‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille les sources originales et des documents entièrement inéditsChapitre 143 sur 354 · LIVRE XIII. — NOUVELLE uéFENSE DE d'aUBICNY · texte numérisé non relu

LIVRE XIII. — NOUVELLE uéFENSE DE d'aUBICNY

qui infestent nos années, » s'était écrié Philippeaux en pleine Convention ; « et tant qu'on n'aura pas traîné à l'échafaud les chefs et les bureaucrates, vous ne les verrez pas cesser (1). » Donc à l'échafaud Kossignol, Bouchotte, et même une partie des membres du comité de Salut public (2).

Le tort et le malheur de Camille Desmoulins furent de s'être entouré d'individus comme Fabre d'Églantine, Philippeaux, Bourdon (de l'Oise), dont toutes les attaques contre le ministère et contre le comité de Salut public n'avaient d'autre but que de servir des rancunes particulières. N’était-ce point en obéissant à ce honteux mobile que, dans la séance du 12 nivôse (!•' janvier 1794), Bourdon (de l'Oise) avait sollicité et obtenu le renvoi d'un adjoint du ministre de la guerre, de d'Aubigny, devant le tribunal révolutionnaire ? Or ce d'Aubigny, dont nous avons déjà entretenu nos lecteurs, était son ennemi personnel. Au mois de septembre précédent. Bourdon avait fait rendre un décret contre lui, et l'on n'a peut-être pas oublié qu'absous par le tribunal criminel, d'Aubigny avait eu l'insigne honneur d’être loué à la tribune de la Convention par Saint-Just et par Robespierre. Le motif invoqué contre lui dans la séance du 12 nivôse était que de mauvaises fournitures ayant été livrées aux armées , il s’en trouvait responsable comme chargé de surveiller l'équipement des troupes de la République. Mais c'était là un pur prétexte. La veille avait paru une brochure de d'Aubigny, contenant une défense raisonnée de Bouchotte et des bureaux de la guerre, et où Bourdon (de l'Oise) était vivement pris à partie (3). Telle était la cause véritable de l'acharnement de ce dernier contre l'adjoint du ministre de la guerre, que l'Assemblée n'avait pas hé- .sité à frapper sur une simple parole de Bourdon.

D’Aubigny était un ami de Danton et de Camille Desmoulins, mais ni l'un ni l’autre n’ouvrirent la bouche pour le défendre ; c'en était fait de lui peut-être, quand Robespierre s'élança à la tribune. S'étonnant de la facilité avec laquelle on avait renvoyé devant le tribunal révolutionnaire un homme dont le nom rappelait des services signalés rendus à la patrie, il parla des ennemis particuliers qui déjà s'étaient déchaînés contre ce patriote lors de sa nomination comme

(1) Séance du 20 frimaire (10 dérembre 1793). Voy. le KépukUati» franfoii, numéro da tî frinaire.

(2| Plusieurs députés affirmèrent k Robespierre que sans la prise de Toulon, qui paralysa les meneurs, on aurait demandé et peut-être obtenu la mise en éiat d’aeeosatioQ des principaux membres du comité (Rapport sur la faction Fabre d’£glaotins, Papisrs inédÜSt t. Il, p.SB.)

(3)Voj. le projet de rapport sur la faction Fabre d’Églantine. PopUninédiUtU II,p.êO.

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HlSTOinF. DE BOBESPIEHKE

adjoint de Boiichotte. Il n’en fallait pas davantage pour édifier la Convention sur le mobile auquel avait obéi l'accusateur. Maximilion signala fortement le danger de frapper, sur une sii*j)le dénonciation et sans examen, un agent du gouvernement, au risque de paralyser le gouvernement lui-méme, et, faisant allusion aux dénonciations dont l’Assemblée retentissait fréquemment, il prononça ces paroles ; « Depuis quelque temps des nuages se sont élevés sur la Convention ; les inquiétudes y planent sans cesse. Je ne prétends pas prendre ici la défense d’aucun intrigant; niais je dis qu’il ne faut pas, sans un mûr examen, frapper une masse quelconque de citoyens, car dans cette masse se trouvent des patriotes qu’il ne faut pas vexer.» 11 pria donc instamment l’Assemblée de rapporter son décret et d’ordonner en même temps au comité de Salut public de lui présenter sous peu un rapport détaillé sur les mesures partielles prises jusqu’à ce jour et sur l’état actuel du gouvernement. La Convention, éclairée, vota, après une courte discussion et à la confusion de Bourdon (de l’Oise), la double proposition de Robespierre (1). » Nous avons déjàdit comment, après Thermidor, Vilain d’Aubigny , sans doute pour témoigner sa reconnaissance à Maximilien, fit chorus avec les plus lâches détracteurs de la mémoire de celui qui, à deux reprises différentes, était si généreusement venu à son secours. Mais n'est-ce point trop souvent le sort des bienfaiteurs d’être payés en ingratitude !

' On sentait dans tous les actes de Bourdon (de l’Oise] la préoccu-^ pation de l’intérêt personnel. Ainsi, lorsque dans la séance du 27 frimaire (17 décembre 1793), son ami Fabre d’Églantine avait pris la parole pour demander l’arrestation de Roiisin, il était venu à son our réclamer celle de Vincent, coupable... de l’avoir dénoncé à la société des Cordeliers (2). Et Vincent et Ronsin avaient été décrétés d’accusation comme prévenus, chose assez curieuse! de crimes contre-révolutionnaires. En effet, à la demande de Fabre, un membre avait paru à la tribune pour déclarer que, sur la fin d’un dtner auquel il assistait avec Vincent, celui-ci s’était écrié : « Nous forcerons bien la Convention à organiser le gouvernement aux termes de la constitution; aussi bien sommes-nous las d’être les valets du comité de Salut public. » Or c’était précisément l’idée déjà mise en avant par le Père Duchesne (3); d’où certains écrivains ont inféré,

(1) Vu}, te Vcmiteur du 1i nivâ»» {3 janiier 1794).

(2) Vo}. le conipie rendu de ces débau dans l'Uùloire jMrlenmtaire, t. XXX, )i. 368, 369.

(3) Ce dont Camille ne manqua pas de faire un crime à Hébert. Voy. le fieux Cordatiar, numéro 5, p. 106, de l'édition Halton.

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dans un accès de fantaisie, qu’Hébert, Vincent et Ronsin étaient de véritables saints, épris de l'égalité, et qui prêchaient la mise en activité de la constitution pour sortir au plus vite de la Terreur, La vérité est que c’étaient des impatients très-disposés, comme on le verra, à ne reculer devant aucun moyen pour satisfaire leur ambition.

C'étaient aussi des impatients d'une autre espèce, et non moins dangereux, ce Fabre d’Églantine, ce Bourdon (de l’Oise) et ce Philippeaux, qui dénonçaient il la fois, comme un foyer de contre-révolution, la commune de Paris, l’armée révolutionnaire, le cxinseil exécutif, le ministre de la guerre, l’assemblée électorale et le comité de Salut public (1). Fabre d’Églantine était doué d’un esprit d’intrigue poussé à un suprême degré. Danton disait de lui ; « Sa tête est un vaste imbroglio. » 11 semblait l’oracle et l’inspirateur d’un parti dont Camille Desmoulins, « égaré par une impulsion étrangère, » était la plume (2). Nous allons voir ces deux factions se détruira l’une par l’autre, en entraînant malheureusement dans leur chute des patriotes dont la perte causera à la Révolution un irréparable dommage.

On aurait pu croire que le scandale amené par le libelle de Phili])peaux, dont les accusations dénuées de preuves et les calomnies avaient révolté tous les gens sensés, aurait engagé son auteur il s’arrêter dans la voie périlleuse où il s’était imprudemment lancé. Mais encouragé par les Fabre et les Bourdon, enivré par les éloges de Camille Desmoulins, qui, avec sa légèreté accoutumée, l’avait, dans son Yi^ux Cordelier, porté aux nues (3), Philippeaux continua de plus belle à calomnier l’armée et les généraux de la Vendée, le ministre de la guerre et le comité de Salut public, sans s’inquiéter des divisions semées par ses diatribes dans le camp des patriotes et des dangers auxquels ces divisions exposaient la chose publique.

Rapporteur d’une commission nommée aux Jacobins pour examiner les charges produites contre Philippeaux, Camille et autres, Collot d’Herbois parut le 16 nivêse (S janvier 1794) à la tribune da la société. Après avoir montré l’injustice et l’inanité des accusations

(1) Projet d< rapport >ur la raelion Kabre d'ÉglenliDe. Popierr inrdifr, t. Il, p.ai.

(2j /Mi<..p.«>.

(.A) Vop. le Viai^ Cordtker, mmtto 3, p. 51.

contenues dans le libelle du premier, il conclut à son exclusion. A l'égard de Camille Desmoulins, il fut, on doit le reconnaître, d'une grande modération ; il se borna il proposer la censure de ses derniers numéros, en opposant au rédacteur du Vieux CordeUer l'auteur si franchement révolutionnaire de la France libre et des Révolution» de France et de Brabant. Collot d'Herbois n’avait peut-être pas encore lu, il est vrai, le cinquième numéro du Vieux Cordelier, lequel venait îi peine de paraître.

Hébert, qui se trouvait écorché tout vif dans ce numéro, s'élança furieux ü la tribune. « Justice! justice! » s’écria-t-il. « De dénoncés, les accusés sont devenus dénonciateurs. » Il jura de ne pas sortirde l’enceinte des Jacobins avant qu'on lui eût rendu une justice éclatante, et il se plaignit amèrement d'avoir été traité de brigand, de spoliateur de la fortune publique. Alors Camille Desmoulins, agitant un morceau de papier qu'il tenait à la main : «En voici la preuve. > C'était un extrait des registres de la trésorerie nationale, constatant qu'il avait été payé en deux fois par Bouchotte à Hébert une somme de 183,000 livres pour six cent mille numéros du Père Ducbesne , lesquels, suivant Camille, ne devaient coûter que 17,000 livres. « Je suis heureux d'ôtre accusé en face, » s’écria Hébert, « je vais répondre. » En ce moment se leva un jeune homme que depuis longtemps on n'avait pas entendu aux Jacobins : c'était Robespierre jeune. Absent depuis cinq mois, il ne put s’empêcher de témoigner sa douloureuse surprise du changement opéré au sein de la société depuis son départ. On s'y occupait uniquement jadis des grands intérêts de la patrie, et maintenant il la voyait toute troublée par de misérables querelles d'individus. « Eh ! que nous importe, » dit Augustin Robespierre, « qu’Hébert ait volé en distribuant des contremarques à la porte des Variétés! » A ces mots, accueillis par des rires, Hébert, qui était resté à la tribune, s’écrie en frappant du pied et en levant les yeux au ciel : « Veut-on m'assassiner aujourd'hui ! » Robespierre jeune, durant le cours de sa mission, avait été témoin des effets déplorables produits dans les départements par les menées hébertislcs, cl il reprocha violemment à l'auteur du Père Ducbesne les agitations inutilement provoquées par le mouvement antireligieux. La société n'avait pas, à son sens, & s’occuper des disputes de deux journalistes ; c’était au Père Duchesne à répondre au Vieux Cordelier ; mais, quant à présent, Hébert devait se borner à s’expliquer sur les faits relatifs à la lettre de Philippeaux.

Sans le vouloir, Augustin Robespierre avait jeté de l’huile sur le feu, et de violents murmures grondaient dans l’assemblée, quand

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