LIVRE XIII. — SÉANCE Dü 16 NIVOSE ADX JACOBINS
Maximilien prit à son tour la parole pour essayer de ramener le calme. Il commença par excuser sou frère, en disant qu’il était facile de s’apercevoir à son langage que depuis longtemps il était absent de la société. Sans doute, ajouta-t-il , « il a rendu de très-grands services à Toulon, mais il n’a pas assez envisagé combien il était dangereux d’alimenter encore de petites passions qui se heurtent avec tant de violence. » 11 fallait s’en tenir à la question telle qu’elle avait été posée par Collot d'Herbois. On pouvait a.ssurément s’affliger de voir la société perdre en petites discussions un temps précieux pour la chose publique, mais dans la polémique imprudemment soulevée par quelques personnes, il y avait en jeu des patriotes opprimés: or, continuait Maximilien, « le devoir des républicains est non-seulement de n’opprimer personne, mais de voler à la défense de ceux qu’on opprime. » Un nuage épais lui semblait répandu sur la discussion actuelle, et il voyait des torts de part et d'autre. « On a mauvaise grâce à se plaindre de la calomnie quand on a calomnié soi-même. On ne doit passe plaindre des injustices quand on juge les autres avec légèreté, précipitation et fureur ; que chacun interroge sa conscience, et il pourra convenir de ses torts. . . » Pour lui, il n’accusait personne, attendant la lumière pour se décider; et s’il s’était tu jusqu’à ce jour, c’était parcé qu’il ne s’était pas cru suffisamment éclairé sur cette affaire. Sachant combien les petites passions égarent et font souvent voir l’évidence là où elle n’est point, il doutait fort que les pièces montrées par Camille à la tribune fussent bien démonstratives. « Le but de la Révolution, » disait-il encore, « est le triomphe de l’innocence. » Or, le moyen de la défendre, était selon lui , non pas de la séparer de la cause publique, mais de la voir dans cette cause même. Il rappela que déjà il avait voulu étouffer les discussions particulières. Dans des entretiens privés et dans des conversations amicales , chacun eût sans doute reconnu son erreur, prouvé qu’il n’avait pas de mauvaises intentions ; mais point, les pamphlets avaient été prodigués, et l’intrigue avait amené les chosqs au point où elles étaient. Il concluait, du reste, comme son frère, en demandant qu’on passât sans plus tarder à la discussion du libelle de Philippeaux, afin que les faits fussent au plus vite rétablis, les intrigants confondus et les patriotes satisfaits (1).
Danton vint ensuite, et sa plus grosse voix se borna à appuyer les observations de Maximilien. Certes, à l’entendre, on n’eût pu soupçonner qu’à quelque temps de là il allait être poursuivi avec
(1) Monilefir da 19 nivAie (8 juTicr 1794).
un acharneraenl sans exemple par Billaud-Varenne comme le plus dangereux des indulgents, tant il prenait soin de couvrir sous des violences de langage la modération de ses conseils. « Subordonnons, » disait-il sagement, « nos haines particulières à l’intérêt général, et n’accordons aux aristocrates que la priorité du poignard. » Après lui, Philippeaux monta à la tribune pour s’expliquer, mais il fut interrompu dès scs premières paroles. La société, tout agitée encore, paraissait peu disposée à l’écouler. Comme la situation de Philippeaux était celle d’un accusé, et qu’il était de la plus simple justice de lui prêter une attention sérieuse, Robespierre, désespérant de voir le calme se rétablir, proposa à la société d’ajourner la discussion, et, sur sa demande, il fut arrêté que Philippeaux serait entendu à la prochaine séance (1).
Le surlendemain, 18 nivôse (7 janvier 1794), les adversaires du comité de Salut public portèrent la question è la tribune même de la Convention nationale. Bourdon (de l’Oise) commença par lire un discours « révolutionnaire k toute outrance », et composé, dit-on, par Fabre d’Églantine (2). Rempli d’éloges pour le peuple, pour la révolution du 10 août et celle du 31 mai, pour la Convention et le comité de Salut public lui-même, ce discours était dirigé contre le pouvoir exécutif, et particulièrement contré le ministre de la guerre, vivement pris à partie à cause des libéralités dont il avait comblé le Pire Duchesne. On y concluait, en somme, à une organisation nouvelle du gouvernement, et à ce que désormais le pouvoir exécutif ne pût tirer aucuns fonds du trésor public sans un décret préalable. Sous les couleurs les plus patriotiques, ce discours tendait tout simplement à paralyser tous les moyens d’action du gouvernement. Danton cependant appuya les paroles de Bourdon, mais avec de singulières restrictions. Ainsi il demanda qu’en décrétant le principe, la Convention chargeât son comité de Salut public de lui présenter un rapport sur les propositions de Bourdon, et qu’elle subordonnât tout à fait le pouvoir exécutif provisoire au comité de Salut public, lequel dirigerait seul à l’avenir l’action du gouvernement. C’était demander la conservation définitive de la dictature du comité.
La Convention vola dans ce sens (3). Il était interdit pour l’avenir à tout ministre de puiser dans le trésor public sans un décret formel rendu sur le rapport du comité. Or, il pouvait se présenter descas d’urgence où le moindre retard mettrait la République en péril, où
(1) l/ûtiifeur du 19 DiTdie (8 juDTier 1794).
(2) Projei de rapport sur U fuclioD Fabre d'Églanline. Papiers inédits, U II, p. 44.
(3) Uonileur du 19 iiivô&e (8 janvier 1794}.
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LIVHE XIII. — INDIGNATION DE CHOLDIEU ^ 347
l’on n'aurait même pas le temps d’aller d’un pavillon k l’autre dans le château des Tuileries, comme l’a écrit un historien (t). Lk était précisément le danger de la mesure si précipitamment décrétée par la Convention nationale. Au dire de Robespierre, elle euffit pour arrêter le service d’une manière si évidente que de toutes parts s’élevèrent des réclamations, et le service des armées serait venu k manquer si le comité de Salut public n’avait point pris le parti de violer le décret (2).
A peine la Convention avait-elle voté sous l’impression des paroles de Bourdon (de l’Oise) que Philippeaux monta k la tribune, et, une heure durant, rabâcha scs dénonciations contre Rossignol et le ministre de la guerre. Jamais accusation nd fut plus vide, plus obscure, plus amèrement calomnieuse. L’intègre et lionnêtc Choudieu n’y put tenir. Commissaire de la Convention près les armées de la Vendée, il avait été témoin des choses dont avait parlé son collègue. Il reprocha très-énergiquement k Philippeaux d’être l’instrument d’une faction qui cherchait k diviser les patriotes , déclara qu’il n’y avait pas un mot devrai dans tout ce que venait de dire ce député, et s’engagea k prouver que s’il n’était pas un fou, il était le plus grand des imposteurs. « Philippeaux, » ajouta-t-il, « a menti k sa conscience en accusant Rossignol de lâcheté ; » et Choudieu prétendit que si Philippeaux agissait ainsi, c’était dans la crainte d’être accusé lui-même pour avoir provoqué des mesures désastreuses.
Merlin (de Thionville) prit ensuite la parole, non pour dénoncer Rossignol k son tour, mais pour entonner les louanges de Westermann, récemment destitué par le comité de Salut public, et dontLecointre (de Versailles) et Philippeaux célébrèrent à l’envi les hauts faits. D’après un décret de la Convention, tout général destitué devait être mis en état d'arrestation; les Merlin (de Thionville), les Bourdon (de l’Oise), les Lecointre et autres eurent assez d’influence sur l’Assemblée pour faire fléchir la loi en faveur de Westermann.
(1) Michelet. Hisioire de la Révolution^ t. VU, p.
(2] Projet de rap|)orl sur lu fuclion Fabiv d'FglaDtioe Papiers inédits. i. II, p.45 M. Michelet % écrit que Carnoi, Liudet, l'rleur, Sainl*André. qui seuls dépi'ussieni et qui seuls étaient alteiiiis par le décret, ne se plaignirent pas. Qu'eu saU-il ? i:lst-ce que, dans son projet de rapport sur la faction Fabre d'Ëglanline, Robespierre n’était pas l'organe de tuotle eotbité?a Robespierre seul se plaignit, b ajoute Bf. Micbelet Cela p ouve au moins que ses plaintes étaient bien désintéressées, v II écrivit que tout le mouvement des années était srrélé, ehose matériellemeni fausse. » M. Michelet aurait bien dû nous donner ses preuves, et, dans tous les cas, si le mouvement des armées ne fut point arrêté, ce fut précisément, comme le dit très-bien Robespierre dans son rapport sur la faction Fabre d'Ëglantine, parce que le comité prit le parti de violer le décret de la CoRVenlion. (Voj. VHisioire de la Pévolution^ par Michelet, t. Yll, p. 42.)
II fut décidé que ce général jouirait de sa liberté jusqu'à ce qu'un rapport sur son compte eût été présenté par le comité de Salut public (1). « La raison de sa destitution est simple, » s'était écrié Philippeaux, « il a battu les rebelles de la Vendée. • On comprend cequ'il y avait là d'injuste et d'injurieux à la fois pour le comité de Salut public. Robespierre se souvint de ces paroles dans son projet de rapport sur la faction Fabre d'Ëglantine. Il reprocha à Westermann d'étre venu sans congé à Paris pour cabaler contre le gouvernement avec les Philippeaux, les Fabre, les Bourdon, les Merlin, et h ceux-ci d'avoir absous pour quelques succès partiels dans la Vendée, succès exagérés avec une impudence rare, un général destitué par le comité de Salut public comme un intrigant dangereux; d'avoir tenté de le couronner, comme un nouveau Diunouriez, par les mains de la Convention nationale, et de n'avoir point rougi de faire pour ce fanfaron ridicule ce que l'Assemblée n'avait pas fait, « depuis le règne des principes, » pour les généraux qui avaient vaincu à Toulon, sur les bords du Rhin et de la Moselle, et dans la Vendée (2).
Ces attaques sourdes et indirectes contre le comité de Salut public n'étaient pas de nature à rendre bien paisible la .séance des Jacobins. Quittons la Convention pour le fameux club. Certains députés allaient être discutés dans cette soirée, on le savait ;,Robespierre parlerait vraisemblablement; aussi l’aflluence était-elle énorme; car les jours où il devait prendre la parole, la foule accourait, et dans la salle et dans les tribunes on avait peine à trouver de la place (3).
Dès le début de la séance, Maximilien conjura ses collègues de laisser de côté toutes les petites intrigues pour s'occuper uniquement des grands objets de salut public. Puis, après avoir défendu un citoyen du nom de Boulanger, faussement accusé d'avoir provoqué le peuple à la dissolution de la Convention nationale (4), il développa longuement le danger du .système de calomnies imaginé par de nouveaux brissotins et dont le but trop évident était de perdre
(1) Moniteur du 19 nivAse (8 janvier 1794).
(2) Projet de rapport sur la faction Fabre d'Êglantine. Pajnert inédits, I. II, p. 42.
(3) Manuscrit de M”** Le Bas.
(4) C'est par erreur que M. Léonard Gallois, dans ses notes du Montfeur réimprimé, a écrit que Boulanger n'en avait pas moins été immolé avec les bébertistes. Boulanger ne périt qu’en Thermidor.