LIVRE Xlll. — LA TIIIMTÉ DICTATORIALE
taire. On se contentait de transcrire sur le registre les minutes des arrêtés et délibérations soumis à la discussion, et que, suivant une pratique dès longtemps adoptée sur la demande de Robespierre, ceux-lîi seuls signaient qui les avaient approuvés. Ce fut ainsi que dans la séance du H brumaire (24 novembre 1794) fui proposé par Carnot et discuté le plan d'attaque de la ville de Toulon. Et, à propos d’un décret présenté parBarère au nom du comité de Salut public, décret dont nous allons avoir îi nous occuper tout à l’heure , Robespierre eut bien soin de dire que s’il avait pu assister à la séance du comité dans laquelle avait été discuté ce décret , il n’aurait pas attendu qu’il fût soumis it la Convention pour le combattre (1). Tous les jours les membre du comité se réunissaient pour délibérer en commun’; les noms des membres présents étaient soigneusement consignés au registre. Nous avons pu connaître de cette manière, avec la plus rigoureuse certitude, les présences de Robespierre au comité de Salut public depuis le 26 juillet 1793, jour où il y entra, jusqu’au 8 thermidor, jour où il y parut pour la dernière fois.
Il n’était besoin que de trois signatures pour valider les actes du comité, d’où l’on a inféré que « la trinité dictatoriale, Robespierre, Couthon, Saint-Just, se suffisait îi elle-même (2). » Mais d’abord il n’est guère d’arrêtés ou de projets de décrets un peu importants dont la minute ne soit revêtue que de trois signatures. Ensuite, sur les quelques milliers d’actes qui existent, il n’en est qu’un très-petit nombre .sur le.squels on ne trouve que les signatures de Robespierre, de Couthon et de Saint-Just; et encore n’ontils aucune importance. Saint-Just, d’ailleurs, fut en mission une grande partie du temps. Les signatures que l’on rencontre le plus souvent, réduites îi ce nombr» de trois, sont celles de Billaud-Varenne, de Barère et de Carnot. Quant à excuser certains membres en disant, avec une charmante naïveté : ils signaient, le plus souvent, sans lire ce que leur envoyait « la haute trinité dictatoriale (3), » c’est du pur enfantillage. S’ils signaient sans lire, ce que je ne crois nullement, ils en étaient plus coupables, et ils n’échappent point il la responsabilité. Robespierre, lui, signa toujours en connaissance de cause, je raftiriuc hardiment; et si, alors qu’il était présent aux séances du comité, il ne mit point sa signature au bas de certains actes sur lesquels nous aurons îi appeler l’attention de nos lecteurs, c’est qu’il les réprouva.
(1) Séance du 6 nivOse décembre 1793) b la Convention. Voy. le Moniteur du 8.
(2) Hicheletf Hisioirede la Hétolulian, i. Tli, p. 11.
MISTnillK DE nnllE:SP1KRItE
'Chose «lu reste bien rciuiirquable, «;c sont |irédsi‘iiient ceux qu’apW-s coup et sur des rapports dont la fausseté saute aux yeux, ou a accusés de tendances dictatoriales, qui ont eu à se plaindre, et qui se sont plaints en («ffet, de la dictature exercée par quelques-uns de leurs collègues. Quoi do plus signitlcalif «pie ces paroles du dernier discours de Saiui-Just : « Quand je revins pour la dernière fois de l’armée, je ne reconnus plus quelques visages ; les membres du gouvernement étaient épars sur les frontières et dans les bureaux; les délibérations étaient livrées à deux ou trois hommes ave<’ le même pouvoir et la même influence que le comité même, qui se trouvait presque entièrement dispersé;, soit par des missions, soit par la malt^die, soit par les procès intentés aux autres pour les éloigner. Le gouvernement, à mes yeux, a été véritablement envahi par deux ou trois hommes. C’est pendant cette solitude qu'ils me semblent avoir comja l’idée très-dangereuse d’innover dans le gouvernement et de .s’attirer beaucoup d'influence (1). » Mais on s’en est trop souvent tenu aux déclarations des vainqueurs, et aujourd’hui encore, bien qmrla lumière soit faite, et amplement, sur les ténèbres dont on avait essayé d’envelopper les causes de la catastrophe du 9 Thermidor, bien que les prote.stations des vaincus aient trouvé d'éloquents interprètes, nous voyons, non sans tristesse, des écrivains soi-disant dévoués à la démocratie renouveler aujourd’hui, contre les victimes des Fouché et des Tallien, des accusations ridicules qui ne tiennent pas devant un examen impartial et consciencieux.
L’exemple suivant montrera combien peu d’action directe Robespierre avait sur la marche du gouvernement. On a vu plus haut comment, :'i propos d’une pétition de femmes pour l’élargissement des détenus, il avait fait décréter par la Convention nationale la formation d’un comité de Justice, c’est-à-dire, d’une commission choisie dans le sein de l’Assemblée à l’effet de s’enquérir des causes des arrestations et de proposer sans retard au comité la mise en liberté des personnes dont l’incarcération n’aurait point paru justifiée. C’était là une mesure à laquelle on avait applaudi de toutes parts.
(1) Vor. ie deEaiier discours de Saint-Just dans le t. XXXtV de VHûtoire parlementaire, p. b.
LivnE XIII. — i.E.<; .susrEET.s »e n.vRfiRE S;il
Or, le fi nivAso an II (2B décembre 179.1), Barf're vint, an nom de.s comilf’s de Salut public et de Sûreté générale, demander le rapport de ce décret, lequel, en conférant h une commission étrangère au comité de Sûreté générale l'examen des arrestations, avait éveillé la jalousie de ce comité, contre naturel des mesures de police, disait Barère, et auquel il était dangereux, prétendait-il, d'enlever la haute main sur les personnes incarcérées.
Barère commença par donner des suspects une définition effrayante et se rapprochant singulièrement des fameuses catégories sanctionnées au mois d'octobre précédent par la commune, sur la proposition de Chaumette. La naissance, des préjugés orgueilleux, des habitudes aristocratiques, des professions inutiles ou dangereuses, la parenté, certaines qualités comme celles de prêtre insermenté et d'ancien magistrat, étaient autant de causes de suspicion. Suspects l'homme de cour, le noble, le prêtre, l'homme do loi; suspects le banquier, l’étranger, l’agioteur; suspects l’homme p/ni'ntt/ de tout ce qui se fait en révolution, l’homme affligé de nos succès. « Oh! la belle loi, » poursuivait Barère, «tjue celle qui eût déclaré suspects tous ceux qui, h la nouvelle de la prise de Toulon, n’ont pas senti battre leurs cœurs pour la patrie et n’ont pas eu une joie prononcée. Que n’a-t-on pu pénétrer ce jour-là dans les salons dorés, dans ce que la vanité appelle des hûtels, dans les clubs aristocratiques, dans les cafés inciviques, dans les groupes salariés, dans les confidences des complices du despotisme! C’est là que les comités de surveillance eussent frappé sans erreur et incarcéré sans remords (t). » Barère, comme on voit, n’y allait pas de main morte. Il semblait, en vérité, qu’il eût voulu prendre à tftehe de vérifier les sombres peintures des suspects de Tibère tracées par Camille Desmoulins, que , sans le nommer, il frappa d’une énergique réprobation; ce qui fit dire à l’auteur du Vinis Cnrdeliev : « La postérité jugera entre les suspects de Barère et les .suspects de Tacite (2). »
' A la place du décret réparateur rmidu le 30 frimaire (20 décembre 1793) .sur la proposition de Robespierre, le rapporteur en présenta un nouveau qui laissait au comité de Sûreté générale, auquel on adjoignait quatre membres étrangers, le soin de statuer sur 1e .sort des suspects. Or, n’était-ce pas le constituer à la fois juge et partie, puisque les arrestations étaient surtout de sa compétence? Cette seule raison .suffit, sans aucun doute, pour engager Ro-
(1) Voj. le rapport de Barère dans le Moniléur du 8 nivôse (28 décembre 1798;.
(2) le Vieux Cordelitr, numéro 5.
IIISTOIHE UE ROBESPIERRE
bespierre à repousser une mesure qu’il aurait énergiquement combattue au sein même des comités de Sûreté générale et de Salut public , — il le déclara formellement, — s'il avait assisté à la séance où elle fut résolue après une longue discussion. Investir le comité de Sûreté' générale de la mission de justice dont une commission spéciale devait être chargée . d’après la proposition de Robespierre, c’était rendre complètement illusoire une mesure équitable et salutaire, car le comité était notoirement hostile ,’i la politique de modération suivie par Maximilien. Celui-ci le sentait bien; mais, ne pouvant donner une pareille raison k la Convention nationale pour l’engager k repousser un projet de décret dont l’esprit était absolument contraire k l’esprit du décret qu’elle avait adopté sur sa demande, — ce sont ses propres paroles, — il objecta qu’occuper le comité de Sûreté générale des réclamations sans nombre qui afllueraienlde tous les points du pays, ce serait porter préjudice k la chose publique. La mesure indiquée par lui était plus simple, ajoutait-il, et n’avait pas l'inconvénient de distraire le co- I mité de ses importantes fonctions. Enfin le nouveau projet ouvrait une porte k raristocratie, qui ne manquerait pas d’assaillir les membres du comité de sollicitations dont l’effet était trop souvent d’appeler sur de vrais coupables l'iudulgence refusée k des citoyens moins compromis, mais auxquels ne s’intéressaient pas de jolies solliciteuses. Il adjura donc l’Assemblée de s’en tenir k son premier décret.
Barère insista de son côté, la mesure soutenue par lui étant le va'u des deux comités réunis : preuve manifeste du peu d'influence qu’avait Robespierre sur ses collègues des comités, puisqu’ils tenaient si peu compte d’un décret antiterroriste rendu sur sa motion. Au reste, si claire était aux partisans de la Terreur aveugle et sans pitié la pensée de Maximilien, que Billaud-Varenne vint, la voix pleine de colère, déclarer que ce serait abuser la France entière que de maintenir un décret inexécutable. 11 blûma vivement la Convention de n’avoir point passé k l’ordre du joui' sur la pétition des contre-révolutionnaires qui s’étaient présentés k la barre, ce qu’elle aurait fait, dit-il, si elle eût conservé son énergie et sa fermeté. Billaud-Varenne, on le voit, tenait k affirmer d’une façon bien nette la réprobation dont il frappait la politique modératrice de son collègue, car si l’Assemblée avait donné une marque d’intérêt aux femmes éplorées dont elle avait entendu la pétition, c'était k la voix de Robespierre. Mais, selon Billaud, il fallait atteindre sans distinction tous les aristocrates, rapporter en conséquence le premier décret et s’en tenir k l’impre.ssion du rapport de Barère, où se trou-
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