LIVRE XllI. — LE MiniSTRE.BOLCBOTTE
la croisade entreprise par lui contre les ultra-révolutionnaires était autant une affaire de personne qu'une affaire de principe. On pourrait s'étonner à i)on droit du ton méprisant avec lequel l'irascible journaliste reprochait à Hébert d'avoir autrefois vendu des contremarques à la porte d'un théâtre ou fait des saignées à douze sous ; ce suprême dédain du républicain Camille pour des professions subalternes fait involontairement songer à ses liaisons intimes avec des aristocrates connus, comme Dillon, et l'on éprouve quelque peine à penser que les véritables sentiments de l'égalité n'étaient pas complètement dans son cœur. On regrette surtout ses attaques si pleines d'acrimonie contre le ministre de la guerre Bouchotte, dont le grand tort, à ses yeux, était d'avoir pris un très-grand nombre d'abonnements à la feuille d'Hébert. Je réprouve, ■ pour ma part, ces abonnements ofUciels; mais les faveurs ministérielles ne s’étendaient pas seulement, comme le déclara Bouchotte, sur le journal d'Hébert ; toutes les feuilles franchement révolutionnaires y avaient part, et l'on ne doit pas oublier qu'à tort ou à raison beaucoup de généraux réclamaient pour leurs troupes l'envoi du Père Duchesne.
Patriote sincère et désintéressé, Bouchotte, avons-nous dit, était particulièrement estimé de Robespierre. En prenant possession du ministère de la guerre, il y avait nécessairement admis les citoyens qui lui avaient été le plus chaudement recommandés par l'opinion publique. Voilà comment Ronsin et'Vincent s'étaient trouvés appelés à des positions très-importantes. Quant à lui, vivant fort à l’écart , renfermé tout le jour dans son cabinet, il voyait une garantie de son choix dans l’opinion des sans-culottes sur ces deux citoyens (1). Du' reste, il était loin de partager leurs idées exagérées, mais il ne se croyait pas le droit de gouverner leurs consciences. « Il y a des patriotes ardens à la guerre, » écrivait-il à Maximilien au commencement de frimaire , « cela n’est pas étonnant ; je les ai recherchés par la raison qu’il en manquait. On aurait voulu que je commandasse à leurs opinions, je ne le dois pas ; qu’elles soient justes ou non, c’est au public à les juger (2). » Nul doute que les attaques peu mesurées de Camille contre un ministre d'un patriotisme à toute épreuve n’aient profondément affligé Robespierre.
Quand on étudie de bonne foi et sans parti pris, dans les documents sérieux et authentiques du temps, la conduite de Robespierre au milieu des dissensions soulevées par les indulgents et les ultra-
(1) Lettre à Robespierre en dite du 5 pmirisl Voj. Papieri inidiit, I. Il, p. 333.
(1) Ibid., ta date du 4 frimaire. Papiers inidiit, U II, p. 3i3.
HISTOIRE 0£ ROBESPIERRE
révuIutionnRires, on est tout stupéfait de l'étrange sans-façon avec lequel la plupart des écrivains ont dénaturé son rôle. Ni exagération dans un sens , ni exagération dans un autre, tel était son système. S'il faisait rayer de la liste des Jacobins le créole Milseent, qui avait prostitué sa plume J» divers partis (1); s'il appuyait une demande d'exclusion dirigée contre un nommé Legrand, signataire d’un arrêté pris jadis par la section des Invalides en faveur de La Fayette (2), il ne craignait pas, au risque d’appeler sur sa tête des inimitiés sans nombre, de s’élever avec force contre cette foule de sociétés populaires qui pullulaient depuis le 31 mai, sociétés composées en général d’oisifs, de malveillants, et qui, après avoir servi les projets de la réaction dans l’Ouest et dans le Midi, venaient aujourd’hui, sentent la contre-révolution vaincue, réclamer, en se couvrant du masque d’un patriotisme exagéré , leur afglia^n aux Jacobins (3).
Tandis que tous les ennemis de la Révolution battaient des mains aux querelles sanglantes des hébertistes et des modérés, se doutant bien qu’il sortirait de là quelque chose de favorable à la faction des royalistes, Robespierre, plein de tristesse et d’anxiété, essayait de rapprocher les deux partis. Si la réconciliation n’eut pas lieu , ce ne fut assurément pas sa faute. On ne comprend vraiment pas comment Camille Desmoulins put rester sourd à la voix de celui qui, de son propre aveu, en le remettant au pas, avait dans son discours sur les principes du gouvernement révolutionnaire, « jeté l’ancre lui-même aux maximes fondamentales de notre Révolution (4). » Rien ne prouve mieux, à notre sens. Tardent désir qu’avait Robespierre d’amener ces patriotes égarés à se donner la main, que le discours prononcé par lui à la séance des Jacobins du 6 nivôse an II (26 décembre 1793] à l’occasion d’une violente pétition du faubourg Saint- Antoine en faveur de Ronsin.
Le grand faubourg avait été inondé des libelles de Philippeaux et d’une apologie du général Tuncq, l’adversaire de Rossignol, Tami et le compagnon de table de Bourdon (de l’Oise). La pétition en faveur du général Ronsin était le pendant et la contre-partie de ces écrits. Robespierre vit là une double intrigue ayant pour but d’égarer le patriotisme sans défiance. Il attribua à d’adroits politiques les inimitiés nées entre des hommes qui auraient dû , selon lui , agir ensemble d’une manière amicale. Nous l’entendrons tout à l’heure
(1) Séance du Jacobine du 8 nivéïe (S8 décembre 1793], ifontlaur du 13 niidic.
(S) Séance des Jacobins du 6 nivise (86 décembre 1793), Uo»il€ur du 11 nieése.
(3) /Ud.
(4) Lt yünr Cordelür, nnmére S.
Digilized by Ço('
MVBE Xlll. — A PROPOS d’une PÉTITION EN FAVEUR DE RONSIN 339
so déclarer bien hautement contre ces adroits politiques, %nais pour le moment il croyait encore k la possibilité d'étoufler sans éclat les altercations particulières dont s'occupait la société des Jactibins, alors qu’îi Londres, à Vienne et à Berlin on se la représentait peut-être comme occupée uniquement à préparer des triomphes il nos soldats vainqueurs de la tyrannie sous les murs de Toulon. On «e disposait, en effet, à fêter magnifiquement la glorieuse prise de celte ville. « Les papiers publics, » dit Robespierre, « vont apprendre à l’Europe que les grands succès qui devraient vous enivrer ont fait si peu d'impression sur vous que vous n’avez fait que continuer les vils débats des séances précédentes. » Quelle joie pour Pilt, et comme il se réjouirait en apprenant que s’il était quelque part un endroit où nos victoires n’avaient produit aucun elTet, c’était dans la société des Jacobins !
« 11 s’en faut bien que je sois un modéré, un Feuillant, comme on le débite dans les cafés, » continuait Maximilien; « mais voilé mes sentiments, et pui.sque mon Ame est tout entière absorbée dans les grands événements qui se passent , je ne puis m’empêcher de dire que celle séance fera un grand plaisir à M. Pilt...» Arrivant ensuite à l’affaire de Ronsin, il rappela qu’un décret de la Convention venait d’ordonner un prompt rapport sur la dénonciation qui avait motivé l’arrestation de ce général. Donc la pétition colportée en sa faveur, pétition injurieuse pour la Convention dont l’unique souci était de connaître la vérité , pouvait bien être l’œuvre des agents de nos ennemis. Certains patriotes se regardaient mutuellement comme des conspirateurs, comme des contre-révolutionnaires , à la seule instigation de quelques coquins cherchant par tous les moyens ù exciter leurs défiances communes; il en était parfaitement convaincu. De laces accusations précipitées, ces pétitions imprudentes, ces querelles où l'on prenait le ton de la menace. (I Dans ce système, suivi par les puissances étrangères, » ajoutait Robespierre, « on veut faire croire à l’Europe que la représentation nationale n'est pas respectée, que pas un patriote n’est en sûreté, et que tous sont exposés aux mêmes dangers que les contre-révolutionnaires. Qu’est-ce qu’il nous importe de faire, ù nous patriotes et républicains? C’est d’aller au but que nous nous sommes proposé, c’est d’écraser les factions, les étrangers, les modérés, tuais non de perdre des patriotes, et bien moins de nous égarer dans les routes où les passions les ont jetés. Pour cela il faut éloigner l'aigreur et les passions, en écoutant les réflexions de chacun ; il faut que ceux qui les feront en agissent de même. N’oublions pas les grands principes qui ont toujours germé dans nos cœurs : l’amour de la patrie.
renllousiasme des grandes mesures, le respect de la représentation nationale... (1). » Ce discours fut accueilli avec un prodigieux enthousiasme. Ëlait-il possible de se montrer plus sage, plus calme, plus véritablement modéré? On voit comment, au lieu de chercher h attiser les querelles, ainsi qu'on l'en a quelquefois si niaisement accusé, il s'efforçait au contraire de les étouffer, et en quels termes élevés, au nom de la patrie éplorée, il faisait appel à la conciliation. Mais, égarés par des passions furieuses, indulgents et exagérés restèrent sourds à la voix qui les conviait à la concorde, et leur acharnement réciproque contraindra bientôt Maximilien à se séparer avec éclat des uns et des autres.
On ne saurait mieux définir l'esprit des deux partis rivaux que ne l'a fait Robespierre dans son projet de rapport sur la faction Fabre d'Églantine, l'un cherchant à abuser de son crédit au sein de la Convention pour lui surprendre dés mesures oppressives contre ses adversaires, l'autre, de son influence dans les sociétés populaires. Tout leur patriotisme consistait actuellement à s'attaquer avec fureur. Ils sacrifiaient sans y prendre garde la République à leurs intérêts particuliers. Ce patriotisme , comme le disait avec raison Maximilien, n'avait rien de commun avec la vertu publique, et ressemblait à la haine, à la vengeance, à l'intrigue et à l'ambition (2).
Demandons à Camille Desmoulins lui-même comment il entendait la liberté de discussion à l'égard d'Hébert. Parce que le Père Ducliesne, dans son ignoble langage , l'a traité de viédase à mener k la guillotine, de bourriquet à longues oreilles, il prétend que toute la représentation nationale se trouve attaquée dans sa personne. C'est du moins l'opinion de Danton, dont il cite ces paroles au moins étranges : « Je ne serais pas embarrassé de prouver que, sur ce seul numéro, Hébert a mérité... la mort (3). n Ainsi, de par Danton, à l'échafaud Hébert, pour avoir injurié l'auteur du Vieux Cortlelier! Non moins violent contre ses adversaires était l'homme dont Camille célébrait les pamphlets avec tant d'enthousiasme. « C'est dans les bureaux de la guerre que réside la source de tous les abus
(1) Siaou des Jacobina du 6 niidsa (S6 ddcambre 1793). Vo}. U Mmiieur du 11 uitAse.
(2) Projet de rapport sur la faction Fabre d'Eglantine. Voj. Papiers inidiU, I. Il,
(3) Le Vieux Cordelier, numira S, p. 120, de l'idition Hilton.