, B. Barkre.

« Paris, le 9 ventdse. » •

Cette lettre, dont la minute est aux Archives, A. F. n, 66, parut dans le Moniteur du 10 nivôse (30 décembre 1793), signée de Robespierre, de Collot d'Uerbois et de Harère.

LIVItE xm. — DU GOUVEIOKME.M UliVOLUTIOXXAlUE

et combien vraies, hélas! ces paroles : « Le tanalique coiiveri de scapulaires et le fanalique qui prêche l'alhéisiiie ont entre eux beaucoup de rapfKirls. Les barons démocrates sont les frères des mar- <|uis de (’.oblenlz, et (lueUiuefoisles bonnets ronges sont plus voisins (les talons rouges qu’on ne pourrait le penser. » Ici Maximilien recommandait au gouvernehieiu une extrême circonspection; car, (lisait-il avec raison, tous les ennemis de la liberté veillai(mt pour tourner contre lui nou-seulement ses fautes, mais même ses mesures les plus .sages. « Frapp((-t-il sur ce qu’on a])pelle exagération, ils cherchent :i relever le modéranti.sme et l’aristocratie. S’il poursuit ces deux monstres, ils prêchent de tout leur pouvoir l’exagération. Il est dangereux de leur laisser les moyens d’égarer le zèle des bons ciUivens; il est plus dangereux encore de d(';courager et de persécuter les bons citoyens qu’ils ont trompés.... » Que de précautions pour cmpi'cher la Terreur de s’égarer et de frapper non pas seulement les innocents, mais ceux qui avaient' failli par faiblesse en obéissant à d’anciens préjugés on en cédant à des suggestions coupables! Pour ceux-là, Robespierre réclamait l’indulgence. Et telle sera la ligne de conduite que jusqu’à sa mort il indiquera à tous, mais en vain.

Maintenant, en réprimant l’exagération, fallait-il s’exposer à tuer le patriotisme"? êion, disait-il; car de même qu’il existait des lâches et des modérés de bonne foi, de 'môme, parmi les hommes simples, il pouvait se rencontrer des patriotes (Je bonne foi emportés quelquefois trop loin par un sentiment louable. Si donc il y avait à choisir entre un excès de ferveur patriotique et le marasme du modérantisme, il n’y avait pas à balancer, et en cela Robespierre se trouvait complètement d’accord avec Danton et Camille Desmoulins (1). En clfet, ajoutait-il, v. si l’on regardait comme criminels tous ceux qui, dans le mouvement révolutionnaire, auraient dépassé "la ligne exacte tracée par la prudence, on envelopperait dans une proscription commune avec les mauvais citoyens tous les amis naturels de la liberté, vos propres amis et tous les appuis de la République. Les émis.saires adroits de la tyrannie, après les avoir trom-

(1) a Dans ce duel entre la liberté la servitude, et dans 1a cruelle altcrnalÎTe d'une défaite mille fois plus sanglante que notre victoire, outrer la Révolution avoit donc moins de péril et valoit mieux encore que de rester en deçli... » (VieuÆ CordeHer^ numéro 3, p. 45 de l'édition Mutton.) u Le vaisseau de la République vogue, comme j’ai dit, entre deux écueils, le modérantisme et l’exagération... J’ai dit avec Danton qu’ou> trer la Révolution avoit moins de péril et valoil mieux encore que de rester en deçà ; que dans la route que tenoit le vaisseau, il falloit eucore plutôt s'approcher du rocher de l’cxagératiuii que du banc de sable du modérantisme...» (Kteux Cordeltcr, numéro 5, |«. 78.) ,

HISTOWtt DE RUBESIMERRE

pés, deviendraient eu\-mèmes leurs accusateurs et peut-ôtre leurs juges.» Comme tout cela se trouvera malheureusement vérifié après Thermidor!

T’.obpspierre redoutait par-dessus tout, en révolution, les fripons et les ambitieux. Quelle ànie honnête n'applaudira îi ces belles paroles : « En indiquant les devoirs du gouvernement révolutionnaire, nous avons marqué ses écueils. Plus son pouvoir est grand, plus son action est libre et rapide, plus elle doit être dirigée par la bonne foi. Le jour où ce pouvoir tombera dans des mains impures et perfides, la liberté sera perdue; son nom deviendra le prétexte et l'excuse de la contre-révolution même; sou énergie sera celle d'un poison violent... Malheur ù nous .si nous ouvrons nos ilines aux perfides insinuations de nos ennemis, qui ne peuvent nous vaihere qu'en nous divisant! Malheur ù nous si nous brisons le faisceau au lieu de le resserrer, si les intérêts privés, si la vanité oftensée se font entendre à la place de la jjatrie et delà vérité!... Si parmi nous les fonctions de l'administration révolutionnaire ne sont plus des devoirs pénibles, mais des objets d'ambition, la République est déjà perdue... » 11 engageait ensuite ses concitoyens à se mettre en garde contre les scélérats habiles vomis sur la France par les cours étrangères et qui conspiraient au sein même des administrations , des assemblées sectioniiaires et des sociétés patriotiques, assassinant les défenseurs de la liberté .sous le masque du patriotisme, et essayant d'allumer la guerre civile en prêchant toutes les folies et tous les excès. N'étail-on pas environné des émissaires et des espions de l’étranger? Eh bien! les grands coupables, comme le baron de Bat/, par exemple, semblaient inacce.ssibles au glaive des lois, qui s’abaissait sans pitié sur une foule de malheureux obscurs. « Ce n'est point dans le cœur des patriotes ou des malheureux qu’il faut porter la terreur, » disait Roljespierre, « c’est dans les re[)aires des brigands étrangers, où l’on partage les dépouilles et où l’on boit le sang du peuple français. » Cette phrase indiquait les conclu.sions du rapport. Parla bouche de Robesi>ierre, le comité de Salut public réclamait une meilleure organisation du tribunal révolulionnaire pour atteindre plus sûrement les grands coupables, et le prompt jugement des étrangers et des généraux prévenus de conspiration. Parmi ces derniers figuraient Biron et l'infortuné Houchard, dénoncé par Levasseur (1). En outre, comme

(1) « Deux têtes de généraux dans un tel moment» dit M. Michelet, on n'en Toyait pas IVpropos » (t. VII, p. 38). Il est vraiment ffteheux que l'illustre historien n'ait pas pris la peine de tourner un feuillet du Moniteur ou de consulter le numéro 464 du Journal des débats et des décrets^ il y aurait vu que la Convention trouva son comité de Salut

UVKE XIII. — LES ÉTIIAXCEUS

suivant l'expression de Robespierre ce n'était point assez d'épouvanter les ennemis de la patrie, mais qu'il fallait encore secourir ses défenseurs, le eomité projiosa à la Convention d'augmenter d'un tiers les secours et récompenses accordés par les précédents décrets aux défenseurs de la patrie, à leurs veuves ou à leurs enfants.

La Convention adopta d’enthousiasme les diverses jiropositions du comité de Salut public. Quant au rapport de Robespierre, qu'elle avait fréquemment interrompu par les plus vifs applaudissements, elle en décréta, à l'unaniinité, l’impression et l’envoi aux départements et aux armées. Tiré un nombre considérable d’exemplaires, répandu dans toutes les parties de la République, il y cau.sa une profonde sensation (1). « Marchons de front, et la liberté est pour jamais assurée, » écrivait en même temps le comité aux membres de la Convention à qui l’on avait confié le soin d’organiser dans les départements le gouvernement révolutionnaire. « Chargés de la même mission, des mêmes intérêts, pénétrés des mêmes intentions, votre marche doit être uniforme, également rapide. Laissons aux tyrans celte politique tortueuse, incertaine, qui médite dans l’ombre cl dans la peur. La notre est d’agir... (2). »

Cependant le discours de Robespierre ne satisfit pas complètement le comité de Salut public. Maximilien avait négligé, malgré la recommandation de ses collègues, de demander le rapport du décret en vertu duquel les étrangers avaient été admis à la représentation nationale. Barèrc releva assez vivement cette omission, et Rentabole proposa sur-le-champ à l’Assemblée d’exclure les étrangers de toute fonction publique pendant la durée de la guerre, ce

public encore trop réservé, puisqu’a la demande de Goupilleau (de Blontaigu) , elle renvoja, comme on va le voir, les généraux Marcé et Quétinean devuui le tribunal révolutionnaire.

(1 ) Le rapport de Robespierre fut inséré dans U Moniteur du 7 nivése (27 décembre 1793) et dans plusieurs journaux du temps, notamment dans le numéro 220 des Révotulions de Paris, où il se trouve suivi d'observations comnieuçaui ainsi : u Ce rapport, assurément, ne laisse rien b désirer et ferme la bouche h bien du monde. L'établissement du gouvernemeui révolutionnaire avoit besoin peut-être de cette exposition de principes, faite toute b la fuis pour convaincre par leur lucidité et pour persuader par l'éloqueuce du rapporteur... o Ce rapport sur les principes du gouveruenieot révolutionnaire a été reproduit dans V Histoire parlementaire ,t. XXX, p. 458 et suiv., dans les OCucrei' éditées par Laponneraye, t. Ili, p. 51.1 ci suiv. Il a paru en brochure in-8 de 18 pages (De l’impr. nation.) Il v eu eut à Pépoque plusieurs autres éditions dans les départements, notamment à Lyon (de l'impr. républicaine, in-8 de 16 pages), et à Orléans. (L. P. Courei, in-4 de 15 pages).

(2) Lettre signée : BiDaud Yarenne, Robespierre, Barère, C.-A. Prieur, Robert Lindet, Collot d’Herbois, J.-Bon Saint-André, et Carnot.

mSTOIIlE l>E miBESPIERHE

qui fui adopté. Cepciulaiit Robespierre ayant fait remarquer, eomnie cela lui était déjà arrivé dans une occasion semblahlo, qu’il y avait en France des Belges, des Liégeois, qui exen aicnt avec honneur des fonctions publiques, et qu’il serait peut-être injuste de les déplacer, la Convention décida, sur sa motion, que le comité de Salut public lui présenterait un rapport sur les exceptions dont était susceptible le décret d’exclusion rendu par elle (1). Bien loin, du reste, de soulever la moindre objection contre les mesures sévères réclamées par son comité, elle y ajouta quelquefois. Ainsi, le lendemain du jouroù elle avait entendu le rapport sur les principes du gouvernement révolutionnaire, Goupilleau, qui n’était pas un ami de Maximilien, s’exprima en ces termes : « Robespierre a prononcé hier un discours qui renferme de grandes et élornelles vérités. Nous y avons tous applaudi... » Seulement, ajoutait l’orateur, on avait été surpris de ne point trouver dans le nombre des coupables désignés par le comité Marcé et Quétiheau, l’un protégé de Carra, l’autre camarade de Dumouriez ; et, à la voix de Goui)illeau, les deux généraux furent, séance tenante, renvoyés devant le tribunal révolutionnaire. Opposez donc maintenant l’apathie et l’inditlérence de la Convention au zèle trop ardent du comité de Salut public!

Presque à la même heure où Robespierre éclairait le monde sur les principes du gouvernement révolutionnaire, le comité de Salut public adres.sait aux directoires de départements une circulaire explicative des lois nouvelles et indiquant très-nettement à ces autorités la sphère d’action dans laquelle elles devaient se mouvoir. Porter un œil investigateur sur tous les moyens d’amélioration ; tracer au commerce des routes nouvelles, lui donner un caractère national en y imprimant de la grandeur ; fertiliser le sol , en augmenter les produits, et faciliter les débouchés; ajouter aux présents de la nature les bienfaits de l’industrie, doubler en quelque sorte cette dernière, et augmenter ainsi la somme du bonheiw; faire sortir du travail les mœurs et l’extirpation de la mendicité, cette sorte de dénonciation vivante contre, les gouvernements, être on un mot les ouvriers de la prospérité publique, telle était la masse des devoirs imposés à ces directoires, dont l’administration tracassière et peu sympathique en général au nouvel ordre de choses avait rendu si pénibles les commencements de la République.

(1) Uonileur du 7 nivôse, ubi supra.

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