LIVRE xm. — LE COMITÉ DE JUSTICE REJETÉ
vaient dressées avec tant de luxe toutes les catégories de personnes désignées aux soupçons de la Révolution. Ce fut précisément ce qu'adopta l'Assemblée, qui, plongeant avec Billaud-Varenne et Barére dans la Terreur, rapporta son premier décret, passa à l'ordre du jour sur le second, et, comme le lui avait demandé Billaud, ordonna l'impression, l'insertion au Bulletin et l'envoi du rapport de Barére à tous les comités révolutionnaires (1).
Ainsi se trouva rejeté le comité de Justice dont l'existence eût, îi n'en pas douter, amené les plus heureux résultats; ainsi s’évanouit ce rayon d’espérance que, avec plus d'autorité que Camille Desmoulins, Robespierrre avait fait luire aux yeux des patriotes détenus. Grâce à Billaud-Varenne, à Barére et à leurs pareils, on va pouvoir écrire sur la porte des prisons le vers du Dante :
Lluciale ogni ttperama eot ck* intrate,
et plus d'une fois nous entendrons Robespierre gémir sur des maux qu’il lui aura été impossible do prévenir, et sur des plaintes auxquelles il n’aura pu faire droit.'
Autant Maximilien voulait qu’on apportât de justice et d’équité dans la répression des crimes contre-révolutionnaires, sans se départir pour cela d’une sévérité toujours nécessaire, à son avis, au milieu des circonstances critiques où l’on se trouvait, autant il tenait ii ce qu'on encourageât, par des récompenses dignes d’une grande nalion, les actions d’éclat et les exemples de patriotisme.
Dans la séance du 8 nivôse an II (28 décembre 1793), comme ou venait de lire des lettres de Prieur (de la Marne) et de FnAicastel annonçant les succès de l’armée républicaine en Vendée, il prit tout îi coup la parole pour prononcer l’éloge d’un enfant de treize ans, du jeune Barra, mort héroïquement sur le champ de bataille, et dont la belle conduite lui paraissait digne d’occuper un moment rattenliôn do l’Assemblée, Né à Palaiseau, dans le département de Seine-et-Oise, Barra s’ôtait arraché tout jeune des bras de sa mère pour aller combattre en Vendée, dans les rangs des bleus, parmi lesquels il s’était enrôlé comme tambour. Un jour, en battant la charge, l’héroïque enfant s’était avancé seul jusqu'aux avant-postes
(1) Voy. U Monitetir du 8 oWAse (28 décembre 1T93) et te Journal det débalt et dct décreltde la Conveutum, numéro MU.
mSTUIIIE IIE IIUIIESNEIIUE
du renncmi. Environné en un instanl par une bande nombreuse de paysans, il continue intrépidement de battre la cbarge. Touchés de tant de jeunesse, de courage et de sang-froid, les Vendéens hésitent h frapper cet enfant. « Crie vive le roi , ou tu es mort, » lui dit-on de toutes parts. — Barra répond en battant plus fort la charge. — U Allons! vive le roi. — Eire la hepuhlùiue ! » s’écrie ce héros de treize ans, et aussitôt il tombe frappé de vingt balles.
Voilà l’acte d’béroïsme que Uobuspierre, dans son langage éner^ gique, dépeignit à ses collègues de la Convention, en les invitant à faire connaître à tous les Fran<,'ais et à tous les peuples ce trait de magnanimité alin qu’on désespérât de soumettre une nation qui comptait des héros dans un âge si tondre. 11 termina en réclamant pour Barra les honneurs du Panthéon. 11 voulait (jue le corps du jeune martyr fût transporté avec une pompe toute particulière. « Je demande, » dit-il, « que le génie des arts s’empare de mon idée et s’attache à l’exprimer avec toute la dignité qui lui convient; que David soit spécialement chargé de prêter .ses talents à l’embellissement de cette fête (I). » La Convention s’a.ssocia, dans un élan d’enthousiasme unanime, à la pensée de Robespierre, dont elle adopta les propositions au milieu des plus vifs apjilaudisseincnts. David prit l’engagement de répondre à l’appel de son ami, et remercia la nature de lui avoir donné quelques talents pour célébrer la gloire des béros de la République. Il traça le plan de la fête consacrée aux mânes de l’enfant martyr. Mais, ô ironie de la destinée! le jour même où devait avoir lieu celte cérémonie touchante (10 thermidor), tombait martyr aussi de la plus sainte des causes le grand citoyen à la voix duquel elle avait été décrétée (2) !
Dans celle séance du 8 nivôse, on donna à l’Assemblée IccIud' d’une lettre du député Boisset, écrite de Montpellier, et annonçant qu’on ne savait ce qu’était devenu Fabre (de l'Hérault), en mission près les armées du Midi. Quinze jours après, Robespierre prononçait à la tribune de la Convention l'oraison funèbre dn glorieux représentant dont le corps mutilé avait été retrouvé à côté d’une batterie qu’il avait défendue le dernier. « La Convention, » dit-il, « a perdu un de ses plus dignes immibres cl le peuple un de ses plus zélés défenseurs. Son Ame pure brûla constamment du saint amour
(U Voy. le^ouma^ des débats et des décrets de ta Convention, numéro 4(>0.
(:2} loUéânimeot ajournée, cettti cérémonie n'eiil jamais lieu Tn autre Davitl a réalisé en marbre ce que Louis David avait en queii{ue sorte promis d'exécuter par le pin*' ceau et ce qu'il n'u fait qu'ébaueber. Qui ne connatt l'admirable statue de David (d'Angers) représentant Barra expirant? l’récéJemiiJeui, lé jeune martyr avait été chanté en vers par Andrieux.
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LIVKE xm. — N.WDIILIKE SISPECT 1)E MODÉRAMISME
de la patrie. Son courage intrépide balança longtemps rinihience de la trahison qui, aux Pyrénées-Orientales, semblait combattre pour la cause des tyrans; il rallia plusieurs lois les soldats de la République ; il les conduisit ii la victoire; mais un encbalnemeut de perlidies, les plus Ukhes que la justice du peuple français ait eu à punir, rendit inutile ce généreux dévouement. Fabre voulut opposer d(« prodiges d'héroïsme à des excès de lâcheté et de scélératesse; abandonné des indignes chefs de l’armée, il soutint seul, avec quelques braves, tout l’eft'ort de l’ennemi; accablé par le nombre, il tomba percé de mille coups. » D'autres députés, nommerons-nous Saint-Just, Lebas, Robespierre jeune et tant d’autres? n’hésitèrent pas à .se mettre ii la tête de nos soldats |)Our les lancer contre l’ennemi ; mais Fabre (de l’Hérault) était le premier qui avait eu l’honneur de mourir les armes à la main pour la République. Robespierre ne manqua pas de le constater, et rappelant les honneurs récemment décrétés pour l’enfant martyr, honneurs que jadis l’intrigue seule demandait à l'intrigue, que l’orgueil donnait à l’orgueil, il réclama la même récorapen-se ]>our le représentant mort au cham|i d’honneur. « Vous avez mis l’opprobre et l’échafaud dans les familles des rois; vous avez mis la gloire et la pompe triomphale dans les familles indigentes; vous avez consolé par le triomphe de son tils une mère pauvre et vertueuse.... Avec quelle généreuse ardeur la jeunesse française va s’élancer vers ses hautes destinées! 11 est digne de vos principes d’honorer aussi la mémoire du généreux représentant que la patrie regrette. » Docile â cette voix qui semblait être celle de la République reconnai.ssanle, la Convention décerna à Fabre les honneurs du Panthéon; elle décréta en même temps que le rapport de Robespierre serait envoyé à toutes les armées et particulièrt™ent à celle des Pyrénées-Orientales (I).
C’étaient là pour Maximilien d’heureuses diversions aux luttes ‘navrantes qui se poursuivaient entre la faction dite des indulgents et. celle des exagérés, luttes où il essaya vainement de jouer le rôle de modérateur. Peu s’en fallut même que, pour avoir récemment défendu Camille Di'smoulins et s’être porté garant de son républicanisme, il ne se trouvât compromis avec les premiers. «Que vois-je? » s’écria Camille dans son numéro ;> du Vitaux Cordelkr, a[irès avoir morigéné d’importance Rarère, devenu tout à coup, suivant l'ex-
(1) Séance du Î3 nivAse (12 janvier 1794). Voy. le Moniteur des 24 et SX nivAse.
IIISTOIRK DE ROBESPIERRE
pression de l’incisif écrivain, un pasni- Robespieire, « je parle de moi, et déjà dans les groupes c’est Robespierre même qu’on ose soupçonner de modérantisme. Oh ! la belle chose que de n’avoir point de principes, que de savoir prendre le veut, et qu’on est heureux d’être une girouette(l)! » Mais Camille lui-même n’avail-il pas quelque peu changé? N’était-il pas devenu tout îi coup aussi indulgent aux ennemis de la liberté qu’il leur avait été terrible autrefois, comme cela lui fut, non sans raison, reproché par le rédacteur de la feuille du libraire Panc.koucke (a)? Que de verve et de grâce, que de pages étincelantes dans ce numéro S; mais aussi que d’imprudentes attaques contre des ennemis puissants; que de traits aigus qui, en pénétrant dans le cœur, devaient y déposer des haines mortelles! Je ne parle point de quelques agressions injustes et de certaines appréciations erronées.
Camille dit bien qu’avant lui Robespierre avait déjà reconnu et signalé le danger de l’exagération (3) ; mais pourquoi n’avoir pas agi avec la prudence de son ami? Pourquoi n’avoir pas, à son exemple, indiqué les périls où les exagérés entraînaient la République, et évité avec soin de réveiller les espérances des contre-révolutionnaires en méritant de leur part des ovations qui devaient avoir pour lui de si funestes conséquences? Puis, admirez la contradiction : Camille, devenant modéré à l’égard des ennemis delà Révolution, prêchait la fureur contre les révolutionnaires ardents. Violemment attaqué par Hébert en des termes trop familiers au fameux marchand de fourneaux, traité de « viédase à mener à la guillotine, de bourriquet à longues oreilles, » il avait certainement le droit de se défendre, et d'administrer une volée de bois vert à cet histrion de la démocratie. Il était bien, pour l’honnour de la Révolution, de marquer d’un fer rouge ce journaliste éhonté qui parlait an peuple français en argot de bagne, de tlétrirla feuille orduriére qui semblait écrite d’une plume trempée dans le sang et dans la boue. C’était là, d'ailleurs, de la libre discussion, et mieux valait la critique de l’amer pamphlétaire que celle du bourreau. Or, on eût aimé à voir Camille Desmoulins envelopper dans son rude anathème contre le Pire Diichesne Rougyff ou le l■’raHk en vedette, cette autre feuille immonde et de moins bonne foi peut-être; mais elle avait pour rédacteur son ami Guffroy, dont l'exagération trouva grâce à ses yeux. Il est donc permis de conclure assez raisonnablement que
(I) Voj. le vieux Cordelier, numéro 5.
(i) Vojr. te Moniteur du 8 iiivise (28 décembre 1793'.
(.3) Voy. le Vieux Cordelier, numéro S.